Le prince charmant

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Une demi-heure plus tard, quelqu’un sonna encore une fois à la porte.

— Jamais deux sans trois, soupira Bérengère-Adélaïde-Victoire.

Elle descendit à contrecœur pour ouvrir la porte. Le comptable, marquis Philibert-Hubert de la Motte de Beurre de Missel, se tenait devant elle, un croc rose à la main, un de ces sabots confortables en plastique léger.

— Bonjour, Bérengère-Adélaïde-Victoire. Je vous cherche partout depuis des jours, la reine votre belle-mère m’avait dit que vous me kiffiez grave et que vous vouliez sortir avec moi. Je suis d’accord bien sûr, pour une fois que cela m’arrive. Mais cela me paraissait trop beau, aussi j’ai fait essayer ce croc à toutes les jeunes filles bonnes de la région, je veux dire… bonnes à marier, en promettant d’épouser celle dont le peton s’accordera parfaitement avec. Mais hélas, mon croc ne va à personne, et il ne reste plus que vous. Aussi, je me permets de bien vouloir vous demander de bien vouloir avoir l’obligeance…

— Est-ce que c’est gratuit ? l’interrompit la jeune bonne.

— Oui, oui, bien sûr ! répondit le marquis, une lueur d’espoir dans ses yeux glauques.

Alors Bérengère-Adélaïde-Victoire retira une Converse et tendit son mignon petit pied de princesse.

Philibert-Hubert s’agenouilla, fit glisser le pied princier dans le croc… qui s’ajusta parfaitement.

— Vous êtes ma dulcinée ! s‘exclama le comptable avant de tendre ses babines en vue d’échanger un doux baiser.

— On verra plus tard, rétorqua la princesse. Pour le moment je vous offre un café, si vous voulez.

Elle tourna le dos au comptable pour le précéder dans la maison. Celui-ci la suivit de près et, la voyant ainsi rouler du popotin dans son jupon, la chevelure rousse et bouclée au-dessus de ses épaules frêles à la peau veloutée, rejoignant une chute de reins à faire damner un saint et une taille de guêpe à faire trembler un apiculteur, ne put résister à la tentation de la fesser.

La créature divine fit volte-face et lui administra illico un vigoureux soufflet qui lui fit faire trois tours dans son slip.

— Ça va pas, non ? s’exclama-t-elle, furieuse. Goujat !

— P… pardon, bredouilla le visqueux, la main à la joue.

Quelques minutes plus tard, tandis que tous deux étaient assis à table, le comptable posa sa tasse de café et dit :

— Je dois vous avouer quelque chose. La reine votre belle-mère m’a confié qu’elle vous donnerait une clef USB infectée pour que vous plantiez votre PC et votre réseau. Je devais garder le secret, mais je me suis dit que comme je m’y connais en informatique, si je vous sauvais la vie, vous m’épouseriez. Alors me voilà : c’était en réalité le principal motif de ma venue.

— Peine perdue, mon bon ami. J’ai tout réparé en vingt minutes, tout fonctionne de nouveau.

Tour à tour stupéfait puis déçu, le comptable promena alors son regard à travers la cuisine, à la recherche d’une nouvelle idée.

— C’est le bordel, ici, dit-il. C’est vraiment crade, et il y a une vaisselle d’au moins huit jours dans l’évier. Vous ne faites jamais le ménage ?

— Pourquoi ? Je devrais ?

— Allô quoi, rétorqua le comptable, geste à l’appui. T’es une fille et tu fais pas le ménage ?

— Et toi, répliqua l’adolescente, t’es comptable et t’es quand même débile ?

Le geek se calma et réfléchit :

— Peut-être que si je nettoie tout, vous accepteriez de m’épouser ?

— Peut-être, répondit la jeune fille en souriant malicieusement.

Philibert-Hubert s’affaira immédiatement.

Un tablier autour du coup, des gants de latex aux mains et celles-ci dans l’évier, Philibert-Hubert de la Motte de Beurre de Missel lavait des assiettes, tournant le dos à l’ingénue.

— Que voudrez-vous que je fasse ensuite, ma mie ? demanda-t-il.

— Ma mie ? répéta la princesse. Elle regarda sa poitrine. C’est une allusion à mes miches ??

— Non, non, s’empressa de la rassurer le comptable. C’est une expression, certes ancienne mais…

— Ok, pas de souci. Alors après, vous ramasserez tout le linge sale qui traîne et le mettrez dans la corbeille. Ensuite vous passerez l’aspirateur dans toutes les pièces, puis vous laverez le sol de la cuisine et de la salle à manger. Ah, et vous ferez la poussière aussi, partout ; puis les carreaux, ça va de soi.

Toutes ces tâches exigées semblaient en dire long sur la récompense espérée. Aussi, rempli de joie et d’espérance, le vieux garçon enchaîna :

— Nous nous marierons, nous ferons un grand mariage en grandes pompes et grande robe blanche traditionnelle…

— Ça ne va pas ensemble, répliqua la jeune fille.

— Mais non, rit Philibert-Hubert. C’est une expression ! « En grandes pompes » signifie dans une grande salle de château avec mille invités, une cérémonie mémorable, avec demoiselles d’honneur et sortie d’église sur fond de « Oh happy day », un banquet immense et un grand bal jusqu’à l’aube. Il y aura des journalistes, je porterai un costume queue-de-pie et un chapeau haut-de-forme, et à la fin nous nous éclipserons pour notre nuit de noces, unissant nos corps nus sur une peau de bête devant la cheminée. J’ai hâte d’y être !

Bérengère-Adélaïde-Victoire réprima une nausée.

— Ensuite, poursuivit le célibataire, nous partirons en voyage de noces. Nous visiterons la charmante ville de Bruz et ses alentours ! Puis nous achèterons une maison. Pendant que je chasserai le chevreuil dans la neige et le blizzard, que je rapporterai pour que vous confectionniez une robe pour vous avec la peau et prépariez de bons repas avec le reste, vous entretiendrez la maison, laverez le linge à la rivière, concocterez de belles tartes aux pommes, tondrez la pelouse…

L’adolescente bailla puis se leva. Elle rejoignit son invité et se mit à chanter :

— Silence en travaillant !
 ♫ ♪♫… ♪ … ♫ … ♪ … ♫ …
Et le balai paraît léger si vous, vous la fermez !

Le marquis stoppa son monologue.

— Frottez en vous taisant ! continua la reine des niaises derrière son épaule.
Mhm-mhm-mhm mhm mhm mhm mhmmm
Que ça va vite quand une gonzesse vous force à travailler !

Elle se dirigea vers l’escalier :

— En nettoyant la chambre,
Pensez que ça f’ra mal si elle v’nait à descendre !
Soudain vos pieds se mettront à danser

Quelques heures plus tard, la jeune fille descendit pour voir où en était son invité dans son dur labeur. Pendant que celui-ci, épuisé, frottait le sol à genoux avec une serpillière, elle constata que tout était propre et décida de mettre fin à son calvaire.

— Debout, marquis ! ordonna-t-elle. C’est bien, cela suffira, vous pouvez arrêter.

— Merci, mademoiselle…

— Mais je ne puis vous épouser. En effet, je suis promise à un crapaud, que j’ai rencontré. Dès que je l’embrasserai, il se transformera en beau prince et m’emmènera sur son étalon fougueux. Il parle, vous savez, et nous sommes déjà intimes, il m’appelle déjà BAV.

— Bave ? Parce que c’est un crapaud ?

— Mais non, BAV sont les initiales de mon prénom, voyons ! Qu’il est con, lui.

— Parce que vous croyez à ces conneries ?

— Pourquoi pas ? Vous croyez bien aux contes de fées, vous !

Mais le marquis fut finalement content d’être libéré de ce qui s’annonçait comme une vie infernale. Il prit congé très vite, en courant. Il courut loin, très loin, jusqu’à l’horizon. Certains disent qu’il court encore.

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