Le dépassé
Dans sa tête, le monde ressemble à un village près de la mer. Les marchés le dimanche matin, la transhumance de touristes l’été. Un endroit de province qui n’a pas beaucoup évolué. Il ne prend pas le bus, il ne va jamais dans le centre de la grande ville, à quelques dizaines de kilomètres de sa maison. Le monde ressemble à ce sentier côtier, le dimanche de beau temps, quand des nuées de familles et de personnes âgées marchent en file indienne, se saluant d’une inclination de la tête. Il ne fréquente pas les magasins où l’on vend des livres ou des vêtements de marque. Il n’a jamais été déjeuner dans un Kebab.
Pour lui un adolescent ça ressemble à ça. Un garçon assis dans une salle de classe, qui parle peu, a dans sa poche un Smartphone, ne s’habille qu’en jogging. Un garçon qui habite parfois loin. Un garçon à la peau blanche. Il s’appelle Thomas ou Enzo. Ses parents travaillent et gagnent à peu près bien leur vie.
Une rentrée de plus. 25 ans qu’il enseigne dans le même établissement. Ces dernières années, il ne s’est pas rendu compte qu’il ne prononçait pas correctement certains prénoms. Dans sa classe, les garçons sont devenus plus difficiles à tout. À mettre au travail. À demeurer en silence. À sortir du sac le bon classeur, les crayons nécessaires. Ce qui marchait il y a peu ne fonctionne plus. Ce qu’il tenait pour basique s’est transformé en un exercice difficile. Lui-même a perdu l’énergie du début. Le virage des tâches administratives qui s’amoncellent lui semble interminable. L’adaptation commence à lui faire défaut. La souplesse s’amenuise. Autour de lui, les profs les plus jeunes lui font l’effet d’être des extraterrestres. Ils passent dans la salle des profs comme les clients d’un supermarché. À l’opposé de la pyramide des âges, les profs les plus anciens semblent ressasser les mêmes impressions sur le temps qui s’écoule.
Les élèves ont changé doucement. Ils s’appellent parfois Cheikh ou Inassi. Sont originaires du Sénégal ou du Maroc. Ont grandit loin des sentiers côtiers du dimanche. Ne vont pas regarder les étals du marché le dimanche matin. Ont leur vie bien à eux. L’un d’eux joue du piano sur un appareil bon marché. Il sait jouer des pièces pour piano de Rachmaninov. Il en est fier. L’autre deale, à la suite de son grand frère. Le prof a remarqué leur présence dans sa classe. Il leur apprend comme aux autres ce qu’il y a à apprendre. Il n’a pas beaucoup voyagé et serait bien incapable de dire dans quel coin de l’Afrique se trouve le Sénégal. Il n’a pas de religion. Il a été vaguement catholique lorsqu’il était beaucoup plus jeune. À présent, tout cela est de l’histoire ancienne. Il n’entre dans les églises que pour les enterrements. Un matin, Inassi lui avait annoncé fièrement qu’il faisait le Ramadan. Le prof n’a pas su quoi dire. Ces pratiques ne l’intéressent pas. Dans sa tête, l’image d’un homme agenouillé sur un tapis coloré suffit à lui représenter ce qu’est l’Islam. Inassi aurait voulu en dire plus. Mais cela ne pouvait pas arriver.
Le prof n’a jamais aimé l’informatique et s’était vite laissé dépasser par ce qu’on lui demandait de faire. Un Smartphone est resté pour lui un objet pour téléphoner. À la limite pour chercher un endroit avec le GPS. Certains de ses élèves changent d’appareil tous les 3 ans et savent faire un nombre incalculable de choses avec. Le prof ne comprend pas pourquoi ils passent tout ce temps avec l’objet entre les mains. Il a deux enfants qui sont encore petits. Le dernier est encore à l’école primaire. À cet âge, les enfants ne sont pas encore contaminés par les écrans. Du moins, c’est ce qu’il s’imagine. À quelques kilomètres du sentier côtier, une femme laisse son Smartphone à sa fille, 5 ans, juste pour avoir la paix pendant qu’elle se prépare pour l’emmener à l’école et filer au travail.
Un jour, dans la salle de classe, le prof prononce une phrase. C’était un moment de chahut. Des bavardages sans fin. Les uns discutant avec les autres. Une phrase avec des relents racistes. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’Inassi prenne les choses en main. Éructant. Le lendemain, son père appelait l’école. Le prof n’a pas compris. Il n’a pas su expliquer pourquoi il avait dit cela. Il n’a pas mesuré le décalage grandissant qui venait d’apparaître au grand jour entre son monde à lui et le monde tel qu’il est. Il n’a pas compris qu’au fond de lui un racisme avait grandi. Comme un virus rongeant peu à peu son corps. Un prof dépassé. Un homme sur un sentier dangereux. Un homme dépassé par ce que sa vie aura fait de lui.

Annotations
Versions