Chapitre 14 - La mélodie du malheur
Percy avait le cerveau en bouillis et l’esprit immergé dans un océan de coton.
Qu’est-ce qu’il venait de se passer, là ? Son cœur tambourinait encore dans ses oreilles et il avait une de ces soif. Il y a une seconde, il servait des verres. Et maintenant, le voilà sur scène, une guitare inconnue dans les mains.
À travers le mouvement de foule et les applaudissements, il essaya de trouver des visages familiers. Toujours à son poste près de la caisse, Mathias avait cessé de fonctionner. Un couple essayait d’attirer l’attention du jeune homme mais ce dernier fixait Percy la bouche grande ouverte et les lunettes de travers. Tout comme Sonali, qui tendait une pizza à un client sans lâcher le carton. Quant à sa tante, elle lançait des cris de joie dans tout le bar en hurlant des compliments en italien. Même son oncle, d’ordinaire cloitré dans sa cuisine, avait pointé le bout de sa calvitie.
Et parmi tout ce brouhaha, Maïa l'applaudissait à tout rompre, les joues rouges et les fossettes creusées. Ah oui, et il y avait Tara aussi. Mais Maïa ne le quittait plus des yeux ! Et ça, c’était génial !
Lorsque Percy descendit de scène, son public ne le laissa pas passer avant qu’il salue chaque membre qui le constituait. Les petits vieux le félicitaient pour son habilité à la guitare. Les grands-mères le trouvaient mignon à croquer. Les parents devaient calmer l’excitation de leurs enfants qui imitaient Percy en mode air-guitar. Et certains jeunes de son âge lui demandaient même une photo. Dont quelques-uns qu’il avait déjà croisé en amphithéâtre. Percy allait en entendre parler à la rentrée. Est-ce que cela le dérangeait ? Pas le moins du monde !
La nouvelle star du rock réussit finalement à passer le mur de fan, avec pour seul objectif : rejoindre la table de Maïa. Il se sentait gonflé à bloc, porté par une confiance à toute épreuve. Ce soir, il demandait à Maïa de sortir avec lui !
— Si tu veux un autographe… commença Percy en direction de la brune.
Mais son élan d’humour fut rapidement coupé par l’arrivée de sa némésis. Le Clark Kent de la ville, ce satané beau gosse d’Ethan Nakamura. Le jeune homme arriva derrière Maïa et lui prit les épaules. Percy trouva son geste terriblement mal poli. Et justement, Maïa leva la tête sous la surprise. Elle allait le sermonner, l'enguirlander, lui mettre une honte intersidérale. Et devant tout ce beau monde qui adulait encore Percy. En son fort intérieur, il jubilait. Après tout, Ethan n’avait pas à se montrer aussi familier avec elle. Et puis quoi encore ? Il roulerait à Maïa la pelle de sa vie ?
Percy hoqueta sous le choc.
Ah bah oui…
Devant lui, son pire cauchemar prenait vie. La femme de sa vie, celle qui faisait battre son coeur depuis qu’il était entré à la fac, embrassait à pleine bouche le superman du pauvre.
Les jambes de Percy étaient devenues des spaghetti trop cuites. Autour de lui, le bar s'obscurcissait et les bruits semblaient de plus en plus lointains, comme étouffés. Il avait l'impression d’avoir plongé la tête la première dans un aquarium. Et l’air commençait à lui manquer.
— Hey ! C’est toi qui était sur scène ? demanda Ethan après avoir rendu ses lèvres à Maïa. Tu gères, mec !
Percy passa près de son épaule, la tête baissée. Il baragouina un merci sans entrain et laissa la guitare entre les mains de Clark Kent.
— Zia, je prends ma pause, déclara-t-il dans le vent, la gorge serrée.
Puis, il se dirigea vers la mer. Tel un condamné prêt à monter vers l'échafaud, ses pieds traînaient, lourds, accrochant le sable comme une âme en peine. Lorsqu’il fut assez loin sur la plage pour n’entendre que les basses étouffées de la musique, il s’assit en boule, la tête dans les bras.
— Joli numéro.
Percy resta immobile. Emmitouflé dans son cocon, c’est à peine s’il sentait le vent nocturne s’engouffrer sous sa chemise. Il voulait être seul et se morfondre sur son éternel malchance amoureuse. Pourquoi avait-il fallut qu’elle le suive ? Elle venait certainement se moquer et lui dire “je te l’avais bien dit”. Percy n’était pas prêt au “je te l’avais bien dit”.
Voilà que les larmes prisonnières derrière ses yeux clos commençaient à lui brûler les paupières pour se libérer. Si sa gorge n’était pas prise en étau, Percy lui aurait hurlé de s’en aller.
— Je suis désolée. Pour Maïa et… l’autre. Je n’étais pas au courant.
L’autre… Ce surnom allait mieux à Ethan que “Superman”. Ça le rendait moins héroïque. Moins puissant. Moins intimidant. Plus “humain vivant sur le même plan de l'existence”.
Percy releva la tête. Son nez le piquait de plus en plus. Il retenait toujours ses larmes. Avec le sel qui les composaient et les gouttelettes d’eau de mer qui s'écrasaient contre ses lèvres, il avait l’impression d’être un bonhomme de sel. Peut-être qu’une fois le soleil haut dans le ciel, il fondrait comme ses collègues enneigés. Ainsi, plus personne ne se souviendrait de lui. Pas même Maïa. Encore moins Maïa.
— Tu dois me trouver ridicule, réussit-il à souffler entre deux ravalement de sanglots. Cet état. Juste pour une fille. C’est nul.
Ses yeux restaient fermés. Il n’avait pas la force d’assister à l’expression de mépris de la sirène. Tout ce qu’il percevait d’elle, c’était son parfum semblable à l’océan lui-même. Frais, marin, quoiqu’un peu plus sucré.
— Tu n’es pas ridicule, finit par répondre Tara après un moment d’hésitation. Tout ce que tu as fait pour elle, par amour. Notre marché. Le cours de surf alors que tu es très mauvais. Ton concert au karaoké. Je trouve ça courageux. Et j’admire les gens qui sont aussi déterminés. Même si, d’ordinaire, c'est dans un autre domaine que celui de la séduction.
Elle rit, essayant de détendre l’atmosphère. Si un jour on avait dit à Percy que la ninja à la pagaie, celle qui lui avait jeté son verre de thé glacé à la figure, allait venir le réconforter, il ne l’aurait jamais cru.
La musique de l’Aigue-Marine se mêlait désormais à celle des vagues. Percy entendit Tara prendre une grande inspiration avant de poursuivre :
— Je crois que je t’envie même un peu. Tu es capable de tellement de choses au nom d’un sentiment que, de mon côté, je ne comprends même pas. Maïa aurait eu beaucoup de chance avec toi.
C’était la phrase de trop. Celle qui lui ouvrit les vannes. Les joues de Percy ruisselaient à présent de larmes. Pris de hoquet, il se referma comme une huître, la tête de nouveau enfouie dans ses bras.
— Je… Je… Je voulais…pas… que tu me vois…comme ça !
Le vent se fit plus fort, plus froid en cette nuit sans lune. Mais Tara resta à ses côtés. Au bout d’un moment, elle lui tapota maladroitement le dos.
— C’est peut-être un peu tôt pour le dire. Mais ça ira. Tu trouveras quelqu’un qui remarquera tous tes efforts et toutes tes qualités. Et puis, t’es beau garçon, ça ne sera pas bien compliqué dans ton cas.
— Tara… sanglota-t-il en regardant la jeune femme pour la première fois depuis qu’ils étaient sur la plage.
— Même si tout ça est caché par ta montagne de défauts et ton ego surdimensionné.
Percy ne put retenir un éclat de rire.
— Et moi qui croyais que pour la première fois depuis notre rencontre tu allais me faire un vrai compliment. C’est raté, visiblement, dit-il en s’essuyant le nez d’un revers de la main, les yeux toujours larmoyants.
-§-
— Ça va mieux ? demanda Tara après que Percy se soit intégralement vidé par les yeux de toute l’eau contenu dans son corps.
— J’ai le cœur en miette, le nez comme une pastèque et la tête qui joue les girouettes… mais ça va.
— C’est nouveau cette manie de faire des rimes ? remarqua-t-elle. Et d’ailleurs, je sais qu’on se connaît depuis peu, mais j’étais certaine que tu ne savais pas chanter. Enfin, de ce que j’ai pu constaté chez toi.
Percy se redressa d’un coup. Il avait presque oublié à cause de son chagrin d’amour !
— Alors, justement, je ne sais pas chanter.
— Pas la peine de jouer les modestes. C’était assez cool ce que tu nous a fait sur scène. Par contre, Max et Dingo le film ? Sérieux ? C’est tout ce que t’as dans ton répertoire ?
Comme piqué, Percy se mit sur les genoux de sorte à faire face à Tara. Les mains plongées dans le sable, il secoua vivement la tête.
— Non ! Tu comprends pas. Je ne chante pas comme ça. Cette guitare ne m'appartient pas !
Tara pouffa de rire. Ses boucles blondes paraissaient presque lumineuses dans l’obscurité ambiante.
— Mais bien sûr. Tu vas me faire croire que tu as été touché par la grâce divine et que boum tu t’es retrouvé avec une voix d’ange ?
Percy avait bien envie de lui rappeler que niveau divinité il en tenait déjà une bonne couche, mais une mélodie l’en empêcha. Rien à voir avec la musique du karaoké qui battait toujours son plein. Celle qu’il entendait au creux de son oreille était douce, langoureuse et étrangement familière. Pour une raison inconnue, elle lui rappelait les dimanches matins en famille, lorsque zio leur préparait des pancakes en chantonnant.
— Puis quoi encore ? La guitare est apparue toute seule dans tes mains ? poursuivit Tara sans se départir de son sourire.
Et comme si l’univers l'avait entendu et voulait lui donner raison, un ukulélé tomba dans les bras de Percy. Tara et lui échangèrent un regard terrifié. Normalement, les bébés guitares ne tombent pas du ciel !
— Percy… Dis moi que ce ukulélé apparu comme par magie est le fruit d’une indigestion à ton cocktail.
Percy ouvrit la bouche, mais aucun des mots qu’il avait prévu n’en sortit. À la place, ses doigts survolèrent d’eux-même les cordes. Il avait beau connaître cette musique, impossible de s’en rappeler. Pourtant, ses lèvres, elles, retrouvèrent les paroles.
— Like a river flows surely to the sea…
Le rire nerveux que Tara avait dans la voix s'évanouit.
Dans la nuit, ses yeux ronds étincelaient sous les étoiles. Ses cheveux d’or voguait au gré du vent. Et ses joues se paraient des mêmes teintes qu’une roseraie en fleur. Percy avait des envies de poésie.
— Darling so it goes
— À quoi tu joues ? demanda-t-elle, presque énervée.
— Some things are meant to be
— C’est pas drôle. Arrête.
— Take my hand, take my whole life too. For I can't help falling in lo…
Elle lui fit ravaler ses paroles en plaquant ses deux mains sur la bouche chantante de Percy. Les doigts du jeune homme, en revanche, poursuivaient leur danse sur les cordes du ukulélé. C’était aussi facile que de jouer de la guitare. Aussi facile que de respirer. Presque aussi facile que d'oublier le visage de Maïa alors que les mains de Tara lui brûlait la peau.
— Mais t’as pas bientôt fini de gâcher mes plans ! s’écria une voix provenant de l’océan.

Annotations
Versions