Chapitre 15

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Le jeune homme leur ouvrit avec difficulté la porte de la villa. Et alors fut révélée l'ampleur de la fête en question. Dans l'entrée, un groupe de personnes était affalé sur les escaliers qui menaient à l'étage. Ils buvaient et riaient bêtement. Le trio se rendit dans la cuisine, certains y fabriquaient d'étranges mélanges, d'autres s'empiffraient et deux jeunes gens prenaient du bon temps sur le plan de travail. La pièce donnait sur le salon. On y avait installé une boule à facettes, le volume de l'enceinte qui diffusait la musique devait être au maximum. Les invités dansaient et on pouvait aisément deviner leur taux d'alcool dans le sang par leur manière de se mouvoir. 

Si la fête déjà bien entamée au rez-de-chaussée de cette immense maison représentait une bonne définition du mot "déboir", ce qu'il se passait à l'extérieur était d'un tout autre niveau. En réalité, tout ce qui se faisait à l'intérieur se faisait dans la piscine. Absolument tout.

Tandis qu'Asher pivota pour partir à la recherche d'un coin plus calme, il entendit sa sœur lâcher un petit cri.

— Qu'est-ce qu'on t'a fait ? lança-t-il, en alerte.

Sulo était en train de se déshabiller et finit par ne porter qu'un maillot de bain.

— Eh ! Y a une piscine, il faut en profiter ! Attention à la bombe !

Sans plus attendre, il se jeta dans l'eau.

— Wouhou !

— Laissons-le, suggéra Asher. Nous l'avons déjà perdu.

— Il n'en loupe pas une, constata Jada d'un air amusé.

Les deux jeunes gens s'apprêtaient à retourner à l'intérieur et une femme, étonnement sobre, leur proposa des boissons alcoolisées disposées sur un plateau d'argent. Asher se servit sous le regard surpris de sa sœur.

— Ça va, je sais me…

Il se rappela de la soirée une semaine plus tôt.

— Oui, je sais me contrôler.

— Pour moi, ce sera un verre d'eau. C'est possible ?

— Dieux de l'alcool, merci ! Vous l'avez épargnée !

— Quoi ?

— J'habite ici et mes parents m'ont choisie pour être la personne responsable. Au cas où. Maintenant que je sais qu'une personne restera sobre, je peux boire comme un trou !

Elle se mit à engloutir les verres les uns à la suite des autres et d'une traite.

— Allons-nous en, Jada, allons-nous en. Je crains le pire.

Ils se réfugièrent alors dans le salon. Jada se posa sur un fauteuil et Asher, sur l'un des accoudoirs. Les gens n'y étaient pas accueillants, du moins pas dans le bon sens du terme, mais la musique suffisait à les satisfaire.

— Si tu es mal à l'aise, on peut rentrer, prévint Asher.

— Ce ne serait pas plutôt toi qui le serais ? rétorqua-t-elle.

— Si, complètement. Seulement, je ne peux pas partir sans avoir accompli une chose.

— Quoi donc ?

— Je dois trouver le nom de ce champagne. Il est succulent !

— Pour une soirée avec Vénus ?

— Aussi.

Sa sœur se mit bien en face de lui.

— Lynnette m'a dit que vous vous étiez embrassés. C'est mignon. Bien qu'entre nous soit dit, en réalité…

D'un coup, un jeune homme s'allongea sur Asher, qui renversa sa coupe et se tâcha.

— La poisse ! dit-il plus dégoûté qu’autre chose.

— Aweuh bwah pfouardon…

— Bah ! Le mal est fait. Je vais essayer de limiter les dégâts. Je vais aux toilettes et je reviens. Ne disparais pas pour observer une lampe, ajouta-t-il à l'adresse de l'adolescente en plus d’un clin d’œil.

Cette dernière ne répondit pas, trop occupée à regarder les autres tenter de relever l'homme alors qu'ils étaient tout aussi sobres que lui. Asher commença son exploration dans la villa. Il fut d’ailleurs étonné de trouver rapidement ce qu'il cherchait. Il fallait dire qu’il avait été aidé par une petite pancarte sur laquelle il était inscrit « Toilettes » avec de très belles lettres, accompagné d’une image qui représentait un homme et une femme qui manquaient de se faire dessus.

— C’est marrant. Si j’en trouve une au magasin, je l’achète sans hésiter. Quoique, en y réfléchissant, il n’y a que deux portes dans mon appartement… Bref, je verrai ça plus tard. Là, je dois sauver ce pauvre sweat.

Asher abaissa la poignée et se rendit compte que la pièce était déjà occupée. Une jeune femme dans une petite robe rouge se rinçait le visage devant l’une des deux vasques. Il se plaça devant la deuxième et s’apprêtait à ouvrir le robinet quand on lui parla.

— Tu as déjà essayé d’envoyer des signaux à quelqu’un, mais que cette dernière est aveugle ?

— Tiens, une personne sobre. À moins que tu ne me dises ça sous l’effet de l’alcool.

— C’est vrai qu’ils sont tous torchés.

Elle triturait une mèche de sa chevelure blonde.

— Alors ? Tu connais ce sentiment ?

— Pour être franc, oui, j’ai cette impression. Attends. Tu ne serais pas l'inconnue qui doit m’aider à faire le point sur mes sentiments ? Si c’est ça, je te signale que tu es sacrément en retard, ajouta-t-il sur un ton faussement condescendant.

Sans prévenir, elle jeta une importante quantité d'eau sur Asher.

— Pauvre type ! Sans cœur ! Vous êtes tous les mêmes !

Et elle quitta la salle de bain. Le jeune homme resta planté au beau milieu de la pièce.

— Je l'aurai vexée ? Elle a dû me prendre au premier degré. Comme quoi mon humour peut se retourner contre moi.

Il baissa la tête afin de constater les dégâts. L'endroit fatidique avait été touché. Toutefois, le haut gardait la priorité. Il le retira donc et le laissa se noyer dans le lavabo. En attendant que le vêtement soit imbibé d'eau, il s'arma de papier toilette et tenta de sécher son pantalon du mieux qu'il pouvait. Malheureusement, celui-ci semblait vouloir garder l'eau absorbée. Avant de l'enlever lui aussi, Asher verrouilla la porte. Il se mit ensuite à le tordre dans tous les sens.

— S'il te plait, très cher pantalon, crache-moi cette eau. Je ne peux pas te porter si tu es comme ça. C'est très désagréable. Pour toi aussi ça doit l'être, non ?

Pendant qu'il attendait une réponse, sait-on jamais, Asher entendit de l'eau couler. Cependant, cette fois, cela n'émettait pas le même son. C'était comme si cela tombait sur…

— Le carrelage ! 

Il se pressa de fermer le robinet. Une flaque avait eu le temps de se former sur le sol.

— Pff… Commençons par le commencement. 

Asher essuya le sol avec du papier toilette. Ensuite, il extirpa son sweat du lavabo pour le faire passer sous le sèche-mains. Seulement, il dégoulinait et laissa une traînée de gouttes d'eau pendant le déplacement.

— Et rebelote ! 

Le carrelage était de nouveau sec et le pantalon également, peu de temps après. Asher se rhabilla, puis poussa un soupir de soulagement. Il retourna dans le salon où il retrouva la jeune femme. Il tenta de l'aborder, mais, malgré ses excuses, elle l’ignorait. De retour dans la pièce de vie, Jada n'était plus là. Si elle était parfois très étrange, elle n'irait pas jusqu'à disparaître sans prévenir. Asher se précipita dans la cuisine, où, par ailleurs, il faillit tomber parce qu'on avait renversé un liquide par terre. À l'extérieur, il ne la vit pas dans la foule. Il sollicita donc Sulo qui devait être sur le point de plonger pour la énième fois.

— Non, je ne l'ai pas vue. Tu as cherché… ?

Avant qu'il ne puisse terminer sa phrase, Asher le prit par le bras.

— Tu vas plutôt m'aider, oui. On est au niveau d'alerte maximum !

— Très bien, très bien. Occupe-toi de l'étage, je vais inspecter le rez-de-chaussée de fonds en combles.

Les deux amis se séparèrent d'un pas pressé. Asher monta les escaliers trois par trois et à peine voyait-il une porte qu'il l'ouvrait dans un grand fracas. L'étage comportait bien plus de pièces avec des salles de bain et des chambres en veux-tu, en voilà.

— À quel moment peuvent-ils avoir besoin de loger une trentaine de personnes ? L'architecte n'a pas pensé que quelqu'un pouvait se mettre à chercher en urgence sa sœur ?

Il s’arrêta un court instant et pensa à ce qu’il venait de dire.

— La panique nous fait dire de ces âneries parfois.

Il reprit ses recherches, puis un cri l’attira devant une pièce en particulier.

—À ta place, je ne ferai pas ça, sale brute ! 

Entendre cette voix eut l’effet d’un choc pour Asher. Il poussa la porte si fort que celle-ci, après avoir percuté le mur, revint vers lui et lui donna un petit coup sur le nez. Il l’ouvrit donc une seconde fois, tout en contenant sa colère.

— Lâche-la immédiatement ! hurla Asher, prêt à mordre.

Un jeune homme, un peu moins âgé que lui, le jaugeait du regard. Il tenait fermement Jada par le bras.

— J’peux t’aider le vioc ? 

— Argh.

Le traîter de vieux lui fit mal sur le coup, mais il se reprit vite.

— Si t’en veux une, prends-en une d’libre.

— Asher, ne te mêle pas de ça. Je t’assure que je gère.

Son frère ne l’écouta pas et se rua sur l’agresseur. Son poing partit sans attendre. Cependant, son adversaire le bloqua et rendit le coup en le frappant en pleine face. Asher, le nez en sang, fit quelques pas en arrière. Sa tête tournait et sa vue devenait trouble. Il tenta de se rattraper à un meuble, mais posa finalement sa main dans le vide et tomba. Sous le rire de l’agresseur. Asher essaya de se lever, en vain. Il ne voyait plus que des formes floues, dont deux qui se déplaçaient. Ce qu'il se disait être l'agresseur prit la deuxième silhouette par le bras et la jeta par terre. Après quelques prises et des hurlements de douleur sourds, l'une se tenait fièrement, le pied sur la tête de la deuxième.

Néanmoins, en fronçant les sourcils, un petit détail chiffonna Asher : il ne se souvenait pas du jeune homme porter une rob e et des talons.

— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-on.

— Impec'... Ça ne se voit pas, Jada ?

Il se tut. Puis il releva la tête. La même silhouette était au sol.

— Tu… m'impressionnes…

— J’ai pris quelques cours pour me défendre, mais ce n'est pas le moment de taper la discut’. Là, il vaut mieux que tu rentres. Je vais chercher Sulo pour qu'il m'aide.

Asher l'entendit dévaler les escaliers. Une dizaine de minutes plus tard, ils arrivèrent.

— Prenez votre temps surtout, ironisa-t-il, lui qui avait eu le temps de reprendre un peu ses esprits. J'aurais pu avoir le temps de mourir quatre fois.

— Tu t'expliqueras avec ton ami.

— Pour ma défense…, commença le jeune homme.

— Ne gaspille pas ta salive, le coupa Asher. Ce n'est pas grave. Je suis toujours là, presque entier.

— Et c'est valable pour toi, lança Jada à l'égard de son frère. Ne te fatigue pas à parler.

— Bien, madame.

Le jeune homme dut tout de même s’appuyer sur Jada et Sulo pour se déplacer.

— C’est marrant, j’ai l’impression d’être bourré alors que je ne le suis pas. C’est… pratique ?

— Arrête de dire des âneries, réprima sa sœur, tu n’es pas en état. Économise-toi.

Ils rejoignirent la porte d’entrée sans croiser un regard étonné. Tous les invités avaient passé le stade où leur environnement n’importait plus. Sur le point de quitter la villa, Asher se rappela d’une chose.

— Le champagne.

— Asher ! Chut ! réprima Jada. Garde tes forces.

Celui-ci rentra la tête et ils poursuivirent leur chemin. Dans la rue, Asher se plaignit d’une douleur au nez qui le relançait de temps à autre et du fait qu’il voyait parfois en triple. 

— Il ne t’a pas loupé, commenta Sulo tandis avant de faire remarquer que le bâtiment dans lequel son ami habitait n’était plus très loin.

Une fois dans l’appartement, les deux parents se ruèrent vers leur grand garçon qui n’avait toujours pas bonne mine.

— Que t’est-il arrivé ? s’inquiéta sa mère, en panique.

— Il a reçu un vilain coup au visage, expliqua leur fille. Il n’a pas encore toute sa tête. Parfois il se sent bien, puis il fait l’idiot et son cas s’aggrave.

— Eh ! Il faut faire le petit test, là, expliqua Sulo. Comment tu t’appelles ?

— Asher.

— Profession ?

— Crèche. 

— On va dire que ça passe. Et qui je suis ?

— Un gars super. Vraiment.

— Vingt sur vingt !

La famille d’Asher le dévisagea, mais Asher réussit à en rire puis à s’étouffer.

— Moi, qui suis-je ? demanda sa mère.

— Maman.

— Quel soulagement !

Sulo marmonna quelque chose d’inintelligible.

— Maintenant, il faut le coucher, insista le père. Son lit est bien mieux que le canapé.

Il porta donc son fils avant de l’allonger sur le lit.

— Pas moi, dit-il aussitôt, suivi par sa femme et sa fille.

Sulo, déconcerté, les fixa à son tour.

— Je viens de louper quelque chose ?

— C’est à toi de le déshabiller, explicita Jada.

— Quoi ? Attendez ! Vous êtes de sa famille. C’est à vous de faire ça !

Trop tard, les trois avaient déjà quitté la pièce.

— Quelle est cette famille ? Bon, quand il faut y aller…

Il s’exécuta vite. Très vite. Il borda son ami avec la même vitesse, mais prit le temps de tapoter le front de son ami.

— Ça, c’est juste pour m’amuser. Repose-toi.

De l’autre côté de la porte, la famille l’autorisa à s’en aller. Ils lui assurèrent qu’ils s’occuperaient de tout. Pendant qu’ils discutaient brièvement au niveau du seuil de la porte d’entrée, le petit Mavuto s’introduisit discrètement dans la chambre.

— Eh, Asher, ça va ?

— Hmm ?

— Ça te dérange si je joue sur le lit ?

— Non. Viens, viens.

Le garçon sauta sur le matelas et commença à agiter les figurines qu’il avait amenées avec lui.

— Dr. Grausservo, nous avons réussi à capturer la fée Thaideuvouare ! Nous allons pouvoir devenir extrêmement puissant ! 

— Pas un geste ! ajouta-t-il en optant pour une voix plus aigüe. Je ne vous laisserai pas faire !

— Oh non ! Dr. Grausservo, voilà Super Talons et son acolyte Kévin !

— Je me charge d’eux avec mes yeux laser ! Pfiou ! Pfiou ! Pfiou !

— Argh ! s’exclama Kévin. Je suis touché !

Asher, silencieux jusque là, se décida de l'interrompre.

— Excuse-moi, Mavuto, mais Kévin est immunisé aux lasers avec son bracelet YGM-943. 

Son frère se tourna vers lui avec un regard surpris face à ce qu’il venait d’entendre.

— Tu n’aurais pas trouvé un papier avec ces figurines ?

— Si.

— Selon toi, qui y a rédigé le nom des personnages et leurs pouvoirs ?

— C’est toi ?

Il semblait tomber des nues.

— Ces jouets représentent toute mon enfance. Mais vas-y, continue.

— En fait, Kévin a perdu son bracelet. 

— Il n'a qu'à invoquer l’Ange Guérisseur.

— Mais pour ça, il faut qu’il fasse jour.

— C’est vrai. Quelle idée j’ai eu d’imposer des règles pareilles.

Asher saisit la figurine de Kévin et se débrouilla pour que le personnage n’est plus un bras en moins grâce à divers sorts et gadgets. Mavuto le laissa jouer les gentils. La bataille faisait rage entre les deux frères qui utilisaient toutes les armes à disposition. Du talon-épée à la lame empoisonnée au canon à neurones en passant par le cours de maths concentré de Monsieur Boulière sur le « théorème de la relativité inversée multiple », tous les coups étaient permis. Ils pouvaient même en venir aux mains et plus précisément aux chatouilles. Si bien que lorsqu’Asher, jusque là debout sur le lit, fit faire invoquer à Kévin la Bête aux mille quatre cent cinquante-trois bras chatouilleurs, il sauta sur le matelas pour exprimer le caractère imposant de la créature. Seulement, avant qu’il ne puisse imiter son cri, semblable à celui d’un oiseau enroué, il entendit à l’atterrissage un bruyant « CRAC ».

La mère des deux garçons entra en trombe dans la pièce. Le plus jeune était à moitié caché sous le lit et le plus âgé dessus, en caleçon, une figurine dans chaque main et le visage coupable.

— Euh… Pas fait exprès…

Asher ne put déterminer le nombre d’années qui s’étaient écoulées depuis la dernière fois que sa mère l’avait consigné dans sa chambre. Cependant, ce dont il était certain, c’était qu’il ne voulait plus jamais revivre cela. Elle était entrée dans une colère noire, à tel point que son mari dut lui faire faire des exercices de respiration et Jada, lui préparer une tisane calmante. Son plus grand fils ne savait pas si cet état était dû au sommier cassé ou au fait qu’il avait gigoté dans tous les sens alors qu’il n’était pas au mieux de sa forme. Néanmoins, il se retrouva alors au lit, à côté de son frère qui tombait de sommeil.

— On remet ça ? demanda le plus âgé.

— Pas maintenant. Je suis fatigué. Mais à la maison, oui. Tu viendras bientôt, hein ?

— Oui, ne t’en fais pas.

Il embrassa son jeune frère sur le front puis lui tourna le dos.

— Je veux encore jouer moi…, dit-il à voix basse, boudeur.

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