Le clou et l'absurde
J’ai compris le sens de la vie un mardi, à 8h19, devant un clou.
Un clou banal. Ni héroïque, ni brillant. Un clou de magasin de bricolage, né pour finir peut-être dans un mur et mourir dans l’oubli. En tout cas, c'était sa finalité du jour.
Je venais de relire Camus la veille, ce qui est une excellente manière de se sentir intelligent tout en restant inquiet. L’absurde, disait-il, c’est ce divorce entre notre soif de sens et le silence du monde.
Moi, j’avais soif de sens.
Et le monde, ce matin-là, répondait par… un clou.
Je l’ai pris dans la main, comme si j’allais lui demander l’heure ou la vérité.
Je l’ai approché du mur. J’ai levé le marteau, avec cette gravité ridicule qu’on a quand on veut faire de sa journée un symbole.
Et j’ai frappé.
Clac. Net. Précis. Tout en évitant mes doigts.
Le clou est entré. Grand succès de bricolage, le mur n'était pas en béton armé. Il ne s'est pas rebifé, ne sait pas tordu.
Net. Clair. Sans débat.
Sans métaphysique.
J’ai eu une pensée fulgurante :
le monde est peut-être absurde… mais lui, au moins, il tient.
Le clou tenait.
Le tableau tenait.
Le mur tenait.
Et moi, je tenais aussi, par contagion.
J’ai souri. Théo se moqua de moi.
Le clou, lui, ne souriait pas. Il faisait mieux.
Il restait en place. J'en mis 1 autre de la même manière.
Et j’ai compris, après coup, une chose très domestique :
si l’univers est silencieux, ce n’est pas une raison pour lâcher rapidement le marteau.
A la fin, j'imaginais Sisyphe heureux… et équipé d’une boîte à outils.

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