Chapitre 2
La chaleur ardente de l’Arizona pèse. Aujourd’hui, il faut faire le plein… C’est le moment qui me terrifie le plus.
Elles aiment le gasoil, c’est une de leurs friandises. Il y en a souvent près des anciennes stations-service. On doit donc faire le plein entre chien et loup. Il ne faut pas qu’un Éclaireur puisse nous voir depuis un autre bout de l’étendue aride de terre, mais on ne doit pas croiser de bête… surtout si la nuit est totalement noire : elles chassent.
La journée, c’est rare d’en voir, elles se cachent du soleil. Mais la nuit, les anciens racontent qu’elles rôdent, en quête d’humains au sang encore chaud, afin de réchauffer le leur. Je n’en ai jamais vu, j’en ai déjà entendu hurler, au loin, dans l’immensité de la pénombre. Rares sont ceux qui en ont déjà vu et sont là pour nous le raconter.
Dans la troupe du bus, il n’y a que Gasaparin, un vieil homme. Depuis, il a complètement perdu la tête. La nuit, parfois, il hurle et se lève en sueur. Il raconte avoir vu un homme aux membres déformés, à la peau calcinée et pendante par endroits. Il parle d’une bête aux dents acérées, à la bouche dégoulinante de sang. Une créature qui court à quatre pattes comme un animal affamé. Des ongles cassés, noirs, un regard vide d’émotions, et une poitrine noircie par la maladie.
Je m’appelle Estelle, au fait. J’ai 15 ans et je suis née dans ce bus. Le bus, c’est comme ma maison. Ma mère est morte pendant l’accouchement et, pour mon père, on ne sait pas qui c’est.
J’appuie ma tête contre la vitre et regarde le paysage desséché par l’ardeur du soleil. C’est une étendue si vaste, et la route, droit devant, paraît interminable. Voilà 16 années que ce bus roule, récupérant les survivants du X. Auparavant, on se contentait de survivre, mais il y a deux mois, notre informaticienne a réussi à récupérer des données sur le virus, des données qui pourraient tous nous sauver.
Mais pour pouvoir les exploiter, on a besoin de trouver le docteur Mack, qui, selon nos sources, se serait terré dans un bunker souterrain sous l’autoroute 66. Nous sommes donc en quête de ce bunker. Nous nous arrêtons de temps à autre pour prendre des vivres dans les villes alentours ou faire le plein de plomb.
Je n’en sais pas plus : les Suprêmes du groupe gardent les informations les plus importantes pour eux, au cas où l’on tomberait aux mains des Éclaireurs.
Les grandes montagnes, au point le plus éloigné de l’horizon, me fascinent. Leur couleur rougeâtre me rappelle le visage de mes rêves. Le vrombissement du moteur finit par m’endormir, et je me retrouve dans le monde des rêves.
Je suis face à un miroir, mais le reflet qu’il me renvoie est déformé. Je m’approche et remarque des canines acérées et des yeux violets. Je pose ma main contre le miroir, et mon reflet fait de même. Je lève le pied gauche, elle aussi.
Je m’apprête à poser mon autre main sur la surface luisante, mais celle-ci traverse le miroir. Je sens que ma main droite gèle de l’autre côté. J’étais tellement concentrée sur ma main que je n’avais pas remarqué que la fille regardait aussi la sienne — ma main, désormais de son côté.
Je la vois, à travers le miroir, approcher sa main de la mienne. Elle allait l’attraper quand j’entends des voix, plus fortes.
J’ouvre les yeux.
On est arrivé à la station-service.
On gare le bus à un bon kilomètre, afin que les Éclaireurs alentours ne sachent pas que l’on va bientôt aller voler du sans-plomb.

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