Chapitre 5

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Pendant le reste de la journée au parc d'attractions, Sulo avait tenté, en vain, d'obtenir le prénom de ce fameux "quelqu'un". Heureusement pour Asher, il eut droit à des pauses assez fréquentes car son ami le laissa souvent seul pour aborder les passants. Le samedi se conclut finalement par un dîner dans un fast-food et chacun rentra chez lui aux alentours de vingt-et-une heures.

Au pied de son immeuble, Asher remarqua une voiture noire, qui n'avait jamais été là auparavant. Peut-être s'agissait-il de nouveaux voisins. Ou d’invités, tout simplement. Il préféra ne pas s'attarder là-dessus et entama alors l'ascension jusqu'à son appartement. En montant, il entendit quelques voix faibles. Lorsqu'elles devinrent plus audibles, Asher s'immobilisa sur l'une des marches. Il resta ainsi pendant quelques secondes, puis reprit sa progression, avant de se retrouver face à cinq personnes qu'il n'avait pas revues depuis un moment.

— Mon fils !

Une petite dame aux cheveux bruns raides accourut, bien qu'on pourrait plutôt dire qu'elle se dandinait, vers le jeune homme et le serra dans ses bras. Elle faisait deux têtes de moins que lui, mais la force n'en était pas réduite. Un homme, de la taille de son fils, les rejoignit et tapota l'épaule de celui-ci. Il avait les mêmes yeux marrons et cheveux que sa femme et leurs progénitures, si l'aîné ne les avait pas teints. Tous deux affichaient un sourire sincère;

— Eh bien alors, les enfants ? Venez saluer votre frère, lança Cécilia, la mère.

Asher avait toujours eu un rapport particulier avec ses frères et sœurs. Malgré le fait qu'il soit de la même famille, il ne s'identifiait à aucun d'entre eux. Par exemple, ses deux sœurs restaient renfermées dans leur monde. Asher supposait que cela venait de la différence d'âge. Il avait treize ans d'écart avec la deuxième de la fratrie et vingt-et-un avec le benjamin. Ce sentiment semblait être réciproque car ils n'avaient pas non plus fait d'efforts pour que leur relation soit plus que cordiale. Et puis le petit dernier était trop jeune quand ils cohabitaient pour partager un passe-temps, si l’on excluait tirer la langue et rire pour pas grand chose. Néanmoins, par politesse, ils lui firent la bise.

— Bon, poursuivit la mère, nous n'allons pas rester sur le palier.

Asher ne remarqua un détail qu'à cet instant. Chacun des membres de sa famille tenait à la main une voire deux valises.

— Vous déménagez dans le coin ? demanda-t-il, les sourcils froncés.

— Pas du tout, déclara Dallán, son père. Figure-toi que ton plus jeune frère, Mavuto, a eu l'idée de jouer au pirate dans la baignoire. Je viens directement au résultat, notre maison est inondée.

— Personne n'était là ? Vous auriez dû rapidement remarquer que vous preniez l'eau.

— En réalité, reprit la petite dame, il y avait bien Lynnette. Nous autres étions partis pour faire les courses. Mais bon, voilà le problème, elle était occupée à écouter de la musique à fond et à se trémousser et sauter sur son lit.

— Vous ne pouvez pas comprendre ! se défendit l'adolescente. Alias Myo est le plus grand artiste de son temps ! Il faut se plonger dans sa musique pour comprendre ses émotions ! C'est la procédure, c'est tout.

Ses parents levèrent les yeux au ciel, puis revinrent à leur enfant le plus âgé.

—Sans logement, on s’est dit que c’était l’occasion de te voir, conclut le père.

— Vous avez traversé l’océan juste pour ça ?

— Comment ça « juste pour ça » ? s’insurgea sa mère. Ça fait une éternité que tu n’es pas venu à la maison à cause de ton mal de mer qui te fait vomir tes tripes. C’est tout naturel de profiter de cet incident pour s’installer chez toi quelque temps.

Asher resta quelques secondes sans rien dire. C'était le temps nécessaire pour vérifier que ce qu'il avait entendu n'était pas une hallucination auditive.

— Euh... à vrai dire, il n'y a pas assez de place dans mon appartement. C'est... dommage.

— Nous nous ferons tout petits, promis, s'empressa-t-elle de dire.

— Ce sera comme si nous ne serions pas là, ajouta son père.

— Ai-je vraiment le choix ? répondit-il avec un petit sourire. Je ne vais pas vous laisser à la rue. Entrez.

La famille s'immisça dans l'appartement et tandis que les trois plus âgés s'assirent sur le canapé, les enfants prenaient déjà leurs aises. Mavuto avait vidé le contenu de sa valise sur le parquet et s'amusait avec ses jouets par dizaines. Le garçon de neuf ans ne semblait pouvoir s'empêcher d'installer le chaos et le désordre là où il passait. De son côté, Jada, dix-sept ans, qui s'était faite discrète jusque là, examinait avec attention le mobilier de son frère et affichait souvent des grimaces, exprimant son aversion. Enfin, Lynnette, quatorze ans, collait au mur ses innombrables posters de son idole, Alias Myo. Certaines le représentaient sur scène, tandis que d'autres images provenaient de séances photo. À chaque fois, il arborait une nouvelle couleur de cheveux et tenue. L'une d'elles pouvait être qualifiée de limite, comme on le dirait communément. Lynnette avait par ailleurs dessiné des cœurs autour du visage. Asher fut surpris que ses parents ne disent rien à propos de cela.

Sa tête se retourna en direction de ces derniers qui observaient l'intérieur du logement.

— Alors, Ash' ? lança son père. Comment ça se passe ? La vie professionnelle ? La vie sentimentale ? Surtout que tu n’es pas très bavard dans tes lettres quant à ce dernier sujet.

— Tout va bien, tout va bien.

Ses parents le fixèrent. Ils en voulaient plus.

— Je me plais toujours autant à la crèche.

Leurs regards furent plus insistants.

— Je travaille avec Flavie, vous vous souvenez ?

Encore plus insistants. Son père prit alors la peine d’expliciter leurs pensées. Il colla ses deux mains et les pointa en direction d’Asher.

— Ce que ta mère et moi-même voulons savoir, c’est à propos des enfants.

— Eh bien… Je suis surpris que vous vous préoccupez de ça, mais ils se portent à merveille.

Les deux parents se penchèrent en avant pour bien entendre.

— Et quelles sont les nouvelles ? dit sa mère.

— Nous avons accueilli une petite fille récemment.

Ils semblaient alors dans tous leurs états à jongler du regard entre eux et leur fils.

— Quelque chose ne va pas ?

— De quels… De quels enfants parles-tu ?

— De ceux de la crèche. Pourquoi ?

Tous deux poussèrent un soupir de soulagement.

— J’ai cru un instant que l’on était grand-parents sans le savoir, expliqua sa mère qui posa sa main sur le cœur puis s'affala sur le canapé. Je t’en aurais voulu ! Pour ensuite te pardonner ! Vous étiez tellement mignons vous tous, petits. Je suis impatiente de m’occuper de nouveau d’un bébé.

Asher plaça quant à lui sa main sur la nuque.

— Ah, non. Je ne suis pas encore papa.

— « Pas encore » ? releva son père.

— N-Non, non, non ! Vous n’y êtes pas ! Ce n’est pas un projet ! Du moins pas dans l’immédiat ! C’est sur la longue durée ! C’est ça ! Enfin, pas que je veux faire des enfants toute ma vie ! Surtout que ce ne sera pas possible ! Pas pour moi, hein ? Pour elle. Enfin, quand je dis « elle », je n’ai pas une personne précise en tête !

— Pense à respirer, glissa le cinquantenaire.

Asher se tut puis décida de se lever.

— Je v-vous sers à boire ? demanda-t-il maladroitement.

— Je veux bien un verre d'eau, fit sa mère qui plissait les yeux.

— Moi aussi, ajouta son père qui se comportait exactement de la même manière.

Le jeune homme se réfugia dans la cuisine et prépara les commandes. Il en revint avec quelques appréhensions. Heureusement, ses parents semblaient être passés à autre chose. En effet, ils étaient levés et déballaient leurs affaires, notamment des sacs de couchage.

— Vous dormirez mieux dans mon lit. Quant à moi, je dormirai par terre, ça ne me dérange pas.

— C'est vrai ? questionna son père, touché. C'est vrai que ce ne sera pas de refus. Surtout que j'ai un mal de dos depuis quelques jours.

— Bac à sable, emplacement pour une balançoire et un toboggan et j’en passe, ajouta sa femme. Enfin, ce genre de conversation n'a rien à faire ici, n’est-ce pas, Asher ? Les enfants, mettez vos pyjamas et au lit.

Asher leur ouvrit la porte de sa chambre et, en passant, sa mère lui chuchota :

— Quelque chose te tracasse ?

— N-non. P-pas du tout. Tout va bien. Tout va bien.

— On ne nous la fait pas à nous. Bref, si tu veux garder ton petit jardin secret, nous nous ferons un plaisir de forcer la serrure.

— Qu-quoi ?

Elle éclata de rire.

— Je plaisante ! Je plaisante. Par contre, n'oublie pas que nous sommes là. Vraiment. Je veux tout savoir.

— Chérie, tu fais peur à ton propre fils.

Elle afficha un large sourire.

— Oups, je me suis peut-être emportée, c'est vrai. Désolée. Ce que je voulais dire, c’est que nous serons là pour toi.

— Tu es toute excusée, rassura son fils, non sans être un peu gêné.

***

— Extinction des feux !

L'obscurité et le silence s'installèrent enfin dans le petit appartement. Les parents de Asher occupaient donc son lit, Mavuto était allongé en étoile sur le canapé et Lynnette, Jada et Asher devaient passer la nuit dans des sacs de couchage. L'aîné avait du mal à s'endormir. Non pas parce qu'il était quasiment à même le sol, mais parce qu'il anticipait déjà les péripéties qu'il allait vivre. Ses craintes se confirmèrent quand la dernière chose qu'il vit avant de s'endormir était un poster d’Alias Myo.

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