Des flammes dans la nuit, loin (one shot)

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Écrit en écoutant notamment : Fractions - Silence

Je me tiens en retrait de la piste, en attendant mon tour. Pour me distraire, j’attrape le verre posé sur une table haute au revêtement gris métallisé. La boisson est tiède, sucrée, un arôme mentholé diffus accompagne le goût astringent de l’alcool. Ma langue picote délicatement, on dirait la sensation qui suit un baiser avec un garçon… enfin, si je m’en souviens bien, car la dernière réalisation de cette expérience remonte à de nombreux mois. Pourtant, je cherche une saveur qui m’accompagnerait tous les jours, une recette qui m’envoûterait par sa richesse. Elle serait sans cesse identique et renouvelée, comme un pan de côte sauvage transformé par des jeux de lumière incessants.

En fait, je ne sais pas réellement pourquoi j’ai commandé ce cocktail, fors la norme sociale qui accompagne ces sorties. L’ambiance est à la fois sombre et extravagante de couleurs. Les pistes se déploient, parallèles les unes aux autres, bien lisses et patinées, entre deux murs peints à la mode street art. Lisse et patiné, voilà qui serait adapté au corps d’un éphèbe qu’on voudrait caresser sans jamais s’arrêter, songé-je. Je suis sorti de mes rêveries par mon collègue, qui hurle après avoir renversé les dix quilles d’un seul lancer. Clément, c’est à toi ! s’écrie-t-il ensuite.

Vêtu de ces chaussures à scratch, à la semelle lisse, et probablement trop grandes d’une pointure, je monte sur le parquet et attrape une boule de douze livres aux motifs de flammes orangées. Je prends cinq pas d’élan puis ferme les yeux et me concentre. La musique cogne dans mes oreilles - c’est celle qui laisse une voix rauque si on s’y expose trop longuement -, entrecoupée d’exclamations de joie ou de désespoir, de quilles qui volent les unes dans les autres dans un chaos imprévisible. Je m’élance en visant les flèches noires, la direction parfaite. Mon poignet dévie légèrement de l’axe de mon bras et il ne faut que deux secondes à cette maudite boule pour rejoindre la gouttière. Je n’améliorerai pas mon score sur ce coup-ci ; de toute manière, je suis déjà condamné depuis plusieurs tours. Je décline la partie supplémentaire que mes trois collègues entament aussitôt la précédente terminée. Ce jeu ne m’apprécie pas beaucoup, mais je n’allais pas décliner l’invitation pour cet afterwork. Ce sont les trois seules personnes de mon service qui, comme moi, n’ont pas encore atteint la trentaine. Leur existence rend les journées de travail moins tristes : quoiqu’on dise, le fossé avec nos aînés de vingt-cinq ans, même s’il n’est pas hiérarchique, ne sera jamais comblé ; on hésite à y poser une passerelle, même vacillante comme celle qui relierait deux falaises au-dessus d’un torrent himalayen.

Il y a d’abord Johan, un mètre soixante-quinze pour quatre-vingt-dix kilos. Il fréquente la salle de sport six jours par semaine, et bien qu’aucun de ses kilos ne soit du gras superflu, son physique est loin de m’attirer. Johan a la répartie facile, il saura toujours retourner les situations à son avantage, et pour ça en revanche, je l’admire et même peut-être que je l’envie. Il possède un carnet d’adresses de jeunes filles prêtes à tout pour lui et ne se prive pas de le rappeler plus souvent que nécessaire.

Il y a Noémie, la fille de notre groupe. Tout comme moi, elle apprécie la musique électronique, en particulier lorsqu’on la pousse dans ses retranchements, que la vitesse s’emballe, que les percussions affûtées comme des lames de rasoir découpent l’air et que le rythme fait résonner toute la cage thoracique. J’ai éprouvé une sympathie encore plus grande lorsque j’ai su qu’elle partageait sa colocation avec un garçon gay, qu’elle tient d’ailleurs en haute estime. J’aimerais bien connaître leurs discussions, surtout les plus débridées.

Il y a Tristan, le plus jeune du groupe. À vingt-trois ans, il n’a jamais eu de relation avec une femme, ce qui l’oblige à clamer haut et fort son hétérosexualité pour dissiper les malentendus. Jamais rien ne passera par derrière ! Il promène partout sa candeur primesautière et son innocence préservée.

Et puis, même si j’ai parfois l’air invisible, il y a moi. J’évite de parler de ma sexualité, j’évite même d’évoquer ce qui enflamme mes sens et mon désir. Il ne faudrait pas qu’on découvre la vérité, ce simple fait que seuls les garçons importent lorsque mon corps a besoin d’un autre. Bien sûr, de nos jours, comme dans toutes les entreprises, on diffuse de beaux discours promouvant l’inclusivité. Mais si grande que la nôtre soit, les modèles manquent, personne ne se risquerait à être le premier à dévoiler ouvertement une orientation sexuelle en dehors de la norme. Les discussions de couloir n’y sont pas favorables. Cela ressemble à la situation du football professionnel : le prix à payer par le premier courageux serait trop grand. Il devrait affronter les regards bien visibles de ses coéquipiers, ceux cachés des supporters, la fureur des réseaux sociaux, aussi bien dans ce qu’ils apportent de soutien comme d’insultes : dans le meilleur des cas, il se sentirait dans l’obligation de prouver par tous les moyens qu’il est à la hauteur des autres. Dans les faits, à ma modeste échelle, l’ouragan ne serait peut-être qu’un coup de vent, mais la balance entre bénéfices et risques me paraît trop défavorable. Certaines phrases me l’ont opportunément rappelé. Un jour, Johan a affirmé haut et fort qu’il n’avait « aucun ami homosexuel », et que si l’un d’entre eux venait à se dévoiler, il serait automatiquement exclu de leur groupe. « Avec mes potes, on est homophobes » a-t-il conclu sans complexe. J’ai compris que cet état d’esprit était au moins toléré, si ce n’est partagé. Sa grande sympathie, par ailleurs, rend ces déclarations incompréhensibles pour moi et je n’ai aucune raison de lui en vouloir tant que je ne suis pas affecté. Ce serait se tirer une balle dans le pied !

Fort heureusement, je suis plus furtif qu’un sous-marin nucléaire, dans le fait que je suis l’anti-cliché du garçon gay, tant par l’image de sportif que je renvoie que par mon goût pour la musique techno. Sans oublier ma négligence quant à mes mèches coiffées dans un désordre total, comme une mer sous la tempête. Tristan, par sa présence, sert aussi de bouclier. C’est lui qu’on taquine sur sa possible homosexualité - qu’il réfute férocement -, tandis que Johan et les autres se contentent de me questionner sur le physique que je préférerais chez une partenaire. Et je réponds : blond, brun, peu m’importe la couleur des cheveux. Je m’assure de conserver le masculin - lié au genre du nom cheveu - afin que mon esprit puisse s’imaginer un garçon blond, ou un garçon brun. Ces artifices me sont familiers. J’ai l’habitude des conversations, où seulement pour moi, les mots se dédoublent, comme une dimension supplémentaire qui se déplie : derrière l’émerveillement de mes amis et collègues pour une poitrine féminine, je rêve à un torse musclé, sur lequel mes mains viendraient se poser à plat ; quand l’un d’eux me parle de sa copine, j’imagine le jeune homme qui marcherait à mes côtés.

Lorsqu’on me pose des questions personnelles, je sais parfaitement contenir mes émotions : c’est le foot et son intimité masculine qui me l’a appris. Lorsqu’on a quinze ans, seize ans, et que le désir s’éveille, maîtriser les réactions de son corps est indispensable, surtout lorsqu’on est à nu… Je suis tellement aguerri et ma couverture est si bonne que désormais, je m’amuse à m’approcher au plus près de la révélation, comme un volcanologue avancerait vers un cratère bouillonnant de lave en fusion, s’arrêtant au moment où son armure d’aluminium ne supporterait plus la chaleur extrême. Il y a cette même envie grisante de parcourir un centimètre de plus, de dire un mot supplémentaire sans jamais dévoiler mon secret ! Voyant que mes amis sont entraînés par leur jeu, je sors mon cahier de mon sac et relis certaines situations cocasses que j’ai voulu conserver sur papier.

Je retrouve une note du 16 octobre. Cette semaine-là, Johan et moi sommes partis en déplacement professionnel. Pour tuer le temps sur cette interminable autoroute à trois voies, quasiment vide, nous passions à tour de rôle nos récentes découvertes musicales. Je décidai alors, après lui avoir endommagé les tympans avec des fréquences trop écorchées, de passer une reprise du célèbre morceau Bitch I’m Madonna, dans lequel les paroles ont été détournées et décrivent crûment la séduction et les relations entre hommes. Je savais que Johan possédait une maîtrise médiocre de l’anglais, alors comprendre du slang gay chanté, il pouvait y aller ! “We got on Grindr searching for a hung top” fredonnait l’artiste dans le premier couplet avec sa voix sensuelle. Malgré toute ma volonté, je me raidis dans le siège passager, mais rien de discernable. Le morceau se poursuivait de manière tout aussi explicite si l’on était capable d’en comprendre les paroles : “We’re going home with anybody that can pound us”. Puis vint le refrain : “Bitch, I’m a bottom”, répété sans parcimonie et assez distinctement. Je jubilai ; c’était le sommet de l’insolence, le pied-de-nez ultime, une revanche subtile contre les insinuations graveleuses dont il était coutumier. Aucune chance qu’il comprît que le chanteur prenait un malin plaisir à se décrire comme un passif parfait, assoiffé de sexe.

Un autre jour, en décembre, alors que nous étions tous les quatre au restaurant, on me questionna sur ma première fois. Pour attiser leur curiosité, j’eus l’idée de leur faire deviner le prénom de la personne concernée : Nikita. Dans la sphère russophone, le prénom est exclusivement masculin ; en revanche, en France, il est associé à des femmes : merci au film de Luc Besson, et surtout, à l’ex-actrice X française Nikita Bellucci. Comme la devinette était difficile, je donnai un indice, que je n’eus pas pensé si efficace. Sachant qu’il s’agissait d’un prénom d’actrice pornographique commençant par un N, il fallut cinq secondes montre en main à Johan pour tomber juste. Heureusement qu’il connaît mieux ce genre de classiques que M. Khrouchtchev, par exemple.

Les récentes pages de mon cahier sont remplies de réflexions moins divertissantes. J’ai cru qu’il serait indéfiniment possible de m’amuser de ces ambiguïtés ; je n’ai pas compris que je construisais mon propre piège. Il m’est maintenant impossible d’en sortir avec les honneurs. Après dix-huit mois passés à confirmer passivement mon hétérosexualité supposée, à avoir joué des équivoques et à avoir moi-même taquiné Tristan, comment expliquerais-je mon comportement ? Il faudrait passer par de grands discours, des justifications aux mots soigneusement choisis : expliquer qu’il était plus facile de se conformer, assurer que cette méfiance ne retirait rien à ma fierté et à l’acceptation de moi-même. Je ne pourrais pas, comme cela m’a toujours plu, glisser une remarque innocente : celle qui provoque un sourire intrigué et met la discussion sur des rails bien huilés.

En fait, je n’ai jamais eu à affronter ces difficultés. Plus jeune, dans mon équipe de foot, on pouvait très bien concevoir qu’à seize ans, certains garçons se sentent encore peu concernés par la question amoureuse. Pendant mes études, j’ai fréquenté des milieux remplis de personnes brillantes, dont la profusion laissait de nombreuses alternatives ; je ne me suis jamais trompé dans les amis que j’ai choisis, tous étaient parfaitement à l’aise. Aujourd’hui, j’ai perdu cette liberté, et même si les semaines nous forcent à développer des liens, essentiellement positifs, entre collègues, cela ne garantit plus que la question de mon orientation soit une non-question.

Pour ajouter de la crédibilité à une révélation, faudrait-il se montrer dans une relation stable ? C’est probable, mais c’est malheureusement là le point difficile. La situation fait écho aux interrogations de mes vingt ans : comment exprimer mon homosexualité sans aucune expérience réelle ? J’avais estimé que les rêves d’amour, les fantasmes de chair, ne suffisaient pas comme preuves. Aujourd’hui, peu importe avec combien de partenaires j’ai couché sans sentiments, il me manque la légitimité qui ne s’acquiert qu’avec le temps.

Je dirais même que les circonstances sont devenues plus précaires qu’il y a une dizaine d’années. Je me contentais alors de fantasmes vivants : cela pouvait être des camarades de classe, des amis du foot, de simples inconnus du lycée. C’étaient des garçons dont je n’attendais que peu, si ce n’est de les croiser une fois, deux fois dans la semaine, de leur glisser une phrase ou l’autre, de leur sourire, de leur frôler le dos ou de leur taper sur l’épaule si le contexte s’y prêtait. Je n’avais pas besoin de mieux les connaître, au risque même de briser le voile d'admiration que j’avais déposé sur leur être. J’aurais voté pour eux au concours de Mister France, comme un collégien idiot inscrirait Mbappé sur son morceau de papier lors de l’élection des délégués. Il m’arrivait d’être horriblement jaloux de ceux qui partageaient leur table à midi : ces pauvres hétéros ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont ! Certains me donnaient envie de leur consacrer des dizaines, des centaines de pages, d’y tisser des relations improbables avec moi ; ainsi, je pourrais arranger ces amours impossibles et moins en souffrir.

Aujourd’hui, tout cela n’existe plus, et pourtant, il me semble que l’admiration est un point de départ légitime. Mon esprit est devenu comme un jardin trop bien entretenu. Ses propriétaires sont trop zélés, les herbes folles de l’amour y ont une durée de vie limitée : elles ne se développeront jamais suffisamment, même les coins les plus protégés ne résistent pas, ils sont systématiquement broyés. Seule reste la fierté de ce que je suis ; celle-ci ne s’en ira jamais, quoi que je puisse entendre.

Une présence à côté de moi m’invite à refermer mon cahier et à attraper mon manteau. Je me rends vite compte de mon erreur en levant mes yeux vers un regard sombre et intrigué. Ce n’est aucun de mes trois collègues, c’est un garçon dont les mèches sont d’une couleur parfaitement inidentifiable avec le contre-jour, mais dont les traits me réchauffent les joues et s’impriment immédiatement sur ma rétine. Il me dit : Tu fais quoi ici, tout seul ? et en guise de réponse, je fixe mon verre vide, comme s’il aurait le don de m’aider dans cette confrontation aussi inattendue que prometteuse. C’est alors qu’une autre voix amusée résonne, celle de Johan : Alors, beau gosse, on se fait draguer par un mec, maintenant ?

Les beaux yeux me quittent et le jeune homme s’excuse platement. Merci Johan, tu m’as vraiment sauvé d’une ho-rri-ble situation, fulminé-je intérieurement.

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