17. Elle me la prendra jamais (1/2)

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(Pour l'ambiance sonore : https://www.youtube.com/watch?v=COiIC3A0ROM&ab_channel=SunshineSound)

17. Elle me la prendra jamais

   Les sensations se propagèrent telle une onde, un feu d’artifice tiré près du cœur qui répandit sur l’épiderme une nuée d’étincelles diaprées. Ça donnait chaud, et la chair de poule. Ça étourdissait, et remettait tout en place. C’était simple, et grandiose ; et carrément, follement, même foutrement : jubilatoire !

   Si les cellules de Thaïs avaient pu s’extirper de son enveloppe, elles auraient dansé. Piétiné sans vergogne et jusqu’à ce que mort s’en suive le sobriquet dont sa sœur et sa famille l’affublaient depuis toujours : Ci-gît Bambou, transcendée par Sourou.

   En surface, cependant, les choses étaient différentes. Un faible tremblement secouait les doigts de l’ancien camarade de promo dans la main de l’étudiante. Thaïs ressentait la tension de leurs muscles, la raideur de leurs nuques, et aussi la délicatesse, la quiétude dans lesquelles se rencontraient leurs bouches. Ce premier baiser entre eux était comme le premier entre tous, quand la nervosité la dispute à l’envie. On aurait dit deux écoliers peureux face à l’inconnu. Cela lui plut.

   Sourou se détacha le premier. Il recueillit son visage entre ses paumes et resta simplement là, un sourire au coin des lèvres, comme devant un tableau dont il apprenait les détails. Thaïs contempla la forme en amande de ses yeux, leur éclat fiévreux, les rangées de cils courbés qui les bordaient. Elle observa ses pommettes hautes, sa large bouche et ses lèvres pleines. Depuis un certain temps déjà, elle voyait le jeune homme autrement. Elle se souvint qu’au début, il ne lui plaisait pas et se demanda à quel moment son opinion avait changé d’aiguillage.

   — Oh, j’ai quelque chose pour toi ! se rappela le jeune homme tout à coup.

   En quelques foulées joyeuses, il gagna l’autre côté de la pièce et se pencha sur une commode où s’entassaient des piles de documents. Il fouilla un moment dans son fourbi, en tira un objet rectangulaire enveloppé dans du papier kraft et revint vers elle, frétillant d’impatience. L’étudiante accueillit son présent avec un sourire timide. Elle promena ses doigts sur sa surface, le soupesa. Il devait s’agir d’un livre. Un roman, peut-être ? Non, trop léger.

   — Tu comptes l’ouvrir ? s’enquit Sourou qui trépignait déjà.

   — D’accord, s’amusa-t-elle. Mais si c’est le bouquin qu’on devait présenter en anglais, je te fracasse le crâne avec, je te préviens !

   — Deal.

   Avec lenteur, pour le seul plaisir de mettre son ancien binôme au supplice, Thaïs détacha le papier du ruban adhésif, en veillant à ne pas le déchirer. Jusqu’à la toute dernière seconde, elle s’arrangea pour dissimuler le contenu du paquet et savoura chaque petit pas, chaque claquement de langue, chaque grimace que Sourou exécuta, émit ou afficha dans l’intervalle. Enfin, elle souleva la feuille. Dans sa main reposait un carnet gris. « KILL TIME » titrait sa couverture en lettres noires. Juste au-dessous figuraient une inscription en anglais et, au bas de celle-ci, sa traduction en français : « La vie est trop longue pour ne pas gâcher son temps ». Intriguée, Thaïs ouvrit le cahier, le parcourut sur quelques pages… puit comprit, et se mit à rire. Chacune proposait un motif complexe à reproduire : ici un charriot de courses plein à ras-bord, là une inscription composée de petites croix, plus loin la Tour Eiffel, un code-barres, un œuf de Pâques…

   — Je me suis dit que ça changerait des petits carreaux, expliqua Sourou.

   — Meilleur cadeau du monde ! s’exclama Thaïs qui riait toujours. Merci beaucoup !

   — Je comptais te l’offrir après la présentation pour te féliciter.

   — Ouais, ou me remonter le moral.

   — Non, je suis sûr que t’as assuré !

   Son air triomphant vira au penaud, cependant.

   — D’ailleurs… hum... Comment ça s’est passé ?

   — T’es curieux, hein ? railla l’étudiante avec plus d’amertume qu’elle n’aurait voulu.

   — J’aimerais savoir combien de coups de fouet je dois m’infliger.

   — Des tas. Et c’est moi qui te les administrerai.

   — Ah tiens, Mademoiselle est dominatrice ? J’imaginais pas ça.

   — Oh, non ! le détrompa-t-elle allégrement. Ces choses-là, je les laisse à Edwige.

   Devant l’étonnement qui gagnait les traits du jeune homme, elle précisa :

   — Je plaisante, j’en sais rien. Mais vu qu’elle vit et sort aussi avec le père de son mec, tout paraît possible, tu crois pas ?

   — Hmm. Peu importe, on parlait de toi : cette présentation ?

   — Eh bien…, soupira Thaïs en retournant s’asseoir, je crois que la prof a eu peur que je la trucide si elle me saquait, alors… J’ai eu la moyenne. Ce qui représente à peu près le triple de ce que j’obtiens d’habitude, donc j’imagine que je devrais te remercier quand même.

   — Nah, t’as tout fait toute seule.

   — Au sens propre ! ne put-elle s’empêcher de souligner tandis qu’il la rejoignait. Mais tu sais, je suis à peu près sûre que j’aurais perdu les pédales si je n’avais pas été aussi furax, même avec toi. J’étais si concentrée sur la conjoncture que j’en ai oublié tous mes complexes.

   — Il ne te manque que la confiance pour briller, je te l’ai dit.

   Thaïs lui jeta un regard en biais. Pour toute réponse, elle émit un grognement doublé d’une moue dubitative et reporta son attention sur le carnet qu’elle se mit à feuilleter, en quête d’un premier motif à recopier. La possibilité que Sourou disse vrai commençait à faire son chemin, néanmoins. La colère n’avait pas engendré ses capacités oratoires, elle n’avait fait que la désinhiber... Ouais, enfin… peut-être. Un exploit isolé ne prouvait rien.

   Son choix s’arrêta sur le dessin d’une feuille aux bords dentelés. À tâtons, Thaïs chercha donc un stylo qu’elle avait vu traîner sur la table et se mit au travail, s’attachant à retracer silhouette, tige et nervures avec le plus grand soin. Sourou demeurait immobile. Les bras croisés sur son ventre, les pieds bien à plat sur le sol, il se contentait d’observer l’étudiante ; un statisme si inhabituel chez lui que cette dernière finit par relever la tête, à demi inquiète. Le jeune homme semblait détendu. Heureux, simplement.

   — Ça va ? demanda-t-elle quand même.

   — Toujours mieux avec toi.

   Un sourire embarrassé suivit cet aveu livré du bout des lèvres, et pourtant sans ciller. Le jeune homme passa une main sur son crâne ras et s’éclaircit la gorge, redressa le dos, se tortilla. L’estomac de son invitée vint à sa rescousse avec un grondement tonitruant.

   — Tu restes manger ? s’enquit Sourou en se remettant debout.

   Il se dirigeait déjà vers la cuisine. Ce faisant, il précisa :

   — De toute façon, je te laisserai pas filer comme ça, cette fois.

   La jeune femme ricana à part elle. Filer ? Non, elle n’y comptait pas ; il s’était trop fait attendre pour ça ! Laissant de côté ses gribouillages, elle le rejoignit alors dans la pièce adjacente et proposa son aide, qu’il déclina d’un commentaire narquois :

   — Si tu cuisines aussi bien que tu fais le café…

   Dur. Mais l’étudiante ne trouva nulle réplique à lui opposer.

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