À l’aube, l’Arctique retenait son souffle.
La banquise s’étendait à perte de vue, striée de fissures bleutées comme des veines à nu. Leur mission était simple — en apparence : localiser le Nœud invisible avant qu’il ne s’éveille. En réalité, c’était un piège. Les Invisibles savaient isoler, épuiser, faire tomber les masques.
Ils étaient seuls.
Le vent hurlait contre les balises gelées, et leurs respirations se mêlaient en nuages courts. Elle posa la main sur la Pierre des Larmes, enchâssée dans la glace, et laissa filer son pouvoir. Des souvenirs affluèrent — pas les siens. Les siens à lui. Elle sentit son cœur rater un battement.
— Ne fais pas ça, dit-il doucement.
— Je dois comprendre, répondit-elle, la voix tremblante.
Le pouvoir révélait l’intime malgré les murs qu’on érige. Elle vit une nuit passée à guetter l’horizon, la peur sourde de la perdre, le serment silencieux de rester fidèle à son camp. Elle lâcha la pierre comme si elle brûlait.
— Tu doutes de moi, souffla-t-elle.
— Je doute de nous, corrigea-t-il. De ce que ça fera quand ils sauront. Tes alliés… les miens.
Un grondement sourd monta sous leurs pieds. Le Nœud se réveillait. La guerre n’attendait pas les cœurs indécis.
Elle s’approcha, trop près pour que ce soit prudent.
— Si on survit à ça, ils nous demanderont de choisir. Le devoir. La guerre contre les Invisibles. Tu le sais.
Il ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus de fuite possible.
— J’ai déjà choisi, dit-il. Chaque fois que je t’ai laissée partir. Chaque fois que j’ai prié pour que tu reviennes.
Il posa son front contre le sien, défiant le froid et les règles.
— J’ai peur de te perdre. Voilà la vérité.
La révélation la traversa comme une lame claire. Elle activa son pouvoir une dernière fois, non pour lire, mais pour lier : un fil de chaleur entre eux, discret, secret, indestructible… pour l’instant.
L’ombre des Invisibles ondula sous la glace.
— On peut rester ensemble, murmura-t-elle. Et affronter la tempête que ça déclenchera.
— Ou se séparer, dit-il, la voix brisée, pour que l’un de nous au moins survive.
Le Nœud éclata dans un cri de givre.
Ils se regardèrent, sachant que ce choix les définirait plus que la guerre elle-même.
Il serra sa main.
— Quoi qu’il arrive… je te retrouverai.
Et dans l’aube polaire, ils firent leur promesse — sans encore savoir s’ils marcheraient côte à côte… ou dans des directions opposées pour se sauver l’un l’autre. ✨