Chapitre X
- Méthée -
J’essaie d’ignorer le poids qui me broie les organes à mesure que la façade du Trois Flocons se dévoile sous mes yeux. Les événements de la veille m’ont empêché de trouver le sommeil ; chaque tentative s'était soldée par un réveil brutal. Couverte de sueur, le souffle bloqué en un cri avorté, mon cerveau ne cessait d’imaginer ce qui aurait pu m’arriver sans son intervention.
Ksander…
Mes ongles impriment de petits arcs de cercle dans mes paumes sous la pression de mes poings serrés. Je suis capable de pulvériser des arbres centenaires à la force de mes mains, de carboniser tout ce qui m’entoure, et la seule fois où j’aurais dû me servir de mes dons maudits pour me défendre… j’ai été pitoyable.
Les battements de mon cœur résonnent dans mes tempes.
Oui, je vais retourner aux Trois Flocons. Après ça.
Je n’avais pas su répondre lorsqu’il m’avait posé la question. Ses mots soudains m’avaient heurté avec une telle violence que je n’avais plus eu le courage de poursuivre la conversation.
Les deux voyageurs avaient menti. La variation de leur rythme cardiaque à chacune de leurs réponses les avait trahies. À une exception près : « Nous avons un message urgent ». Il était rare que des messagers montent jusqu’au manoir. Ça doit arriver une à deux fois par an, mais je n’ai jamais su la nature de ces missives.
Un secret de plus à la longue liste des mystères qui entourent Olga…
Ce sont ces cachoteries et ces non-dits qui ont creusé ce fossé au fil des années. Alors, peu importe ce que voulaient ces deux voyageurs, ce n’est plus mon problème.
Je m’arrête nette, rongée par une angoisse sourde. Le corps lourd, je lève les yeux vers l’auberge.
— Mira m’a donné ma soirée, mais j'aurais aimé avoir ma journée aussi... soufflé-je pour moi-même.
Et si…
Et si quelque chose arrivait à Olga ?
Cette simple pensée me noue les intestins. Je crache, la bile menaçante, mais seul un filet de bave coule jusqu’au sol. Mes doigts empoignent mon tablier. Je recule, chancelante, la vision trouble.
Ça ne me concerne plus. Ça ne me concerne plus…
Les poutres de la devanture de la taverne se troublent, vacillent. Paralysée, je reste plantée là, entre l’écurie et l’arrière du bâtiment. Un homme imposant, dont l’épée dépasse de sa ceinture, me bouscule sans un mot d’excuse. Le choc m’extirpe à la léthargie, je me retourne.
— Vous pourriez vous excuser ! crié-je à son intention.
À quelques pas, il se fige, le visage à demi-tourné dans ma direction. Et l’espace d’un instant, à travers son regard sombre, j’aperçois ma mort. Un frisson glisse le long de ma colonne, jusque dans les os.
Il n’a pas besoin de dire quoi que ce soit, mon instinct me guide jusqu’à l’arrière-cuisine. Je referme la porte derrière moi et m’adosse contre le bois rugueux. Parfois, des types comme lui viennent séjourner chez les Tölle.
Le plus souvent, ils accompagnent les Caravaniers, mais il est trop tôt pour leur passage. D’autres fois, il s’agit de chasseurs en pleine traque aux Crocs Givres, mais ils sont toujours en groupe. Celui-ci était seul.
— Ah ! Méthée ! Te voilà, enfin !
Une Mirabelle affolée apparaît dans la cuisine. Ses yeux injectés de sang me détaillent un instant, puis elle reprend :
— Tu es en retard. Il y a beaucoup de ménage à faire en salle et le ragoût n’est toujours pas prêt, débite-t-elle, le souffle court.
Son éternelle tresse blonde est à moitié défaite, son tablier est taché de bouillon et de graisse.
— Excuse-moi, Mira. Je m’y mets tout de suite.
Je m’empresse d’attraper un sceau, et me rends au puits derrière l’auberge, à l’ombre d’un jeune chêne. Je prie intérieurement pour que l’homme de tout à l’heure ne soit plus dans les parages lorsque mes pieds foulent l’herbe humide. Et les Dieux semblent avoir entendu mes supplications, car il n’y a plus personne.
La matinée est de nouveau paisible.
Le soleil n’est pas visible, mais les nuages arborent des teintes chaleureuses, du jaune au rouge, passant par le pourpre. D’ici, je peux entendre le marché s’éveiller, lui aussi, au rythme du chant des oiseaux.
Dans la vallée, je suis loin des murs glaciaux du manoir. Ici, la solitude est différente, agréable. Elle ne m’écrase pas. Elle m’enveloppe. Une douce étreinte de plénitude baignée des premiers rayons.
J’accroche le seau au crochet relié à la poulie et fais descendre la corde, lentement, jusqu’à la source souterraine. Puis je retourne vers les cuisines avec l’eau claire.
Or, des éclats de voix familiers me parviennent avant même que je n’ouvre la porte.
— Tu ne comprends pas, Mirabelle ! C’est pour sa sécurité ! s’écrie Olga.
Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Je sais qu’elle et la tenancière se connaissent – amies, peut-être –, mais je ne les avais jamais entendues discuter.
— C’est aussi pour sa sécurité, les cicatrices que tu lui as infligées ?
Le silence s’abat, tranchant comme une guillotine.
Il n’y a plus que les crépitements dans l’âtre des fourneaux et les conversations triviales venues de la salle.
— Mirabelle, je t’en prie… Laisse-la revenir. Que je puisse la protéger…
Sa voix se brise en un sanglot étouffé. Ma poitrine se serre à l’entente de cette vulnérabilité soudaine. J’ai toujours perçu Olga comme une tempête, qui ne faiblit jamais. Pourtant, à cet instant, ses failles menacent de la déchirer.
— Je n’ai aucun contrôle sur Méthée, et toi non plus. Si c’est si important qu’elle retourne là-haut, alors dis-le lui toi-même, conclut Mirabelle d’une voix douce.
— Je ne peux pas…, souffle-t-elle.
— Dans quoi t’es-tu embarquée, Olga ? Depuis la naissance tragique de Nhoélia, tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Je pensais que cette petite t’aurais ramené à la vie…
— J’ai tant perdu, Mirabelle. Je… je ne peux pas… Je ne veux pas la perdre, elle aussi. Elle est ce que j’ai de plus cher, avoue-t-elle. Mais…
Ses mots vacillent, puis se meurent, avalés par le silence.
— Il n’est pas trop tard, ma vieille amie.
Un froissement de tissu me parvient, puis, plus rien. Juste le bruit de sa démarche qui s’éloigne. Chaque claquement contre les dalles résonne jusque dans ma poitrine.
Et quand il n’y a plus rien – plus aucune trace d’elle –, moi, je reste figée.
Le seau glisse entre mes doigts ; je raffermis ma prise au dernier moment. L’eau glacée éclabousse mes chevilles dans une morsure désagréable.
Je demeure un instant ainsi, à écouter le vide qu’elle laisse derrière elle. Puis, lentement, je reprends vie. Mes muscles se dénouent, mes jambes m’obéissent à nouveau. Mon esprit, lui, tourne en boucle sur ces mots que j’ai tant d’années rêvés : « Elle est ce que j’ai de plus cher ».
Pourtant, elle vient de partir.
Les larmes montent, acides, mais je les ravale. Je relève le menton, inspire profondément malgré les aiguilles qui lacèrent ma gorge. Je m’arme d’un sourire, ignorant la douleur sourde qui empoisonne mes veines.
Je pousse la porte. Une douce effluve de bouillon m’accueille, mêlée aux arômes du ragoût qui mijote depuis l’aurore. Mirabelle me sourit tendrement, mais son regard voilé trahit les émotions qu’elle s’efforce de dissimuler.
Je récupère la serpillère et lui passe devant sans un mot. Alors que je m’apprête à rejoindre Scilla dans la salle principale, sa voix m’arrête.
— Méthée ?
Je me tourne pour lui faire face, le sourcil levé. Ses iris bruns semblent chercher une réponse à travers les miens. Je me surprends à espérer qu’elle me parle d’Olga.
— Non, rien… Dépêche-toi de nettoyer, puis viens aider au service.
J’acquiesce, déçue.
Tout le monde ment.
* * *
Du sang gicle sur les dalles crasseuses. Scilla gît au milieu des débris du bar, des éclats de verre incrustés dans le visage et dans les avant-bras. Mirabelle hurle alors qu’un homme la tient par les cheveux. La peur paralyse mes membres.
Le type de ce matin.
Il a envoyé valser le mari de Mira sans le moindre effort quand celui-ci a essayé de s’interposer. Les clients ont déserté : nous ne sommes plus que quatre dans le Trois Flocons. Et aucun Holéax ne viendra pour faire appliquer la loi – les petits villages insignifiants comme Vy ne méritent un déploiement de gardien de l’Ordre.
Alors ce mercenaire est libre de se déchaîner.
Je veux fuir. Loin. Mais mon corps refuse de bouger, comme prit dans la pierre. Ma cage thoracique pourrait rompre sous les assauts du cœur. J’ose à peine respirer, m’efforçant d’être la moins visible possible.
— Où est la fille d’Olga Mölgnav ? demande-t-il, menaçant.
Il cherche Nhoélia ?
La tenancière se hisse sur ses genoux, doigts crispés dans son cuir chevelu, les yeux noyés de larmes.
— Elle est morte…, couine-t-elle.
Sans la lâcher, il lui assène un revers en plein visage. Des gouttes écarlates rejoignent les taches anciennes. Ma vision se trouble, ma lèvre inférieure tressaute.
Comment je peux rester là, immobile ?
Cette femme m’a tendu la main tant de fois, malgré mes refus. Elle m’a offert sa chaleur. Dès notre première rencontre, elle a su déceler la détresse tapie en moi.
Et si je la blessais, elle ?
Je balaie la pièce à la recherche d’aide, mais Scilla est encore inconscient. Il n’y a que moi.
Et si je perdais le contrôle ? Comme la dernière fois ?
L’odeur de la chair brûlée me hante encore. Je refuse de lui faire du mal accidentellement. Je ne le supporterais pas. La bile me remonte ; accablée par mon impuissance, je pleure en silence.
— Te fous pas de ma gueule, ricanne l’homme.
Il frappe plus fort. Mirabelle s’écroule, haletante, une râle étranglé sur les lèvres.
— Je… je ne mens pas…
Les larmes dévalent sur ses joues gonflées. L’homme extirpe la lame de son fourreau.
Bouge, Méthée. Bouge, putain !
— J’ai les moyens de te faire parler, tu sais ? menace-t-il d’un rictus mauvais.
Mirabelle blêmit quand il positionne la pointe sur son genou gauche. Ses yeux cherchent les miens, implorants.
— Je le redemande encore : où est la fille d’Olga Mölgnav ?
— E… elle… est morte-née…, balbutie Mirabelle entre ses sanglots.
Il enfonce lentement sa lame dans la chair de Mira. Ses traits se tordent ; un cri strident perce la salle. Mes os vibrent en écho.
Mais qu’est-ce que je fous ?
Mes doigts tressautent, le sang pulse un craquement sourd dans mes veines.
— Et maintenant ? La mémoire te revient ? raille-t-il en relevant son menton, obligeant Mira à le regarder.
Un liquide épais coule lorsqu’il retire sa lame.
— Lâche-la.
Il sursaute à peine et tourne la tête vers moi.
— Oh ! Je ne t’avais même pas remarqué, petit lapin apeuré, se moque-t-il.
Il abandonne Mirabelle sur le sol.
— Peut-être que toi, tu sauras répondre, dit-il. Contrairement à cette traînée.
Scilla gémit derrière lui, mais il ne semble pas s’en accommoder.
— Vous avez déjà eu la réponse la première fois, dis-je en m’avançant vers lui.
Il hausse les sourcils et me pointe de son épée.
— Impossible. Les Ishaëls ne se trompent jamais.
Je frémis à la mention des souverains du monde.
— Et oui, ma petite. Alors pas la peine de mentir. S’il faut que je mette ce village à sac pour obtenir ce que je veux, je le ferai. Et quand je trouverai cette Olga Mölgnav, je lui ferai payer cette perte de temps.
Je bondis, sans réfléchir. Mon poing heurte la base de sa mâchoire : il vole sur les tables. Je ne lui laisse pas le temps de se relever, et lui assène un second coup. Son nez se tord en un craquement sinistre.
— Je ne te laisserais pas lui faire du mal, lui craché-je une fois près de lui.
Il rit.
Alors, je frappe. Encore et encore. Jusqu'à ce que je ne vois que du rouge. Les flammes grondent sous ma peau, prêtes à tout consumer. À le réduire en cendre.
Son rire redouble à chacun de mes coups, comme une insulte.
La ferme…
La fumée monte en volutes épaisses autour de nous. Les chandeliers ondulent sous la chaleur.
— Crève ! hurlé-je.
Sonnée par mon propre cri, mes mains cessent enfin. Quelques centimètres au-dessus de son visage méconnaissable. L’homme n’est plus qu’un amas de contusions et de sang : et pourtant, son sourire s’élargit.
Mes yeux s’écarquillent. Ses plaies se referment à une vitesse folle.
— Qu’est-ce que…
Une décharge me traverse la tête. Une douleur vive irradie. Je m’écroule, la bouche ouverte, hurlements coincés dans la gorge.
— Faut reconnaître que t’as d’la hargne, lapine, dit-il en crachant du sang. Mais je n’ai pas le temps pour ces jeux.
Mes sens se brouillent. J’ai l’impression de me corroder. Je respire mal. Ses bottes me font face.
— Qu… qu’est… ce que t… tu…
—Ah ça ? fait-il en s’accroupissant, dégageant une mèche de mes cheveux pour que je le regarde.
Sa peau ne porte plus aucun stigmate.
— Je suis une des Abominations du Sanctuaire, déclare-t-il, froid. Sur ce… J’ai une tenancière à faire parler.
Il claque des mains ; ses pieds disparaissent de mon champ de vision. J’essaie de tendre la main, mais la douleur me brise : je ne peux même plus tourner la tête.
Tout ce que je perçois désormais, ce sont les hurlements de Mirabelle en réponse aux tortures de ce monstre. Je ferme les yeux. Comme si ça pouvait m’empêcher d’entendre le craquement de ses os, sa chair qui se déchirent.
Une haine viscérale s’immisce en moi, surpassant la douleur.
Je vais le tuer.
Je prends appuie sur le sol, prête à lui faire payer. La respiration mourante de Mirabelle m’insuffle l’énergie nécessaire. Mais une énième décharge me catapulte dans l’inconscient.
— Vous trouverez, Olga plus haut… marmonne une voix.
Non…
— Laissez ma femme…
Olga…

Annotations
Versions