L'amant - 1
"Il m'intrigait..."
Je n'avais même pas réalisé au moment de prendre mon rendez-vous pour aujourd'hui que nous étions le 14 février. Je regrette mon inattention. Déjà, qui a envie d'entendre parler des galères sentimentales de quelqu'un d'autre le jour de la Saint-Valentin ? Deuxièmement, qui a envie de parler de ses galères sentimentales à sa thérapeute le jour de la Saint-Valentin ? Personne.
Enfin, peut-être que certains apprécieraient, mais pas moi. J'espère que la soirée de Madame Monier rattrapera la séance bien pourrie qu'elle s'apprête à subir.
Et puis tu parles d'une ironie ! En arriver à commencer de parler lui ce jour-là...
J'étais arrivée au cabinet en début d'après-midi, sous un soleil robuste bienvenu après ces dernières semaines de pluie et de grisaille. La petite pièce n'a plus l'allure d'un refuge intimiste avec toute cette lumière qui semble couler des fenêtres tant elle se déverse avec acharnement. Avec tout le vert au mur et le bois du mobilier, on a la sensation d'entrer dans un jardin d'hiver caché mais chaleureux. Ça n'est pas mieux, simplement différent. Mais je crois que j'ai besoin de changement. Un peu comme à cette époque, bien que le changement a été un peu plus... Drastique.
Toujours est-il qu'en arrivant, Madame Monier a débuté la séance de façon tout à fait classique : Comment ça va depuis la dernière fois ? Notre dernier rendez-vous était très chargé émotionnellement, n'est-ce pas ? Est-ce que j'ai le sentiment d'évoluer dans la direction qui me convient ?
Mes réponses en bref : Pas trop mal. Oui. Plutôt.
Puis, le vif du sujet : Est-ce que je préfère aborder les difficultés et les mécanismes que nous avons déjà soulevé jusque ici, ou continuer mon récit. Elle m'a laissé le choix. Comme quoi c'était thérapeutique de choisir, mais qu'aucune option ne serait facile, et que j'étais la mieux placée pour savoir de quoi j'ai besoin. Alors j'ai poursuivi. Quelqu'un est prêt à entendre mon histoire, j'aimerai la mener à son terme...
"Après ma dernière année de licence, donc l'année de Raphaël, il a bien fallu que je choisisse un master."
Avec le recul, cette séparation m'aura au moins assuré de choisir une spécialisation et une université sans prendre en compte la distance avec mon compagnon. J'avais donc postulé à travers le pays entier en écoutant seulement mes ambitions professionnelles, baratiné comme une championne à tous les entretiens auxquels j'étais reçue, et obtenu un de mes premiers choix. A environ 900km de mes parents. A environ 1300km de mes amies. Pas l'autre bout du monde, mais c'est tout comme quand vous avez 21 ans.
"J'avais tellement peur de ne pas réussir à nouer de lien avec mes camarades de classe que j'ai privilégié l'option colocation pour me loger. Sans parler de l'intérêt financier que ça présente."
J'avais organisé presque une dizaine de visites sur deux jours cet été-là. Objectif : limiter la perte de temps et la facture d'hôtel. Et alors que j'allais déjà être super efficace sur le papier, j'avais été encore meilleure !
"La première visite le samedi matin a été la bonne. Sur le parking, j'ai fait la rencontre de la proprio qui était tout bonnement adorable, puis j'ai rencontré Ophélia."
Elle a ouvert la porte et je me suis instantanément sentie laide : elle était sublime. En plus, elle avait le toupet d'être drôle et accueillante par dessus le marché. Je visite l'appartement qui se révèle mieux en vrai que sur les photos (chose rare, donc à noter), et je propose à ma future logeuse de signer de suite.
"-Elle m'a dit qu'elle devait d'abord demander son avis à Ophélia puisqu'on allait vivre ensemble...
-Et qu'a-t-elle dit ?
-Elle s'est tournée vers la proprio en me pointant du pouce avant de lâcher un truc du genre 'Je l'aime bien, elle'."
Je ne sais pas par quel improbable prodige j'ai réussi à me faire apprécier en trois phrases réparties sur dix minutes, mais le sentiment était mutuel. Ça avait juste matché entre nous. Des mois plus tard, j'apprendrai de sa bouche qu'elle aussi s'était sentie laide, qu'elle aussi m'avait trouvé drôle... Un miroir. Je rencontrerai par la suite Gwen qui occupait la troisième chambre. L'effet miroir s'est reproduit mais dans l'exploration de nos relations conflictuelles avec nos familles respectives et notre dépréciation de nous-même.
Ophélia et Gwen se connaissaient déjà depuis des années. Elle faisait part d'un groupe plus étendu que j'ai rencontré peu à peu : un anniversaire par ci, une sortie par là, une soirée film chez nous, un après-midi jeux chez eux... PJ et son copain Ezio, Ariane et son chien, Norah et son chat... Et tous leurs amis, et tous leurs cousins, qui parfois se connaissaient entre eux. Une grande famille qui semblait ne pas finir tant on m'en présentait souvent de nouveaux membres. Une famille qui m'a laissé faire mon petit trou mois après mois jusqu'à ce que ma présence soit aussi naturelle que celle de n'importe qui d'autre.
"- Je passe vite là-dessus parce que c'est pas le sujet, mais j'ai été à l'aise très vite avec eux. En fait, un des premiers soirs, ils m'ont dit qu'il n'y avait aucune règle de 'politesse' dans leur groupe. Si pour une raison x ou y, tu veux pas ou tu veux plus être là : pas de problème !
- C'est à dire ?
- En clair, si tu préfères être tranquille dans ta chambre, ou là mais sur son téléphone, personne n'en aura rien à faire. Tu fais ta vie, on fait la nôtre, du moment que parfois on passe un moment ensemble, c'est OK. L'important c'est d'être confortable. Mais encore, c'est pas le sujet.
- Est-ce que ce ne serait pas le sujet, au contraire ?"
J'ouvre la bouche pour lui répondre puis la referme aussitôt. Elle s'est avancée, les coudes sur les genoux, le menton sur le dessus de ses mains enlacées. Elle scrute ma réponse... Ou plutôt mon absence de réponse.
Maintenant qu'elle le dit, c'est vrai que c'est un peu le sujet. Toute cette partie de l'histoire, c'est juste moi qui savait pas gérer la liberté d'être moi... Parce qu'on m'a pas appris à être "confortable". On m'a pas appris à choisir pour moi-même sans m'inquiéter de la réaction des autres. On m'a pas appris à avoir confiance. Jamais on ne m'a dit "t'en fais pas, je me vexerai pas" en m'en fournissant la preuve par dessus le marché. Jamais on n'est venu me trouver quand il y avait un problème avec l'ouverture banale mais libératrice du "écoute, je pense qu'il y a un souci, tu veux bien qu'on discute pour trouver une solution ?". L'ouverture non-accusatrice et constructive à la fois.
Je vois madame Monier m'adresser un petit sourire espiègle, celui qu'elle porte toujours quand elle me perce à jour. Je le trouvais un peu vilain il y a quelques mois, j'avais l'impression qu'elle se moquait de moi. En fait, je me demande si elle n'est pas plutôt heureuse de me voir avancer dans ces moments-là, fière de me pousser en avant avec la phrase qu'il faut. Je ne supportais pas ce sourire... Je regardais plutôt les derbies, bien solide, bien mutique sur le tapis. Que sont-elles devenues ? Toujours noires, toujours défoncées, mais plus si solides. Les semelles ne sont plus gentiment à plat, prêtes à bondir. Les chevilles de Madame Monier sont arquées vers l'extérieur laissant les cotés du pied profiter du sol pour une fois. Est-ce qu'elle aussi se détend peu à peu en ma présence ? La pensée me fait rire. Je lâche un petit ricanement en lui répondant...
"- Vous allez un peu vite pour moi. Je pense que j'y serai venue un peu plus loin dans l'histoire...
- Aucun soucis. Vous voulez me la raconter quand même ?"
J'acquiesce. C'était le but après tout. Mais j'ai un peu perdu le fil...
"- Vous étiez donc très à l'aise avec ces nouveaux amis...
-Oui !"
Il y a quand même toujours un truc qui m'énerve chez elle, c'est cette facilité avec laquelle elle sait ce qui me passe par la tête. Elle n'est pas devin, mais elle tape trop souvent juste pour que ce soit un hasard... Ils ont bien des super-pouvoirs ces psys finalement ! Je veux pas savoir le nombre d'heures qu'il lui a fallu pour atteindre ce niveau, mais bien joué ! Ça m'impressionne autant que ça me saoule.
"Dans ce groupe, il arrivait souvent qu'on organise des soirées films à notre coloc. Ophélia étudiait le cinéma, elle avait toujours des propositions intéressantes. Mais bref, un soir, je rentre, et je la trouve avec un gars que je connais pas dans le salon."
Pas inhabituel qu'il y ait du monde, y compris du monde inconnu au bataillon. Et au nombre de gens que j'avais rencontré ces derniers mois, un de plus, un de moins...
"J'ai passé la tête par l'embrasure de la porte pour dire 'bonjour'. Ophélia me l'a présenté comme un ami à elle, amateur de cinéma lui aussi, venu avec son projo pour une soirée film."
Toujours rien d'inhabituel. Les cinéphiles ça manquait pas parmi les allées et venues. Et avec eux, le programme oscillait entre trois catégories : grands classiques, intellectuels, indescriptibles. Autrement dit, ça me va, ça me va parfaitement et ça me va carrément.
"Je leur ai demandé si je pouvais me joindre à eux, surtout qu'ils avaient sorti les bières. Pendant le master, ça fait pas de mal de boire un peu de temps en temps."
On était jeudi. Soir des fêtes étudiantes et des soirées cinéma. Je me suis posée sur le canapé, et j'ai fait la connaissance de Axel un verre à la main.

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