XIX. DES VISAGES DANS LA POUSSIÈRE

11 minutes de lecture

Le silence revint lentement dans le Sous-Monde.

Pas un silence net, propre, apaisant, mais un silence épais, saturé de résidus, de vibrations mourantes et d’odeurs brûlées, comme si la bataille avait laissé derrière elle non seulement des ruines, mais une respiration malade que même la pierre n’arrivait pas encore à absorber. L’air semblait plus lourd, chargé de particules invisibles qui accrochaient la lumière diffuse des racines et la faisaient scintiller faiblement, comme une poussière d’or sale flottant entre les parois.

Les racines se repliaient peu à peu, lentement, presque à regret, glissant hors des fissures, se détachant des carcasses métalliques qu’elles avaient broyées, laissant derrière elles des traces sombres de sève mêlée d’huile. Certaines vibraient encore par spasmes, comme des muscles qui refusent de croire que l’effort est terminé, d’autres restaient figées, dressées, figées dans une posture défensive, prêtes à frapper de nouveau si la menace revenait.

Très loin, dans les profondeurs verticales des galeries, les dernières signatures énergétiques des unités de l’Ordre s’éteignaient une à une, comme des battements artificiels qu’on aurait arrachés au cœur de la roche. Leurs pas mécaniques, lourds, parfaitement synchronisés, s’étaient transformés en un grondement confus, puis en une vibration lointaine, puis en presque rien, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un souvenir sonore, une impression fantôme dans la poitrine de Scar. Elle resta immobile.

Ses jambes tremblaient encore, non de fatigue seule, mais d’un mélange confus d’adrénaline, de peur et de cette étrange lucidité brûlante qui l’habitait depuis qu’elle avait accepté ce qu’elle était en train de devenir. Son souffle sortait de sa poitrine par saccades irrégulières, trop rapides, trop superficielles, comme si son corps refusait encore de croire que le danger immédiat s’était éloigné.

La chaleur dans sa cicatrice battait toujours, mais différemment. Plus sourde. Moins explosive. Comme une braise que l’on aurait recouverte de cendre sans l’éteindre. Elle posa une main contre son épaule, non pour se protéger, mais pour se rappeler qu’elle était encore entière, encore là, que la lumière sous sa peau ne l’avait pas entièrement consumée.

Puis elle les vit.

D’abord, ce ne furent que des ombres mouvantes, presque indiscernables dans les recoins les plus sombres des tunnels latéraux, là où les racines n’osaient plus vraiment s’aventurer, là où la pierre avait gardé quelque chose de sec, de mort, de froid. Des formes qui se découpaient lentement, hésitantes, comme si elles testaient encore l’air, cherchant à savoir si le combat était réellement terminé ou s’il ne s’agissait que d’une accalmie trompeuse.

Puis les silhouettes prirent forme. Des humains.

Ils avançaient avec prudence, pas après pas, leurs armes toujours levées, leurs épaules tendues, prêts à tirer au moindre mouvement brusque. Certains tenaient des fusils électromagnétiques bricolés, assemblés à partir de pièces récupérées, d’autres des charges portatives, d’autres encore de simples armes blanches modifiées, renforcées par des champs d’impulsion instables. Leurs gestes n’avaient rien de militaire, rien de chorégraphié, mais ils étaient précis, économes, habitués à survivre avec peu, habitués à frapper vite et à disparaître plus vite encore.

Leurs vêtements racontaient une autre histoire.

Des manteaux trop grands, récupérés sur des cadavres de surface. Des combinaisons déchirées, rafistolées avec des bandes de tissu, des câbles, parfois même des racines mortes durcies. Des bottes dépareillées. Des gants brûlés par les décharges. Sur certaines épaules, des plaques métalliques soudées à même le tissu, protection dérisoire contre des armes conçues pour transpercer l’acier.

Certains avaient le visage couvert de masques artisanaux, filtres bricolés, morceaux de tissu imbibés de solutions chimiques pour filtrer les gaz de surveillance. D’autres laissaient leur visage nu, marqué de cicatrices anciennes, de brûlures, de traits creusés par la fatigue, la faim, les nuits sans sommeil.

Et dans leurs regards, Scar ne lut rien de ce qu’elle connaissait trop bien. Ni la neutralité vide des citoyens alignés. Ni la froide certitude mécanique des unités de l’Ordre. Ni même la ferveur artificielle des slogans.

Ce qu’elle vit, c’était une fatigue dense, lourde, presque douloureuse, mêlée à une lucidité tranchante, sans illusion, sans rêve confortable. Des regards qui avaient trop vu, trop perdu, et qui pourtant restaient debout, parce qu’il n’y avait plus d’autre choix que de rester debout.

Des survivants. Des clandestins. Des dissidents.

Le mot se forma dans son esprit avec une netteté étrange, comme s’il attendait depuis longtemps d’être prononcé.

Et soudain, Scar sentit tout le poids de ce qu’elle représentait pour eux. Elle n’était pas seulement une fille sortie du Sous-Monde. Elle était l’anomalie. Une rumeur devenue chair.

Un phénomène impossible, capable de réveiller des forces qu’ils ne comprenaient pas entièrement, mais dont ils savaient qu’elles pouvaient tout aussi bien les sauver que les condamner. Une arme possible. Une menace certaine.

Ses doigts tremblèrent légèrement quand elle leva les mains, paumes ouvertes, lentement, très lentement, dans ce geste ancien, archaïque, qui ne figurait dans aucun protocole moderne, mais que tous les corps semblaient encore reconnaître, quelque part dans leur mémoire musculaire.

Un geste de reddition, un geste de confiance ou peut-être simplement un aveu de vulnérabilité.

- Je ne suis pas avec eux, dit-elle.

Sa voix sortit plus rauque qu’elle ne l’aurait voulu, râpeuse, encore marquée par la poussière et la fumée qu’elle avait respirées.

Personne ne répondit immédiatement. Le silence entre eux n’était plus celui de l’après-bataille, mais celui, beaucoup plus tendu, de la décision suspendue, celui où chaque respiration peut faire basculer l’instant dans la violence.

Un homme s’avança d’un pas. Il n’était pas grand, mais sa posture était solide, enracinée, comme quelqu’un qui a appris à ne pas vaciller, même quand tout s’écroule autour. Sa barbe était couverte de poussière grise, ses yeux rougis par les fumées, et ses traits portaient cette dureté particulière de ceux qui ont trop souvent dû choisir entre fuir et combattre.

Il tenait une arme électromagnétique dont les circuits vibraient encore, émettant un bourdonnement instable, comme un animal blessé qui refuserait de mourir.

- Tout le monde dit ça, répondit-il.

Sa voix n’était ni agressive ni compatissante.
Juste fatiguée.

Une femme plus jeune se détacha du groupe, avançant à son tour, plus lentement, comme si chaque pas demandait un effort conscient. Son visage était strié de brûlures anciennes, cicatrices irrégulières laissées par des armes énergétiques mal calibrées. Ses yeux, pourtant, étaient étonnamment clairs, presque lumineux dans la pénombre.

Elle regardait Scar avec une intensité presque insolente, comme si elle cherchait à reconnaître en elle quelque chose qu’elle espérait et redoutait à la fois.

- C’est elle, murmura-t-elle. Celle dont parlent les rumeurs.

Un frisson parcourut la colonne de Scar.

Derrière elle, les racines frémirent légèrement, presque imperceptiblement, comme si elles percevaient la tension qui montait, prêtes à surgir de nouveau si la situation basculait.

Scar sentit leur présence, lourde, vivante, prête à obéir et cette pensée l’effraya plus que toutes les armes braquées sur elle.

- Je ne veux pas me battre contre vous, dit-elle plus doucement. Pas après ce que vous venez de faire.

Elle parlait lentement, pesant chaque mot, consciente que la moindre maladresse pourrait être interprétée comme une menace.

- Ils ont reculé. Personne ne les fait jamais reculer.

Un murmure parcourut le groupe, pas un murmure d’enthousiasme, mais une onde de méfiance, de calcul, d’évaluation silencieuse. Le silence se brisa, non par des paroles, mais par un bruit de pas.

D’autres silhouettes surgirent des tunnels latéraux, des conduits dissimulés, de trappes presque invisibles dans la roche, comme si le Sous-Monde lui-même avait vomi ses habitants cachés. Certains boitaient, d’autres soutenaient des blessés, d’autres encore portaient des sacs, des caisses, du matériel récupéré à la hâte sur le champ de bataille.

Une petite armée née de la clandestinité.

Pas organisée selon des schémas militaires classiques, mais soudée par une nécessité brutale, par l’habitude de survivre ensemble, par la certitude que personne d’autre ne viendrait les sauver.

Ils s’arrêtèrent tous à quelques mètres de Scar et tous la regardaient. Pas comme on regarde une héroïne, pas comme on regarde un monstre non plus, mais comme on regarde quelque chose de nouveau, de dangereux, de porteur d’espoir et de désastre à la fois.

Quelque chose qui allait forcément changer la trajectoire de leur guerre et dans cet instant suspendu, Scar comprit que la bataille contre l’Ordre n’était peut-être que le début.

Le plus difficile allait être de survivre à ce que chacun projetait déjà sur elle.

Ils ne l’emmenèrent pas vers un quartier général caché derrière des portes blindées, ni vers une salle de commandement couverte d’écrans où des silhouettes stratèges déplaceraient des points lumineux sur des cartes abstraites.

Ils l’emmenèrent vers un endroit qui ressemblait davantage à un ventre qu’à une base.

Un ancien nœud technique abandonné, creusé dans les fondations oubliées de la ville, là où les réseaux de transport, d’énergie et de données s’entrecroisaient autrefois avant d’être rendus obsolètes par les nouvelles architectures de contrôle. Des couloirs étroits y convergeaient comme des veines, certains partiellement effondrés, d’autres maintenus par des structures métalliques rouillées qui gémissaient doucement sous le poids de la roche. Des câbles pendaient du plafond, certains encore alimentés par des générateurs bricolés, d’autres morts depuis des décennies, rongés par l’humidité, pendants comme des nerfs arrachés.

L’air y était plus chaud, plus épais, chargé d’odeurs mêlées. La sueur humaine, le métal chauffé, la poussière minérale, la nourriture de synthèse, et parfois, plus discret mais plus violent, le parfum métallique du sang séché. Chaque respiration semblait s’accrocher à la gorge, rappelant que cet endroit n’était pas conçu pour abriter des vies, seulement pour les laisser passer, autrefois.

Un lieu où l’on ne préparait pas des victoires, où l’on tentait simplement de ne pas mourir cette nuit.

Scar sentit le contraste la frapper plus durement que la bataille.

Dans le Sous-Monde sacré, les racines chantaient, les voix murmuraient, la lumière dorée donnait presque l’illusion d’une promesse. Ici, il n’y avait pas de chant, pas de lumière noble, seulement des lampes froides, irrégulières, accrochées aux parois, projetant des ombres tremblantes sur des visages fatigués.

Des corps étaient affalés contre les murs, glissant parfois lentement vers le sol comme si la tension qui les maintenait debout venait enfin de céder. Des blessés étaient étendus sur des couvertures usées, parfois simplement sur des bâches, pendant que d’autres, sans aucune formation médicale réelle, tentaient d’extraire des éclats, de comprimer des plaies, de murmurer des paroles maladroites qui servaient moins à soigner qu’à rappeler qu’ils n’étaient pas seuls.

Des mains tremblaient en rechargeant des armes déjà endommagées, en vérifiant des circuits rafistolés, en essuyant machinalement des visages couverts de suie.

Personne ne criait victoire. Personne ne parlait d’espoir.

On respirait. On comptait les survivants et on priait ceux qui ne se relèveraient pas.

Scar sentit sa poitrine se serrer.

Elle avait vu la violence de l’Ordre, la froideur des protocoles, la logique implacable des chiffres. Mais cette violence-là, celle des corps ordinaires brisés par la répétition des combats, la frappa plus profondément. Elle comprit soudain que la rébellion n’était pas un mouvement glorieux, mais une suite de blessures qui refusaient de se refermer.

On la fit asseoir sur une caisse métallique renversée, encore tiède d’avoir servi de support à un générateur instable. Le métal était froid sous ses doigts, légèrement collant de résidus huileux. Elle n’osa pas bouger, consciente de la tension invisible qui l’entourait.

Personne ne l’attachait mais elle sentait, sans avoir besoin de regarder, que plusieurs armes restaient pointées dans sa direction, non pas par haine, mais par prudence absolue, presque désespérée. Dans ce monde, la confiance n’était pas une vertu.

Un homme aux cheveux gris s’approcha.

Son visage était marqué par des rides profondes, pas celles de l’âge tranquille, mais celles du stress, du manque de sommeil, des décisions prises trop vite et trop souvent. Son bras gauche s’arrêtait au-dessus du coude et une prothèse grossièrement soudée prolongeait le moignon, alimentée par un système hydraulique qui grinçait faiblement à chaque mouvement, comme si même le métal portait la fatigue de son corps.

Ses yeux, pourtant, étaient calmes, pas apaisés,
juste résignés.

- Tu as déclenché une mobilisation massive de l’Ordre, dit-il sans détour. On a perdu deux équipes en surface pour détourner leurs unités pendant qu’on frappait ici.

Scar sentit la phrase la traverser comme un courant froid. Deux équipes. Pas des chiffres. Des gens.

- Je ne savais pas, murmura-t-elle, la voix presque étranglée.

- Personne ne sait jamais, répondit-il. C’est pour ça qu’on meurt dans l’anonymat le plus invisible.

Il n’y avait aucune accusation dans sa voix. Seulement un fait brut.

La femme aux brûlures s’approcha à son tour. Ses traits semblaient plus jeunes que ceux de l’homme, mais ses yeux portaient la même usure. Elle s’arrêta à quelques pas de Scar, suffisamment près pour qu’elle voie les microfissures dans la peau cicatrisée, souvenirs permanents de chocs thermiques que même les hôpitaux de l’Ordre n’avaient pas jugé dignes de réparer.

- On ne les a pas attaqué pour te sauver, dit-elle doucement. On attaquait un convoi stratégique. Tu étais juste… au bon endroit, au mauvais moment.

Scar ferma les yeux une seconde.

- Des gens sont morts à cause de ce que je suis, souffla-t-elle.

- Des gens meurent tous les jours à cause de ce qu’est ce monde, répondit l’homme gris. La différence, c’est qu’aujourd’hui, tu étais là.

Il la fixa longuement.

Autour d’eux, le refuge continuait de vivre. Quelqu’un vomissait discrètement dans un coin. Quelqu’un riait nerveusement, trop fort, avant de s’arrêter brusquement. Un enfant, beaucoup trop jeune pour être là, dormait contre un mur, la tête posée sur un sac de matériel, le visage couvert de poussière.

Scar sentit une nausée lente lui remonter dans la gorge.

- Je ne suis pas ce que vous croyez, dit-elle finalement. Je ne suis pas venue pour vous. Je ne sais pas ce que vous voulez de moi...ce que vous attendez de moi !

La femme aux brûlures la regarda longuement, puis secoua la tête.

- Tant mieux !

Scar fronça légèrement les sourcils.

- Pourquoi ?

- Parce que ceux qui veulent être suivis finissent toujours par marcher seuls, répondit-elle. Et ceux qui veulent qu’on les adore finissent toujours par écraser quelqu’un pour rester debout.

L’homme gris hocha lentement la tête.

- Ici, on ne cherche pas des sauveurs. On cherche des failles.

Il désigna vaguement les parois, les câbles, les conduits.

- Des endroits où le système se trompe. Des moments où les calculs ne suffisent plus. Des erreurs humaines dans des machines trop sûres d’elles.

Scar sentit ses mains trembler.

- Et moi, je suis quoi pour vous ?

La question resta suspendue dans l’air, lourde, presque dangereuse.

- Un problème, dit une voix au fond de la salle.

- Une chance, dit une autre.

- Un risque, ajouta quelqu’un d’autre.

La femme aux brûlures inspira profondément.

- Tu es surtout quelque chose qu’ils ne savent pas modéliser.

Scar sentit cette phrase s’enfoncer en elle plus profondément que toutes les autres.

L’homme gris la regarda longuement, puis répondit doucement.

- On ne mourra pas pour toi. On meurt pour ne pas leur laisser décider de tout.

Il marqua une pause.

- Si tu restes ici, ce ne sera pas comme une reine. Ni comme une arme sacrée.

- Alors comme quoi ?, demanda Scar.

- Comme quelqu’un qui fait partie du désordre, répondit la femme. Et ici, le désordre, c’est tout ce qu’on a.

Un signal lumineux clignota soudain sur un panneau improvisé, déclenchant un frisson immédiat dans la salle. Un éclaireur surgit d’un couloir latéral, couvert de poussière, la voix encore haletante.

- Mouvements en surface. Regroupement d’unités. Ils déplacent de l’artillerie lourde. Ce n’est pas une simple patrouille. Ils ont encerclé la zone mais restent à distance...

Le refuge se remit en mouvement. Pas dans la panique. Dans la routine d’un danger déjà trop connu.

On replia des cartes. On rechargea des batteries et on vérifia les issues.

Scar se leva lentement. Elle regarda autour d’elle ces visages fatigués, ces épaules voûtées, ces mains abîmées qui refusaient pourtant de lâcher.

Puis elle posa la main sur sa cicatrice. La chaleur y répondit, calme, déterminée.

Annotations

Vous aimez lire Gilles Morand ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0