Chapitre 3

10 minutes de lecture

Pour une raison qu’Asher ignorait, les bambins ne se tenaient pas tranquilles alors qu'il souhaitait leur lire une histoire. Avec l'aide de Jérôme, l'auxiliaire de puériculture, il devait constamment attirer l'attention d'un bébé qui était tenté de s'enfuir. Il tenta la technique de faire parler une des peluches, mais un membre de l’auditoire lui fit comprendre que c’était vain en lui mordillant la jambe (à la peluche).

— Mais qu'avez-vous ce matin ? Vous savez que je vais être triste si vous ne m'écoutez pas.

Les petits, sur le moment dépourvus de compassion, partirent dans tous les sens. Étant donné qu'aucun ne savait courir très vite, les deux hommes réussirent facilement à tous les regrouper de nouveau.

— Bon, mettons l'histoire de côté, conclut Asher. Que vais-je bien pouvoir vous proposer ?

— Pourquoi pas de la peinture ? questionna Flavie en arrivant avec le matériel nécessaire.

Les bébés se tournèrent tous vers elle et claquèrent des mains, ou du moins certains essayèrent. Jérôme installa une longue table prévue pour les activités manuelles et la jeune mère y répartit les tubes de peintures. Alors qu’ils faisaient enfiler aux enfants un tablier et qu’ils remontèrent leurs manches, Flavie ne manqua pas l'occasion de taquiner son vieil ami.

— Comme quoi, les cheveux bleus ne font pas tout.

— Moque-toi de moi...

Les trois adultes surveillaient les artistes en herbe et tentaient surtout de limiter les dégâts. Au cours de l'atelier, Asher remarqua que la petite Kassie s'appliquait particulièrement.

— C'est très beau ce que tu dessines. Qu'est-ce que c'est ? Une famille de cailloux ?

— Kassie, maman, papa, répondit-elle d'un ton saccadé.

Gêné, Asher toussota et Flavie qui se tenait juste à côté de lui, se retint, tant bien que mal, de rire.

— En même temps, il y a trois ans, un petit a volontairement dessiné une bande de tristes patates grises. Il était un peu déprimant celui-là. J'espère qu'il sourit de temps en temps maintenant.

Il marqua une petite pause, perdu dans ses pensées, avant de ne se rendre compte qu'il dérivait du sujet de la discussion.

— Bref, pour te dire que, depuis, j'ai toujours un doute.

Il se retourna vers Kassie.

— C'est ta famille ? Eh bien c'est très bien fait. Bravo. Tu devrais quand même ajouter un peu de couleur, tu ne trouves pas ? ajouta-t-il en lui proposant différents tubes.

De l’autre côté de la table se trouvait Keaton. Il avait deux ans, tout comme la majorité de ses camarades. Néanmoins, il se démarquait par son caractère espiègle. Il se servait de la peinture des autres, donnait sa touche personnelle à leur travail voire peignait sur leur visage. Les autres enfants lancèrent des cris à tout va. De la peinture finit par voler dans toute la pièce. Après l’atelier créatif, les bébés eurent droit à un temps libre tandis que les adultes s’armèrent d’éponges et de chiffons.

— La fausse bonne idée, dit Asher à Flavie sur un ton taquin.

En retour, elle lui colla son éponge en pleine face avec un sourire tout aussi malicieux.

Alors que tout se passait bien avec les autres enfants, Keaton et Kassie, eux, se chamaillaient pour jouer avec un camion de pompier. Asher alla régler ce conflit.

— Écoutez vous deux. Cela ne sert à rien de se disputer, expliqua-t-il sur un ton un peu sévère afin de bien se faire comprendre. Keaton, tu joues avec tous les jours. Laisse-le un moment à ta camarade.

Tandis qu'il s'apprêtait à prendre le camion des mains du fils de Flavie, celui-ci lui tira la langue.

— Eh bien bravo, petits bras potelés ! Tu agis comme ça maintenant ?

L'éducateur le porta, puis le posa sur une chaise.

— Tu ne bouges pas d'ici. Ça t'apprendra à ne pas vouloir partager.

Après deux minutes seulement, Keaton boudait toujours, mais Asher, lui, se retenait avec difficulté de craquer face à la bouille du garçon. Cette petite punition était pour leur bien, à tous les deux. Toutefois, Flavie n'était pas contente et en avait rajouté une couche. De quoi rendre Asher encore plus coupable.

Pour le déjeuner, les petits étaient réunis dans la cantine. C'était une salle de taille moyenne, avec les murs peints en bleu clair. Une grande table circulaire était placée en son centre et une plus petite, pour les adultes, à côté. Les enfants restèrent calmes pendant qu'ils mangeaient leur entrée, hormis Keaton, qui s'agitait. Sa mère avait beau lui demander de se calmer, il n'en faisait qu'à sa tête. Finalement, elle le prit à part et, après avoir vu la tête du bébé en revenant, Asher en déduisit qu'elle n’avait pas fait dans la dentelle.

Pourtant, dès le repas terminé, alors qu'il était l'heure de la sieste, Keaton mena une révolution tout seul contre le régime en place. Il lança son doudou sur Jérôme, cracha sur Asher et mordit Marjorie lorsqu'elle voulut l'examiner afin de trouver une raison à cet étrange comportement.

Avec cet énergumène, la journée avait été longue pour Asher. Ainsi, il rentra chez lui fatigué, mais soulagé. Peu de temps après son arrivée, on toqua à la porte. C'était Vénus, qui lui ramenait le linge, maintenant propre, de la veille. Ils ne se montrèrent aucune marque d'affection et Asher prit le sac, comme le ferait un automate. Il hésita à inviter son amie à entrer et cette dernière le remarqua.

— Ne te tracasse pas. Je ne comptais pas traîner. J'ai quelques trucs à faire de mon côté. Je...

Elle était sur le point de poser sa main sur la joue de son ami, mais se ravisa.

— On se dit à bientôt ?

— Viens quand tu veux, insista-t-il avec un sourire exprimant son malaise.

Ils savaient tous les deux que leur relation était particulière, mais ils n'avaient jamais pris le temps de la définir clairement. Finalement, Vénus s'en alla après un simple signe de la main. Quant à Asher, il s'enferma aussitôt chez lui et s'appuya contre la porte. Son corps glissa lentement jusqu'à ce qu'il se retrouve par terre.

— Argh ! Quel pas doué tu fais, commenta Asher en tapotant sa tête. Bon, au moins, je ne lui ai pas dit : « J’espère au moins que tu ne m’as pas volé un T-shirt. » suivi d’un rire bien gênant. On a évité la catastrophe.

Il resta ensuite silencieux un court moment avant que son estomac gargouille.

— Ah, il y en a un qui a faim à ce que je vois. Ou plutôt entends. C’est qu’il est bruyant.

Asher se releva à la même vitesse qu'il s'était retrouvé par terre, mit le sac de côté et se dirigea vers sa cuisine. Face à son étroit plan de travail, il fit quelques petits sauts pour se motiver, puis se mit à fredonner.

Hmm-hmm-hmm, qu'ai-je dans le frigo ?

Hmm-hmm-hmm, quoi de beau ?

Hmm-hmm-hmm, du blanc de poulet

Avec des restes de pâtes, quel banquet !

Hmm-hmm-hmm, poêle sur plaque

Hmm-hmm-hmm, j'amène Marc

Hmm-hmm-hmm, p'tit bonhomme de beurre

Enlace la viande comme le ferait un jambon-beurre !

Tandis que le dîner se faisait, Asher continua de se trémousser et de chanter en mettant la table.

Hmm-hmm-hmm, assiette sur table

Couverts

Verre

Non, rien de notable.

Hmm-hmm-hmm, le gars mange seul

Car il n'a pas osé inviter la demoiselle.

— Mouais… Elle n'est pas super la dernière rime. Enfin, ça se voit quand même que je suis un compositeur né. Ha ha !

Une fois le repas prêt, Asher s'arma de sa fourchette d'une main alors que la seconde faisait tourner les pages du magazine qu’il avait reçu le matin-même.

— Bon, à quelle page est la rubrique « Prénom, prénom, dis-moi qui tu es ? » ? J'attends toujours le mien.

Quand il eut fini de manger, il continua sa lecture. Il était complètement absorbé. Ce ne fut que lorsqu'il remarqua que la pièce était plongée dans le noir que l’éducateur s'interrompit. Il posa l'ouvrage sur la table basse, puis fit la vaisselle avant de faire un tour dans sa salle d'eau. Asher n'était vêtu que d'un caleçon à motifs abeilles et d'un large T-shirt assorti quand il en ressortit. Il amena le linge propre dans sa chambre. Les vêtements rangés, il s'étala en étoile sur son lit.

La pièce était juste assez grande pour contenir un lit pour deux personnes, une table de chevet et une armoire. Aucune décoration n'avait été accrochée sur les murs d'un blanc immaculé. Asher commençait à s'endormir, mais un visage apparut dans son esprit. Une fois n'était pas coutume, son lit lui parut bien trop large pour lui tout seul. C'est sur cette pensée qu'il fut transporté jusqu'au pays des rêves.

✦・✦

Le lendemain sonnait le glas de cette semaine de travail, donc la crèche était fermée, tout comme le jour suivant. Pour cette journée, Asher avait prévu quelques activités à passer avec un très bon ami, Sulo. Ils devaient se retrouver à la boulangerie que tenait le père de ce dernier afin de prendre le petit-déjeuner. Asher se pressa de s'habiller de son sweat moutarde et d'un pantalon gris et quitta son appartement.

La boutique en question se trouvait dans le quartier du dragon doré, celui consacré aux commerces. Asher devait parcourir une assez grande distance avant d'y parvenir. Ainsi, il en profita pour faire son footing matinal afin d'arriver plus vite, tout en prenant garde à bien marcher sur les pavés colorés. Il se trouva finalement devant la boulangerie un peu épuisé, mais surtout affamé. Comme à chaque fois qu'il allait là-bas, son ami l'attendait de pied ferme.

Sulo était un jeune homme un peu plus jeune qu’Asher. Ce jour-là, il s'était vêtu d'un polo bleu clair et d'un pantalon marron, également clair. Ses cheveux bruns étaient impeccablement coiffés sur le côté. Il n'y avait aucun cheveu rebelle.

— Te voilà ! Je t'attendais !

— Tu n'as pas froid avec un haut aussi léger ?

— Un peu, mais j'attire plus l'œil comme cela.

Asher n'eut le temps de renchérir que Sulo le prit par le bras et l'amena jusqu'au comptoir. Là-bas, son père, un homme imposant, se tenait bien droit.

— Bien le bonjour, Asher ! Qu'est-ce qui te ferait plaisir ce matin ?

— Bonjour, monsieur, répondit-il chaleureusement. Euh... Je voudrais bien un croissant. Non, deux, s'il vous plaît.

Tandis que le père de Sulo prit les viennoiseries, Asher réalisa qu'il était parti sans un sou sur lui.

— Quelle tête en l'air je fais ! J'ai oublié mon portefeuille !

— Ça ne fait rien, rassura le boulanger, je te les offre.

— Non, mais je repasserai pour payer.

À ces mots, le père de Sulo lui jeta un regard noir.

— Ce... C'est gratuit, c'est ça que ça veut dire ?

— Je t'ai dit que je te les offrais, donc, oui, c'est gratuit. Tu le mérites amplement. Je suis ravi de voir que mon fils a au moins un ami, ajouta-t-il d'un ton bien plus calme.

— P'pa ! Ne salis pas comme ça ma réputation !

Les deux autres hommes rirent de bon cœur. Finalement, l'égo légèrement éraflé, Sulo proposa à son ami de se poser à l'une des tables mises à disposition. Ce dernier prépara un café étant qu’Asher n’en buvait pas.

— Alorch ? lança Sulo, la bouche pleine de pain. Comment cha che pache le boulot ? Tu n'as toufours pas pétech un câble ?

— Figure-toi que non. J'aime toujours autant mon métier. Et toi ? Tu as trouvé quelque chose ?

— Che n'ai encore aucunech propogichion.

— Sulo ? interpella Asher. Ça te dit de finir ce que tu es en train de mâcher et on continue juste après ?

Le jeune homme déglutit immédiatement et poursuivit.

— Ce qui m'embête le plus, c'est le fait que ça puisse rebuter certaines personnes de savoir que je n'ai pas de vie stable. Tu vois ce que je veux dire ?

— Je vois surtout que tu ne perds pas le nord. Enfin, le tien en tout cas, se moqua Asher.

— Je suis très sérieux ! Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là, rétorqua son ami avant d'arracher férocement un bout de pain avec ses dents.

— Ne prendrais-tu pas cela un peu trop à cœur ?

— Mais pas du tout ! Je... Oh !

La discussion s'interrompit lorsque la clochette de la porte de la boulangerie tinta. Sulo se leva d'un coup et laissa en plan Asher. Il aborda une jeune femme.

— Bien le bonjour, mademoiselle ! De quoi souhaitez-vous vous délecter les papilles en cette journée si radieuse ? Mais je ne me suis pas présenté. Sulo, pour vous servir. Je suis le fils du gérant, je suis alors autorisé à me servir à volonté. Ça va sans dire que je vais vous offrir ce que vous désirez. Laissez-moi vous accompagner jusqu'au comptoir.

— Asher ? Peux-tu m'expliquer ce que ce zigoto est en train de faire ? demanda-t-elle, les sourcils froncés.

— Vous... Vous vous connaissez ? Décidément, tu sais qui fréquenter, toi.

— Sulo... C'est une collègue à moi.

— C'est l'occasion de faire plus ample connaissance alors !

— Une amie, compléta-t-il.

— Ce n'est pas ta petite amie tout de même ?

— Non, elle est déjà en couple.

— Pff ! Mademoiselle, vous ne pouvez pas imaginer le nombre de personnes que je connais qui, au début d'une relation, pensent avoir tout de suite trouvé bague à leur doigt. Mais je ne suis pas un gars en or, moi ! Je suis en diamant !

— Ça fait combien d'années que tu es avec lui ? réfléchit Asher qui affichait un petit sourire malicieux. Une bonne dizaine maintenant, non ?

— Mais vous savez, mademoiselle, un couple, c'est comme un cookie. C'est délicieux, mais extrêmement fragile.

— Et elle a un enfant.

— Mais vous savez…

— Sulo ! C'est Flavie. Je te l'avais déjà présentée.

— Aah ! Ça me dit quelque chose...

— Sulo ! Peux-tu laisser la dame tranquille maintenant ? réprima son père.

Flavie sourit et se dirigea vers le comptoir. Lorsqu'elle revint avec ce qu'elle avait commandé, Sulo s'était rassis sur sa chaise.

— Excuse-moi pour avoir été aussi... aussi...

— Ça ne fait rien, le coupa-t-elle. On pourra en rire la prochaine fois que l'on se croisera. Bon, je vous laisse, mon copain m'attend avec Keaton dehors.

Pris d'une soudaine curiosité, Sulo se tourna pour tenter de l'apercevoir. Quand il vit un homme avec une poussette, il ne put retenir sa surprise.

— Wouah ! Il est bâti comme une armoire à glace, celui-là ! Heureusement qu'il n'est plus sur le marché.

Il était sur le point de se remettre face à son ami quand il poussa un "Eh !" et s'en alla. Comme précédemment, quelqu’un lui avait tapé dans l'œil et il courut rejoindre cette personne.

— Bon courage, Asher, lança Flavie.

— Ne t'en fais pas. Au fond, ça m'amuse. Et puis, il n’a pas de mauvaises intentions, expliqua celui-ci, avec son sourire ineffaçable.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire WilliNess21 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0