Chapitre 10- Le bras d'Or

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Pendant deux jours, nous avons fui les pétales dorés sans comprendre ce qui les déclenchait ni à quel moment l'averse déciderait de reprendre. L'attente est presque pire que la chute elle-même. Chaque variation du vent, chaque vibration du sol nous fait lever les yeux vers la Tour, prêts à courir encore.

Je me sens épuisée. Pas seulement dans mes muscles — même si mes jambes tremblent parfois sans prévenir — mais dans ma tête. Nous dormons par tranches minuscules, un œil ouvert, l'autre à moitié clos. Le moindre bruit suffit à nous faire sursauter. Quand les premiers reflets dorés apparaissent au loin, nous n'échangeons même plus un regard : nous courons.

Ansel disparaît régulièrement. Il revient toujours. Avec de l'eau, arrachée à des creux sombres entre les roches fissurées, et de la nourriture prélevée sur les monstres du cratère. Nous n'avons pas le temps de nous demander si c'est comestible. Nous n'avons pas ce luxe.

Je tiens entre mes doigts un morceau de chair encore tiède. Ça ressemble à de la viande. La couleur trompe presque. J'hésite une seconde, puis je croque.

La texture est élastique. Le goût, âcre. Un arrière-goût métallique me remonte dans la gorge.

— Beurk... c'est horrible. Ça vient d'où ?

Ansel ne détourne pas les yeux. Il a cette expression distante, comme s'il était déjà ailleurs.

— D'un monstre que j'ai croisé dans le cratère. Désolé. Je n'avais pas mieux.

Je secoue légèrement la tête.

— Ne t'excuse pas. Au moins, on ne meurt pas de faim.

C'est la seule chose qui compte.

Riven est assis un peu plus loin, adossé à un rocher noirci. Il a encore ce regard qui se perd parfois, comme s'il revivait quelque chose que nous ne voyons pas. Mais il tremble moins. Sa respiration est plus stable qu'au début.

Je m'approche de lui et lui tends un morceau.

Il hésite, puis accepte.

Je lui adresse un sourire. Pas moqueur. Pas bravache. Juste... un sourire.

— On a connu pire.

Je ne sais même pas si c'est vrai. Mais ça suffit pour qu'il m'en rende un, plus fragile.

Au-dessus de nous, la Tour se découpe dans le ciel gris. Immobile. Indifférente.

Et malgré la fatigue, malgré le goût infect dans ma bouche, malgré la peur qui refuse de nous lâcher...

Nous sommes encore en vie.

Pour l'instant.

Encore une fois, je n'ai servi à rien.

Je repense à chaque seconde passée dans le cratère. À la pluie dorée. À Pandore. À Ansel suspendu dans le vide. À Kami qui tient debout malgré la peur. Et moi, au milieu de tout ça, comme une silhouette mal dessinée dans un décor trop grand pour elle.

J'ai choisi une Voie. J'ai touché la stèle. J'ai entendu cette voix. J'ai senti quelque chose me traverser. Pourtant, quand il a fallu agir, je n'ai fait que trembler. Je me suis laissé submerger par mes souvenirs, par la honte d'avoir survécu, par cette impression insupportable d'être un poids.

Pandore, lui, ne vacille pas.

Il plie l'espace comme on ouvre un éventail. Il transforme le champ de bataille en scène. Il agit sans hésiter. Peut-être qu'il utilise sa Voie à mauvais escient. Peut-être qu'il l'a déformée, poussée trop loin. Mais au moins, il l'incarne. Il n'a besoin de personne pour tenir debout.

Moi, si.

Je déteste l'admettre.

Et cette vision... qu'était-elle réellement ?

Je me souviens du vent qui ne couchait pas l'herbe sous mes pas. De la chaleur derrière moi. De cette voix qui m'a interdit de me retourner. Était-ce vraiment la déesse mineure liée à la stèle ? Était-ce une présence réelle... ou bien mon esprit brisé qui cherchait un refuge au milieu du chaos ?

J'étais en état de choc.

Alors peut-être que j'ai halluciné.

Peut-être que la Voie ne m'a rien montré.

Mais si ce n'était qu'une illusion... pourquoi ai-je encore l'impression qu'elle me regarde ?

Comme si quelque chose, quelque part, attendait que je comprenne enfin ce que signifie vraiment être un Prestidigitateur.

Pandore manipule la scène.

Ansel cherche à dominer la hauteur.

Et moi... je ne sais même pas ce que je suis censé faire.

Je serre les poings jusqu'à sentir mes ongles s'enfoncer dans ma paume.

Je ne veux pas devenir comme lui.

Mais je refuse de rester inutile.

Si la Voie m'a choisi ou si je l'ai choisie alors il doit exister une manière différente de l'incarner.

Pas en écrasant le monde.

Pas en le détruisant.

Mais en comprenant ce qu'il cache.

Et cette fois... je ne détournerai pas les yeux.

Je reste un membre du cirque.

Un membre de l'Arpenteuse Caravane

Avant d'être une Incarnation.
Avant d'être un funambule obsédé par la hauteur.
Avant même d'être celui qui regarde toujours vers la Tour.

Je leur dois au moins ça.

Les aider à sortir d'ici vivants.

La pluie de pétales rend toute tentative absurde. Impossible de penser à monter, à tendre un fil, à tester la verticalité. Nous ne savons ni comment elle se déclenche, ni où elle frappe. Elle tombe sans avertissement, sans logique apparente. Une bénédiction pour les fous. Une sentence pour les autres.

Depuis que nous sommes entrés dans le cratère, elle ne cesse pas vraiment. Elle s'interrompt, oui. Elle attend. Puis elle revient.

Pourtant, à l'aller, rien ne s'était produit.

Je me souviens parfaitement du silence. Du brouillard violet. De la tension. Mais pas d'or. Pas de pétales.

Alors qu'est-ce qui a changé ?

Je serre les dents.

Même quand nous nous éloignons, j'ai l'impression qu'elle nous suit.

Si la pluie ne frappe que certaines zones, pourquoi semble-t-elle s'étendre ? Si elle est aléatoire, pourquoi avons-nous l'impression qu'elle tombe quand nous sommes exposés ?

Je repense aux statues.

Celles figées dans l'or, au milieu du cratère. Les mains tendues. Les visages figés entre supplication et fuite.

Ce n'est pas un phénomène ponctuel.

Et ces statues ne sont pas des accidents.

Elles sont des conséquences.

Je lève les yeux vers la Tour, visible au loin, immobile, indifférente.

Je voulais la gravir.

Je le veux encore.

Mais je ne peux pas ignorer ce que je vois.

Si la pluie est une défense... alors quelqu'un ou quelque chose a décidé que le cratère ne devait pas être traversé librement.

Et si elle s'est déclenchée cette fois...

Alors c'est que nous avons franchi une limite.

Je respire lentement.

Pour l'instant, je reste avec eux.

Je tends des lignes invisibles autour du groupe, pas pour m'élever, mais pour stabiliser le sol sous leurs pas. Pour répartir le poids. Pour anticiper les fissures.

Je peux attendre.

Je peux observer.

Au bout d'un moment, les statues réapparaissent sur notre route.

Pas des groupes entiers comme au centre du cratère.
Juste des silhouettes isolées.

Un homme figé en plein pas.
Une femme les bras levés vers quelque chose qu'elle n'atteindra jamais.
Un corps à demi tourné, comme s'il avait compris trop tard.

L'or est pur. Lisse. Définitif.

Personne ne parle.

Il n'y a rien à commenter.

Nous comprenons tous comment on finit quand les pétales touchent.

À mesure que nous avançons, les statues se font plus rares. Une tous les quelques kilomètres. Puis plus rien.

Le brouillard violet semble plus léger. Le sol moins instable. Mais aucun de nous n'ose croire que le danger s'éloigne vraiment.

Plus loin, une masse bouge dans la brume.

Colossale.

Des bois immenses se déploient comme une forêt morte. Une autre créature rampe derrière une crête, carapace fissurée, membres trop longs pour être naturels.

Kami ralentit.

— On le contourne ?

Ansel ne répond pas tout de suite. Il observe. Mesure. Les lignes invisibles autour de lui vibrent à peine.

Je le regarde.

— Tu pourrais le tuer, non ?

Ma voix sonne plus neutre que je ne le pensais.

Kami renchérit, plus directe :

— Après ce que t'as fait face à Pandore, ça devrait être simple.

Un silence.

Le monstre souffle. La terre tremble légèrement.

Ansel ne bouge pas.

— Simple... ne veut pas dire sans conséquence.

Kami fronce les sourcils.

— C'est un monstre.

Il détourne enfin les yeux de la créature pour nous regarder.

— On ne sait toujours pas ce qui déclenche la pluie.

Le mot suffit à nous faire lever instinctivement les yeux vers la Tour, invisible derrière le voile violet.

— Et toi, tu crois que c'est nous ? demande Kami.

Il hésite une fraction de seconde.

— Je crois que le combat avec Pandore a laissé des traces.

Je sens ma nuque se raidir.

— Tu penses que c'est ça... qui l'a déclenchée ?

Ansel ne confirme pas. Il ne nie pas.

— On a déchiré l'espace. On a déplacé trop de choses. Si la pluie est une défense... ou une correction... alors oui. Ça pourrait être lié.

Kami serre la mâchoire.

— Donc on marche en silence et on espère que le ciel nous oublie ?

— On avance en limitant l'impact, corrige Ansel. Le moins d'influence possible. Le moins d'altération possible.

Il jette un dernier regard vers la créature colossale.

— Ce n'est pas notre guerre.

Le monstre s'éloigne lentement dans la brume.

Nous aussi.

Et plus nous nous éloignons du centre, moins il y a de statues.

Mais aucun de nous ne se sent soulagé.

Parce que si la pluie répond à l'excès...

Alors le cratère ne punit pas la faiblesse.

Il punit ceux qui veulent le remodeler.

Je doute de l'explication d'Ansel.

Au centre du cratère, les statues que nous avons vues ne ressemblaient pas à des Incarnations en plein excès de pouvoir. C'étaient des hommes ordinaires. Des femmes. Des silhouettes prises en pleine fuite. Leurs mains tendues, leurs visages figés dans une peur brute.

Alors si la pluie est une punition...

Elle frappe tout le monde.Sans distinction apparente .

Peut-être qu'il cherche simplement une logique rassurante, une règle qu'il pourrait contrôler en se retenant.

Mais je n'ai pas le temps d'aller plus loin.

Ansel marche au-dessus de nous, invisible dans le brouillard violet. Je distingue à peine la tension de ses lignes quand il prend appui sur le vide. Il avance plus haut que nécessaire, comme s'il voulait sentir l'air avant qu'il ne change.

Puis sa voix descend, calme.

— Ça recommence.

Mon cœur se serre immédiatement.

Je n'ai même pas besoin de lever les yeux.

Je le sens.

L'air devient plus sec. Plus lourd. Comme si le monde retenait son souffle.

Une fine lueur dorée apparaît à la limite de ma vision.

Une seule.

Puis deux.

Le silence se tend.

Je serre les dents.

— Courez.

Nous courons sans nous arrêter.

La brume nous avale à chaque pas. Elle efface les distances, brouille les silhouettes, transforme le sol en piège invisible. Je ne vois presque rien, et pourtant je sens la direction. Les fils d'Ansel nous guident. Nous ne les voyons pas vraiment, mais nous savons qu'ils sont là. Une tension dans l'air. Une résistance sous le pied au bon moment. Une traction légère quand nous dévions.

Sans lui, nous serions déjà perdus.

Le souffle me brûle la gorge. Mes jambes tremblent, mais je ne ralentis pas. Derrière nous, quelque part au-dessus, la lumière dorée commence à tomber. Je n'ose pas regarder.

Puis ça arrive.

Un hurlement.

Un cri perçant, féminin.

Bestial.

Je trébuche presque.

— Vous avez entendu ?!

Ma voix se brise dans ma course.

Le cri résonne encore, plus loin cette fois. Ou plus proche. Impossible à dire dans ce brouillard.

Il y a de la douleur dedans.

Et quelque chose d'autre.

De la colère.

Je sens les fils d'Ansel se tendre davantage autour de nous, plus fermes, plus directs.

Comme s'il hésitait.

Comme s'il calculait.

Le hurlement se répète.

Plus court.

Je ne sais pas pourquoi j'ai dirigé le groupe vers le cri.

C'était irrationnel.

Dans la brume. Sous le déluge de pétales. Chaque seconde augmentait le risque. Nous aurions dû continuer. Suivre la trajectoire la plus sûre. Réduire l'exposition. Limiter l'impact.

Au lieu de ça, j'ai infléchi les fils.

Je les ai tirés vers le son.

Peut-être par instinct.

Peut-être parce qu'une partie de moi voulait comprendre.

La brume s'est ouverte brutalement devant nous.

Et j'ai vu.

Ranvia est à genoux.

Son ombre est trop courte derrière elle.

Son bras gît au sol, sectionné net, encore parcouru d'un éclat doré qui remonte lentement depuis le bras coupé. L'or gagne encore, même séparé du corps.

Le contraste me frappe.

La cendre noire.
Le sang sombre.
Le reflet métallique.

Cassian se tient devant elle.

Sa respiration est irrégulière. Ses mains tremblent encore, mais la coupe est propre. Trop propre pour être hésitante.

Je regarde le bras au sol.

Puis Ranvia.

Puis Cassian.

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