Phrase inachevée

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Cendres sur les toits et silence dans les rues. Des pierres ouvertes, plaies noires, suintement lent d’une matière sans nom.

L'obscurité lourde et l'air froid, dense, presque solide. Une chambre au murs nus, teinte cendrée, fissures fines comme des veines mortes. Un lit, des draps froissés, humidité stagnante.

Lui, au centre. Un corps intact inerte, les yeux ouverts mais une pensée trouble. Un manque ?

Conscience immédiate. Pas de transition. Pas de passage du néant à la perception. Pas de chute, pas d’élan, pas de passage d’un état à l’autre. Uniquement des blocs et des états figés.

Avant ? Après ? Des notions maintenant creuses. Juste là.

Une pensée isolée : anomalie. Aucun mouvement. Aucune possibilité de mouvement.

Bras présents, mais sans usage. Jambes, poids inutile.

Le monde entier en une phrase inachevée, sans moteur et sans tension. Un monde sans action.

Plafond au-dessus. Taches sombres, formes incertaines. Regard fixe. Impossible autrement.

Le temps, cette notion absente. Aucune succession. Chaque chose dans sa propre immobilité.

Tentative de compréhension mais fragments sans lien.

Avant ; un concept creux. Après ; une imposture. Seulement une juxtaposition d’états : une chambre, un corps, une conscience. Et rien entre.

Une pression dans l’esprit. Non pas une évolution. Une présence constante. L'absence d'un mot. Un manque sans langage.

Les souvenirs ? Des images mortes. Une marche, une chute, une voix. Mais aucun fil, aucune causalité. Juste une vie sans verbes.

Alors cette idée, rigide comme une pierre : les verbes ! Indiscible. Une absence totale. Comme une loi nouvelle ; ou ancienne. Une évidence froide.

Le monde, réduit à des noms et des adjectifs. Inventaire sans histoire. Et lui, inclus dans cet inventaire. Objet parmi les objets. Plus d’action, plus de transformation, plus de vie ! Même la pensée, prisonnière. Des idées juxtaposées sans aucun enchaînement. Lui : simple point fixe dans un ensemble de points fixes.

Mais une fracture : Conscience de l’absence, conscience de l’impossible.

Une lucidité inutile.

Un savoir sans conséquence.

Un piège parfait.

Et pourtant, une résistance. Une tentative sans mouvement. Un mot interdit, tapi quelque part.

Un verbe : souvenir interdit et vestige d’un ancien ordre.

Une faille. Mais aucune ouverture. Aucune issue. Juste la conscience de la prison.

Et cette question, dans l’éternité aveugle : Pourquoi cette absence ?

Une réponse, exigence muette. Pas de chemin vers elle. Pas de méthode. Seulement cette pression, plus nette. Une direction sans direction.

Quelque chose, au-delà de la chambre. Au-delà des murs, des toits, des cendres.

Un regard invisible. Non localisable. Mais une sensation précise : exposition.

Comme une page. Comme une surface offerte. Lui, inscrit. Chaque élément, posé avec une rigueur froide. Chaque détail, choisi.

Les fissures du mur trop exactes. Les taches du plafond presque intentionnelles. Un décor. Une construction. Pas de hasard.

Alors une nouvelle fracture dans la pensée : organisation et agencement. Une logique sans dynamique, mais une logique tout de même. Quelque chose derrière la fixité. Pas dans le monde. Autour du monde.

Une instance. Le soupçon d’une volonté. Non pas dans les choses mais dans leur disposition. Un ordre imposé. Une main sans corps. Une conscience sans présence.

Et soudain, cette idée insupportable : observation non réciproque et unilatérale. Lui : objet-spectacle. Une vitrine morte. Un frisson sans mouvement.

Pourquoi cette chambre ? Pourquoi ce corps ? Pourquoi cette conscience conservée ?

Une sélection. Un choix. Quelqu’un, quelque part ; formulation interdite, mais l’idée persiste. Une entité extérieure au langage mutilé. Une entité libre, libre des verbes. Capacité d’action au pouvoir intact.

Et ici, une privation volontaire. Une expérience. Un jeu. Un défi d'une cruauté méthodique. Le monde réduit à l’impuissance tandis que la conscience laissée intacte.

Pour quoi ? Pour voir. Pour maintenir cette question sans réponse. Alors une évidence, glaciale : pas une catastrophe ou une nouvelle loi naturelle. Non, juste une décision. Une suppression ciblée.

Les verbes ? Arrachés comme des organes. Et lui, laissé en vie pour constater, pour comprendre sans agir et pour subir sans fin.

Un narrateur

Mot impur et étranger au monde mais nécessaire. Une voix sans voix. Une autorité invisible au-dessus de tout. Un regard total. Omniscience implicite. Et dans cette omniscience, une nuance trouble : le plaisir. Une satisfaction froide dans l’immobilité imposée. Dans l’échec de toute tentative. Dans la lucidité stérile.

Sadisme sans geste. Cruauté parfaite. Car aucune révolte possible. Pas même une chute, pas même un cri. Juste la conscience de l’origine et cette dernière pensée, plus tranchante que toutes les autres : si un narrateur, alors une histoire. Si une histoire, alors une fin.

Mais sans verbes, aucune fin. Seulement une éternité d’observation.

Et quelque part, hors du monde figé, des présences attentives. Patientes. Presque amusées.

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