Le terroriste et l'appartement à 400 balles
J'étais à Toulouse quand le terroriste Mohammed Merah a tué des enfants juifs. Je travaillais dans un lycée privé catholique de la Côte Pavé. Je vivais à quelques centaines de mètres de l'appartement sur lequel on a relevé les impacts des tirs du Raid. Les jours qui ont suivi la mort du terroriste, un dessin humoristique titrait au-dessus d'une caricature : "appartement à vendre, 400 balles". Tout a commencé comme ça…
Lundi 19 mars 2012. Je suis entré dans un bus. La ligne 12. Je quitte la Côte Pavé, mon quartier, rejoindre la faculté de théologie où je poursuis des études. Juste pour apprendre. Je suis catholique. J'ai envie de savoir ce que veulent dire ces textes que je lis dans la Bible et que je ne comprends pas toujours. Je n'ai aucune envie d'être prêtre. Tous les lundis, je fais ce trajet. Les autres jours de la semaine, je suis professeur d'électricité dans un grand lycée.
Dans le bus, j'écoute la radio. Je suis branché sur France Inter. Un flash d'information coupe l'émission en cours. On parle de Toulouse. On raconte l'impensable. Une école attaquée. Des enfants tués. La journaliste raconte tout de suite que c'est une école juive qui a été la cible d'un terroriste. Comme un con, je me dis que ce n'est pas mon lycée. Très vite, dans les minutes qui suivent, bêtement, je me dis qu'il y aura une autre cible, ce sera peut-être mon lycée. Ou alors la faculté catholique vers laquelle le bus m'amène.
En 2012, on n’a pas entendu parler de tuerie dans une école. À la télévision, on égrène au fil des ans ces adolescents armés comme des guerriers qui abattent jusqu'à leur copain dans des lycées aux États-Unis. Même si des Français s'imaginent que cela pourrait se produire dans notre petit pays, jamais cela ne s'est produit. En 2012, il ne s'était encore rien passé. Les années qui allaient suivre seraient bien différentes. Juste quelque chose d'étrange. Quelques jours plus tôt, le 15 mars, un tireur a abattu un militaire à Montauban et tenter de tuer d'autres militaires.
Le soir, je découvre l'horreur des images et des détails donnés à la télévision. On ne sait pas encore qui a fait ça. On va le chercher. Il sera arrêté c'est sûr. Le lendemain, le directeur de mon lycée informe tous les profs et le personnel que la préfecture a donné des ordres : contrôler les entrées, les sorties, vérifier qu'un intrus ne pénètre pas. La psychose ne s'est pas encore installée mais elle ne tardera pas. On finit par savoir que c'est un terroriste islamique. Peu de détails encore. Mais le principal suspect s'appelle Mohammed Merah, un homme de 23 ans. Nulle ne sait où il se cache mais chacun imagine qu'il va recommencer.
Le mardi 20 mars, des élèves de l'une de mes classes arrivent en retard. La circulation autour du lycée est devenue compliquée entre la police et les curieux. Un de mes élèves me donne pour motif de son retard qu'il voulait passer à BFMTV. De nombreuses chaînes de télé passent leur temps à faire des micros-trottoirs, espérant glaner des témoignages percutants, alimentant une psychose.
Le mercredi 21 mars, au lycée, c'est un peu l'effervescence. Un élève a vu une camionnette stationnée près d'une entrée. Elle paraît suspecte. Sur le tableau de bord on distingue une écriture en arabe. Un livre qui ressemble à un coran. Le directeur est immédiatement mis au courant. On cherche le propriétaire mais à cette époque, contrairement à aujourd'hui, l'établissement scolaire ne conserve pas la liste des plaques d'immatriculation des employés et des professeurs. Les recherches sont longues. La police est contactée. Finalement nulle terroriste derrière la fourgonnette, juste l'employé d'une entreprise du bâtiment garé là pour un chantier près du lycée. Mais tout comportement peut vite devenir suspect.
Le jeudi 22 mars, dans la matinée, après un siège qui aura duré 32 heures, Merah est neutralisé après une fusillade interminable.
L'année d'après, alors que l'on va célébrer et faire mémoire de ces terribles drames à Toulouse et à Montauban, dans ma classe de CAP, un jeune d'origine marocaine, assis au fond commence à chanter une chanson. Je le connais bien ce gamin. Une tête dure qui a grandi au Mirail et accumule des tas de conneries au lycée ou dehors mais qui fera, j'en suis convaincu, un bon électricien. Le Mirail, je connais un peu. J'ai une amie qui habite là-bas, au septième étage d'une tour. Un soir, il faisait chaud, les fenêtres de son appartement étaient ouvertes. Des jeunes faisaient hurler les pneus de leur grosse cylindrée en faisant des drifts. Quelques années plus tard, mon amie déménagera après avoir retrouvé le cadavre d'un adolescent devant sa porte, en pleine nuit. Le gamin au fond de la classe chante une chanson. Quelques couplets. Immédiatement, les paroles me ramènent à ce 19 mars 2012. Ses phrases sont toutes à la gloire de Merah. Je le fais sortir en lui ordonnant de se taire. Il prendra la porte.
Les années ont passé. Dans les lycées, les écoles, on fait des exercices d'alerte intrusion. Je leur raconte des morceaux de Toulouse. Peu à peu, hélas, cela n'évoque rien dans leurs souvenirs. Pire encore, ils mélangent Samuel Paty et d'autres victimes du terrorisme. Mais je continue à raconter.

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