L'amant - 6
Il était arrivé une petite demi-heure plus tard, avec une tête de six pieds de long, les larmes à peine sèches sur les joues. Il n'a pas voulu du thé. Peut-être n'aurait-il pas été en mesure de l'avaler sans s'étouffer, comme cela m'arrive parfois avec celui de Madame Monier. Il s'est assis sur mon lit, abattu, la tête entre les mains, les cheveux hirsutes : aussi chamboulés que lui.
"Il n'a pas su me dire ce qui n'allait pas précisément. Il s'était juste senti seul au milieu du monde. Il était en soirée chez un copain qui habitait dans le quartier, et d'un coup ça n'allait plus. Alors il est venu me voir.
-Et qu'est-ce que vous en avez pensé ? Qu'il cherche votre présence spécifiquement ?
-Je me sentais utile, comme d'habitude. Mais j'étais surtout inquiète. On ne se connaissait pas encore tant que ça, pour qu'il ait pensé à moi... Je me suis dit qu'il devait vraiment être mal entouré."
Pour se jeter dans les bras d'une presque inconnue alors qu'on connait une foule de gens... Parmi tous ces visages amicaux qui lui souriaient chaque jour, est-ce qu'aucun n'était en capacité de l'épauler sincèrement ? Moi qui admirais la facilité avec laquelle il parvenait à rencontrer chaque jour quelqu'un de nouveau, je me demandais si ça ne signifiait pas aussi privilégier la quantité à la qualité. Je voyais alors un peu mieux l'ombre qui ternissait son éclat.
Madame Monier pince ses lèvres discrètement. Je pense qu'elle se retient de commenter pour le moment. Mais quelque chose la dérange. Pas suffisament pour qu'elle écrive quoi que ce soit de nouveau, son stylo lui sert toujours de décoration capillaire improvisée.
"Il m'a dit qu'il ne se sentait pas jugé avec moi. Et soutenu. Qu'il se sentait bien quand on discutait, y compris des choses pas drôles."
Ça n'avait fait qu'enfler mon égo davantage. Et mon intérêt pour lui. J'ai définitivement une faiblesse pour ceux qui souffrent. Ma thérapeute ne dit toujours rien. C'est rare qu'elle reste aussi silencieuse. Est-ce que je n'ai pas encore complètement répondu à sa question ?
"Je l'ai pris dans mes bras, je l'ai laissé pleurer et j'ai écouté ce qu'il avait à dire. Il est resté dormir avec moi. Il est rentré chez lui le lendemain après m'avoir remercié.
-Votre relation a donc évolué à la suite de cet événement ?"
Je sens une once de retenue dans sa voix. Il y a quelque chose qu'elle ne me dit pas encore. Je n'arrive pas pour autant à cerner quoi que ce soit, son visage est parfaitement impassible. Ses questions ressemblent pourtant à toutes celles qu'elle m'a posées jusqu'à présent, je ne vois pas d'où vient mon malaise.
"Euh... Oui. Enfin, non, pas de suite. J'en ai parlé à Ophélia parce que j'avais un peu peur de m'embarquer là-dedans. Elle m'a mise en garde, Axel avait la réputation d'être insistant avec les femmes et d'avoir un côté collectionneur. Pas du genre à s'attacher du tout. Mais il m'avait tendu une perche, et le fait qu'il me fasse à ce point confiance... Je sais pas, j'ai cru que peut-être ce serait différent avec moi.
- Et est-ce que ça l'a été ? Différent ?
- J'aime penser que oui. J'étais différente pour lui d'une façon."
J'ai compris. Le regard de madame Monier ressemble exactement à celui qu'avait Ophélia à l'époque. À mi-chemin entre la pitié et le reproche. Un peu celui d'une grande soeur qui sait dans quel bourbier j'étais en train de m'enfouir, mais qui respecte que je sois une adulte qui prend ses propres décisions. Sophie avait eu ces mêmes yeux, Gabrielle aussi pendant un temps. Ça m'embête un peu ce regard. Ce n'est pas une décision que je regrette, ce que je regrette c'est qu'elle soit jugée avec mépris. Ça aurait pu mieux se passer, mais j'en garde quelque chose de chaud.
"On a continué à parler, comme d'habitude. Et un soir, j'ai accepté qu'il 'm'aide'. Ça s'est pas fait en un jour, il a dû me gérer dans des états pas possibles à cause de mes souvenirs. Mais il a été patient et attentif. Bref. J'ai peu à peu réussi à me réapproprier mon corps. Et pour ça, je lui en serai toujours reconnaissante."
Il n'y a rien de plus à dire. Et je suis trop timide pour m'étaler davantage sur mes rapports intimes. Mais pas à pas, j'ai accepté qu'un autre me touche. J'ai réussi à dire "non" quand je pensais "non", que ce soit par manque d'envie ou par peur, et il l'avait bien pris. On en parlait, on essayait ce qui fonctionnait, parfois ce qui fonctionnait pas. J'avais retrouvé une forme de sécurité au fur et à mesure. On discutait beaucoup des voix et des insectes qui m'assaillaient par moment, de mes difficultés à lâcher prise aussi, de nos crises existentielles... On avait démêlé la pelote une nuit après l'autre, une discussion après l'autre ou une étreinte après l'autre.
J'attends que Madame Monier réagisse, mais elle ne dit toujours rien. Elle a seulement tiré son stylo de sa prison de cheveux, laissant certaines mèches s'échapper avec lui. Son silence me dérange et pourtant je sens qu'il n'est pas inutile, elle sait ce qu'elle fait. Même si je ne comprends pas bien en quoi ça m'aide d'être aussi mal à l'aise. J'essaye de détourner le regard vers cette fenêtre qui m'a si souvent servie d'échappatoire mais je sens encore sa présence sur moi.
"Vous pourriez me dire ce qui vous travaille s'il vous plaît ? J'aime pas trop que vous me fixiez comme ça...
- N'avez-vous pas le sentiment d'avoir été utilisée ?
- C'est à dire ?"
J'ai bien compris sa question, et je comprends qu'elle la pose, mais j'aimerais être sûre de ce qu'elle entend avec précision.
"Vu ce que vous m'en avez dit, c'est quelqu'un qui prend plaisir à multiplier les conquêtes sexuelles, pas seulement amicales. Il commençait à vous connaître, j'ai le sentiment qu'il a dit et fait exactement ce qu'il fallait pour vous précipiter dans ses bras. Qu'en pensez-vous ?
- Vous avez raison à ce sujet-là, mais qu'il l'ait fait intentionnellement ou non, ça n'a plus beaucoup d'importance. Ça m'a torturé la tête pendant une partie de notre relation, bien sûr. Mais plus maintenant."
Ses intentions étaient-elles aussi pures que ce qu'il essayait de me laisser entendre ? J'avais envie d'y croire à l'époque. Ophélia était persuadée du contraire, comme la majorité de ceux qui le connaissaient. Qu'ils soient de mes amis ou des siens, beaucoup avaient pour moi un air soit navré, soit amusé : La dernière de la liste qui s'était faite avoir. Quelques autres étaient surpris de l'attention qu'il avait pour moi, de la fréquence de nos rencontres, de la durée de nos discussions, de la facilité avec laquelle il s'ouvrait. C'est à ça que je m'accrochais.
Je n'avais pas besoin qu'il m'aime, c'était une grande nouveauté pour moi de ne pas avoir ce besoin-là. J'avais besoin d'être différente, importante, unique. Besoin de quelqu'un qui me dise sans mots "sois toi-même, j'accueille tout". De quelqu'un qui m'attire et avec qui j'avais l'assurance de pouvoir dire "je ne veux pas". Mais aussi, et peut-être surtout, "je veux". Parce qu'après tout, l'un comme l'autre était un enfer à exprimer pour moi.
"Aujourd'hui, je ne le vois plus. On prend encore des nouvelles à l'occasion. Qu'il ait été bien intentionné ou non à l'époque, ça n'enlève pas qu'il m'a appris à accepter mes désirs mais aussi mes limites. Et qu'il m'a aidé à retrouver mon corps. Le résultat reste bon.
- Vous aviez l'air d'être assez détachée déjà à l'époque pourtant, pourquoi la question vous a 'torturé' pendant une période ?
- Au début, parce que c'est jamais agréable d'être un nom sur une liste, et encore moins une qui s'appelle 'les plans Q crédules'."
Mon langage l'a surprise. Elle retient son visage qui n'arrive pas à se décider entre un petit rire et une moue scandalisée. Je me lâche de plus en plus avec elle. Et puis, il faut appeler un chat 'un chat'. Je lui souris avec une certaine confiance, je suis contente d'arriver à la décontenancer.
"Après ça m'est passé parce qu'on construisait quelque chose que je considérais profond et unique. Exactement ce dont j'avais besoin. Mais notre affaire ne tenait la route que parce qu'on était détachés : Pas de pression, pas d'attentes. Si on commençait à se prendre d'affection, on retomberait l'un comme l'autre dans nos travers : moi à vouloir me plier en quatre pour lui, et lui à jouer la comédie pour pas m'inquiéter. Et puis, avec lui qui collectionnait les femmes et les hommes... Bref, ça l'aurait pas fait si on était tombés amoureux."
Je me souviens d'une nuit, les membres nus emmêlés et pris au piège dans les draps de mon lit, on s'était promis de ne pas s'aimer. On avait fait exactement le même constat que celui que je viens de résumer à Madame Monier. S'aimer aurait tout gâché : déjà parce que nous n'aurions plus réussi à être nous-même, mais aussi parce que nos visions de l'amour entraient en contradiction. Lui faisait une séparation nette entre relations amoureuses et relations sexuelles : si couple il y avait, il serait libre. Pour moi c'était inentendable. Et puis pour lui, le couple était une prison. Lui, l'électron libre qui se laissait porter par les vents aléatoires de mars, il se serait écrasé au sol avec un tel fardeau. Avec lui un jour, avec elle le lendemain, dans l'ouest un jour, à l'est le lendemain, étudiant en art le lundi, charpentier le mardi, introverti en semaine, extraverti le week-end... Allez emmener quelqu'un avec vous dans cette vie-là ! Oui, le couple était une hérésie dans notre situation.
Sa main dans la mienne, on s'était promis de ne pas s'aimer. Puis de toujours être honnête. Ainsi, si l'un de nous venait à briser notre première promesse, la seconde nous imposait d'être transparents. D'avouer. Et d'oser dire "je t'aime".
"Et alors ? Avez-vous tenu cette promesse ?
-Bien sûr que non !"
J'en ris aujourd'hui. À l'époque c'était une catastrophe. On avait passé un printemps ensemble, le temps de faire fleurir notre relation, puis l'été était venu et avec lui les rayons de soleils qui font la lumière sur ce qui était déjà là, en train de germer sous la terre. Je ne saurais plus dire lequel a avoué le premier. Ça n'a plus vraiment d'importance. On a constaté le drame. On a préféré en rire. Et puis, comme prévu, on en a souffert.
"Voilà pourquoi la question de ses 'bonnes ou mauvaises intentions' est revenue me torturer pour la suite de notre histoire. S'il n'avait pas été honnête au début, qui me disait qu'il l'était quand il disait 'je t'aime' ? J'avais peur que tout ne soit qu'une manipulation très, très bien ficelée."
Et alors que j'avais réussi à me détacher de ce besoin d'être aimée pour mieux m'aimer moi-même... Rien n'aurait été plus terrible que de voir l'amour me tomber dessus par hasard pour ensuite découvrir qu'il n'était qu'une farce.
Après un amour raté avec Florian, un amour vulnérable avec Raphaël, fallait-il que j'affronte l'amour mensonger avec Axel ?

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