utilisation de la 3eme personne
Le bus en provenance de la gare vient de déposer deux jeunes filles devant un lycée qui semble trop beau et propre. Un grand ensemble de sept bâtiments sur trois étages aux crépis pastels reliés par une cour de verdure sans aucune mauvaise herbe. Pas un brin plus haut que l'autre. Pas une fleur dans l'océan vert. Quelques pins fournissent un peu d’ombre sans laisser une seule aiguille au sol. On dirait le décor en carton-pâte d'un film. Ce semblant de perfection énerve déjà la plus revêche des jeunes filles. C’est trop aseptisé, trop uniforme à son goût. Tellement artificiel que pas un piaf ne chante. Elle sent qu'elle ne va pas se plaire ici. Qu'elle n'a rien à faire dans cette ville. Je suis une campagnarde! pense t'elle.
Je n'ai pas le choix. La fille n'est pas ici de sa propre initiative. On lui a forcé la main. Ses parents ont vécu sous la coupe de Papinou, son grand-père maternel, toute leur vie et ils sont partis en voyage dès qu'il est mort, avec l'héritage. Il faut dire que Papinou est, non était, un vieux grincheux. Il les obligeait à bosser, ce qui n'était pas du goût de ses géniteurs. Elle, elle l'aime bien Papinou. C'est lui qui l'a élevé depuis sa naissance en réalité. C'est mieux ainsi d'ailleurs. Elle ne serait probablement plus en vie si l'un de ses deux géniteurs s'était occupé de lui torcher le cul bébé ou de lui cuisiner quelque chose de comestible. La beauté vaniteuse de sa mère n'aurait pas survécu à un pied main bouche commun sur son soi-disant beau visage. Ses parents sont des fainéants rêveurs incapables de se trouver un vrai boulot et de se rendre utile. Ce n'est pas Papinou qui me lui dit. Elle l'a réalisé toute seule en les observant.
La preuve, s’il en fallait une, c’est qu’ils n’ont même pas daigné les conduire ici eux-mêmes et ont laissé les deux filles se démerder seules avec leurs valises. Un sacré périple depuis la campagne profonde où un seul bus passe par jour. Ne pas le rater, arriver dans un plus gros village, prendre un petit train, puis un plus gros et enfin ce bus et ne pas se tromper d’arrêt. Le tout au pas de course avec un bon gros sac à dos chargé à bloc. Heureusement que la jeune fille est dégourdie et sportive. Elle avait tout bien planifié avant de partir, connaissant chaque horaire et dans quelle direction me diriger un arrêt après l'autre. Pas une seconde de retard de sa part sur le planning. Même la lenteur légendaire du service ferroviaire a été prise en compte dans les calculs. Ses géniteurs sont vraiment un duo de feignasses.
Mégane Farmer. Tiens, un autre exemple de l'incapacité des géniteurs à faire quelque chose de bien. Quitte à avoir un prénom de bagnole, ils auraient pu lui donner celui d’une vraie voiture. Style Jeep, Rubicon ou Rover. Pas celui d’une merdouille pour citadins. Elle se serait éclatée à me prénommer Cherokee. Vraiment trop naze, pense t'elle
Quinze ans. Un mètre soixante et onze. Corpulence athlétique. Quelques petits bourrelets de bonne bouffe pour être honnête. C’est trop bon la bouffe pour s’en priver d'après elle et Mégane est en bonne santé si on en croît les contrôles réguliers effectués par le médecin de famille chez qui papinou la traînait de gré ou de force. Cheveux châtains ondulés jusqu'au bas du dos, souvent attachés avec un bout de bois en chignon négligé et planqués sous une casquette ou un bonnet. De magnifiques yeux verts et des traits fins d’après Papinou. Deux demi-melons supers chiants à trimballer en guise de pectoraux qu'elle bande souvent pour aplatir. Ça c’est pour l’aspect corporel. Un look indéfinissable, qu'elle estime masculin. Pour les chaussures, ce sont soit des rangers, soit des baskets, toujours sombres. Son jean est large, taché et troué, de couleur noire ou bleu marine. Le haut est dans le même style, un tee shirt quatre tailles trop grand, planqué sous un pull informe de préférence vieux, confortable, usé et sombre. Ni gothique, ni grunge, encore moins fashionista. Pratique mais indéfinissable.
Mégane a aussi un sale caractère si elle en croit les incapables qui lui servent de géniteurs. Mais ça, c'est plutôt facile à comprendre. Elle préfère penser plutôt avoir du caractère et ne pas mâcher pas ses mots. Quand elle tombe sur un gros lourdaud butor, la jeune fille ne se laisse pas marcher sur les pieds. Mégane lui dit ce qu'elle pense, tant pis si cela ne lui plaît pas. Ceux qui ont cherché la bagarre verbale ou physique se font ratatinés comme des crêpes. C’est bon les crêpes.. Ça y est! J’ai faim. La pensée lui traverse l'esprit.
— Meg, arrête de ronchonner et fais un sourire. On doit faire bonne impression. Me chuchote alors sa jumelle.
En effet, Mégane a une jumelle. Mélia. C'est totalement l'opposé de la jeune fille. Un ange de douceur et de gentillesse descendu sur Terre. Des deux, je suis la jumelle maléfique, c'est certain, as toujours estimé Mégane qui l’assume totalement. Sa compagne d’infortune dans cette galère. Sa partenaire de jeux et aussi pour de nombreux crimes. Sa complice loyale. Celle pour qui Mégane donnerait sa vie et pour qui ell distribue pas mal de baffes plus ou moins en cachette.
Un corps mince et frêle, plutôt grande, environ un mètre soixante-dix-huit. Des yeux bleu azur sur un visage doux et souriant. Un immense sourire qui fait battre le cœur. Des hautes pommettes roses de poupée. Mélia ressemble à un mannequin de magazine. Ses cheveux sont proches de ceux de Mégane, châtains ondulés et longs. Mais elle a des tas de perruques donc sa capillarité change quotidiennement. Ses cheveux roses sont en coupe courte à la garçonne aujourd'hui. Elle revendique son look de licorne, c'est à dire robe froufroutante multicolore pastel à mi-cuisse, des chaussures à talons larges roses, des bas jaune poussin. Le tout accessoirisé de tonnes de bracelets, avec un maquillage très coloré, mais absolument pas vulgaire. Mon petit manga, s'idolâtre intérieurement Mégane.
Méia a un caractère doux, craintif, un peu timide, mais hyper sociable. Elle est le Yin quand Mégane est le Yang. Son opposé complémentaire. C’est une barbe à papa sur pattes, dégoulinante de gentillesse et d’amour. Elle aime tout le monde et tout le monde l’aime. Elle est fantastique. C'est la raison de vivre de Mégane.
La jeune fille grimace afin de faire plaisir à sa moitié adorée. C'est bien la seule pour qui Mégane daigne fournir des efforts dès qu’elle me fait une demande. Mégane fournissait aussi des efforts pour Papinou mais lui, ses demandes, c’était avec des coups de pieds au cul qu’il les faisait. Alors forcément… ça donne moins envie. En vérité, Mégane ment un peu. Papinou ne l’a jamais frappé et n’a jamais frappé un enfant ou une personne sans défense. Il avait juste un caractère proche du sien, donc lui et elle, ça faisait pas mal d’étincelles. Ils n'arrêtaient pas de se disputer. C’était marrant, songe la jeune fille en repensant au passé.
D'un battement de cils mutin, Mélia lui donne l’ordre de se re-concentrer sur la mission. Entrer dans cet antre du diable que l'on appelle lycée privé. L'internat dans lequel leurs parents vont se débarrasser des filles. Avec l'argent venant du vieux schnock qui sert de patriarche familial, soit dit en passant. Enfin non, le vieux schnock qui servait de grand-père, puisqu'il est mort. Mégane n'arrive pas à se faire à l'idée. Maintenant, les deux abrutis de géniteurs vont pouvoir se la couler douce et flemmarder sans branler quoi que ce soit. Ils ont prévu de faire un tour du monde en les abandonnant ici. Ça me soûle, enrage Mégane.
Pourquoi ils ne les ont pas laissées chez Papinou. Elles étaient bien là-bas. Elles sont grandes et auraient su vivre seules dans leur ancien domicile. Mégane ne comprends pas leur décision. La pension doit couter une blinde en plus. Notre ferme et son entretien sont bien moins onéreuses. Elle as beau tourner le problème dans tous les sens, la jeune fille ne parvient pas à trouver une logique à leurs choix. Il doit lui manquer des données essentielles. Les adultes sont casse-couilles à ne pas expliquer les choses aux plus jeunes. Mégane est loin d'être une enfant idiote. Capricieuse, elle aurait pu comprendre le reproche de la part de ceux qui ne connaissent rien d'elle alors qu'ils m'ont mis au monde. Mais la traiter comme une gamine, c'est une honte. Ils mériteraient de perdre leur autorité parentale rien que pour ça. Faudra que je me renseigne comment on se fait émanciper.
Mégane se perd dans mes souvenirs en repensant à toutes les choses que Papinou leur a apprises. Lire, écrire, compter bien sûr, mais aussi reconnaître les plantes, les animaux, s'orienter, construire une cabane, cultiver des légumes, s'occuper d'animaux, cuisiner. Les bases des premiers secours. Les plantes médicinales pour Mélia. Les bases de la chasse et du piégeage pour elle. Les deux jeunes filles possèdent une culture et un savoir-faire très impressionnant bien qu'elles ne soient pas encore majeures. Papinou était un puits de connaissance. Il pouvait discuter de n'importe quel sujet sans problème. Bien sûr, il n'était pas expert en tout, mais sa curiosité et ses investigations lui donnèrent des bases quel que soit le domaine. Il était si bon avec les filles. Si protecteur sous son rouspétage perpétuel. Cela fait à peine un mois qu'il est parti et il leur manque terriblement.
Combien de grands-pères, anciens hauts gradés militaires de surcroît, auraient appris à leur petite fille à coudre, filer la laine, teindre ses tissus, sans jamais juger son look ? Mégane se rappelle encore les heures qu'ils ont passé ensemble à coudre une robe ou tricoter des bonnets. Il a offert à Mélia sa première palette de maquillage à six ans, et il lui a appris à faire reproduire la tête de lion, les arabesques pailletées des fées ou les trucs sophistiqués de princesse rien que pour elle. C’est encore lui qui lui a acheté ses premières perruques et sa première machine à coudre. Il réfléchissait avec elle sur la meilleure manière de réaliser un ourlet ou le fronçage d'une jupe. Il était fier des deux filles, les soutenant dans chacun de leurs projets, même les plus loufoques. Il était merveilleux.
— MEG !
Mélia la gronde pour la ramener à la réalité. Cet endroit déplaît tellement à Mégane qu'elle fait tout pour s'en échapper, ne serait-ce que par l'esprit. Les filles ont pour mission première de trouver le bureau d'accueil des Secondes. C’est à cet endroit qu’on leur attribuera leur chambre et le reste des affaires de lycée. Enfin, c’est ce qu’il y a de marqué sur le papier d’inscription. Comme si ce n’était pas possible de le dire tout de suite et de laisser les colis dans les chambres. Quel manque d'organisation. Une perte de temps à cause d'incapables. Mégane soupire et aperçoit une foule sagement disciplinée en file d'attente devant ce qui semble être une salle. Elle montre du menton le troupeau de moutons juvéniles accompagnés de leurs géniteurs à mon double. Mélia approuve sa supposition et les filles se dirigent vers eux. La douce questionne avec un grand sourire une maman qui semble moins coincée que les autres pour s'assurer que les jumelles sont au bon endroit. Banco. L'instinct de Mégane est bon même dans cet environnement nouveau et inhospitalier. Il va falloir prendre son mal en patience.
Moins de dix minutes que les filles sont là, tout le monde les dévisage. Les deux nouvelles, des bêtes de foire. Ils se connaissent tous du collège, venant de cette ville ou de ses alentours proches. Une bande de dégénérés consanguins. Mélia et Mégane viennent de bien plus loin. Elles ne sont pas de la région et leurs looks, si atypiques face à aux costumes chics, sont repérables de loin dans la cour. Certaines langues de vipère diront qu'elles font tâche. Mégane préfère penser que sa soeur et elle ont une vraie et unique personnalité qui ne rentre pas dans le moule de ces copies mal fagotées. Mégane entend déjà les remarques à la con et se retient difficilement, uniquement à égard à sa sœur adorée. Elle a envie de mordre. Ses yeux et son visage reflètent sa rage intérieure et li donnent une allure patibulaire. Aucun de tous ces crétins ne leur arrive à la cheville. Ils ne connaissent rien de des filles. Comment osent-ils nous juger sans savoir. Ce sont eux les pécores ignares. Mégane voudrait bien la voir changer une roue, la pimbêche manucurée qui se pince le nez pour siffler son venin. Elle ressemble à sa génitrice, ces personnes qui ne font rien d'autre que critiquer les autres dans leur vie. Mégane serre les dents et son regard se fait encore plus noir.
Mélia papillonne des cils et fait d’immenses sourires en jouant avec sa robe. Elle tente de bavarder joyeusement en trouvant des choses à complimenter comme un collier ou une coiffure. Quitte à passer pour une idiote, autant se rendre sympathique. Elle discute des dernières modes et de grands couturiers. Elle leur prouve qu'elle en sait bien plus qu'elles en leur clouant le bec avec des mots techniques et des références qu'elles n'ont pas. Les deux méthodes ont des efficacités différentes, mais finalement, le résultat est le même. Les gens cessent de les dévisager, mal à l’aise. Certains craignent de se prendre une beigne de la part de la teigneuse. Les autres sont gênés d’avoir regardé de façon si intense une jeune fille aussi innocente et gentille. Ou d'être passé pour des idiotes sans culture et sans classe aussi. Bien fait pour ces connes ! jubile Mégane.
Les filles ne sont pas à leur place dans ce lycée. Les jumelles ont clairement chacune de la personnalité par rapport à cette bande de nazes qui se ressemblent tous. Ternes et fades. Des clones à qui on a oublié l'option cerveau. Que fait -on ici ? s'interroge Mégane. Elles n'apprendrons rien d'utile et ne rencontrerons pas de personnes intéressantes. Stratégiquement, cet endroit ne leur apportera aucun plus pour l'avenir. Peut-être que les deux abrutis de géniteurs voulaient leur faire connaître les joies de la prison avant l'âge. Ils sont persuadés que Mégane est une future délinquante. La jeune fille regrette tellement son ancien domicile. Si cela ne tenait qu’à elle, un demi-tour stratégique aurait déjà été opéré. Ou plus précisément, elle ne serait jamais partie de chez elle. Mégane n'est venue que pour son double d'amour. Mélia fait bonne figure, elle aime le changement et la nouveauté. Mégane la sent toutefois fébrile et nerveuse et pense qu’elle aussi appréhende ce renouveau.

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