Chapitre XIV
-Ksander-
La douleur dans mes côtes me vrille les os jusqu’au bout des doigts. J’émerge difficilement, un goût de fer dans la bouche. Sous mes paupières, ses iris bleus noyés par la trahison me hantent. Un doux effluve de sève et d’aiguilles de pin vient me chatouiller les narines avant que je ne rouvre les yeux.
La lumière vive du jour me brûle la rétine. Il me faut quelques secondes avant d’être en mesure de voir autre chose qu’un flash blanc taché de silhouettes longilignes. Je bats des cils pour chasser le voile d’eau qui trouble ma vue.
Je sens ma cage thoracique se remettre doucement en place. Les tissus osseux sont encore fragiles, douloureux. Chaque respiration reste un doux supplice. Chaque geste me ramène à ma perte de contrôle.
Un gémissement m’échappe quand je me hisse en position assise.
Le coup arrive avant que je puisse réagir.
Un choc qui me coupe le souffle et m’envoie mordre la poussière. Mes bras tremblent sous mon propre poids quand je me redresse.
— Je vais finir par croire… que t’adores me frapper…, ris-je amèrement, la respiration saccadée.
La furie rousse ancre son regard dans le mien.
— Je cogne pas assez fort visiblement. Tu l’ouvres encore.
Ses phalanges blanchissent, frémissantes d’une rage sourde.
— Tes conneries vont nous faire tuer !
Une volée d'oiseaux s’échappe d’un grand pin, dérangé par le cri d’Aurora.
— T’inquiète. T’auras qu’à lui faire ta lèche habituelle pour être épargnée. Y a que moi qui vais mourir, dis-je, mauvais.
Je crache du sang, les côtes à nouveau en miettes.
Putain. Ça fait un mal de chien.
Elle rompt la distance qui nous sépare en un éclair. Sa main agrippe le haut de mon t-shirt et me plaque contre un arbre. L’onde se répand à travers le tronc, les feuilles virevoltent autour de nous. Je la sonde avec une désinvolture insolente. L’électricité quitte ses doigts pour fourmiller sous ma peau, sans vraiment m’affecter.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive en ce moment, Ksander ? J’ai l’habitude que tu sois un con borné, mais un con stupide ? C’est une première.
Ses prunelles oscillent de l’ocre au noisette ; haine et inquiétude. Une ambivalence qui la tiraille en permanence. Elle scrute mon visage. Elle attend une réponse qui ne viendra pas.
Sa prise se resserre, mon crâne s’enfonce contre l’écorce qui craque sous la pression. Je la laisse se défouler.
Je le mérite.
— J’en ai rien à foutre de te décevoir, Aurora.
Continue de me faire mal. Réduis-moi en morceaux. Fais-moi disparaître.
Elle se fige un instant avant de me lâcher et de s’éloigner.
— T’as un putain de problème depuis quelques mois. Si tu veux pas en parler avec moi, parles-en au moins à Elendil quand on rentre.
Je pouffe de rire, mais la douleur lancinante me foudroie sur place. Je me laisse glisser le long du tronc, tête en arrière, le bras soutenant mon torse. Il fait pas chaud, pourtant la sueur perle sur mon front. J’ai trop forcé sur la régénération en si peu de temps.
Elle se met à faire les cent pas dans une agitation qui ne lui ressemble pas. Je ne suis pas le seul à avoir un comportement étrange...
— Fais pas semblant d’en avoir quelque chose à foutre des autres. Ça te va pas.
Elle s’arrête au milieu du chemin de terre et pivote lentement. Aurora me fusille du regard, une menace latente tapie dans l’ombre, comme si elle retenait ses propres démons. Sa lèvre supérieure se soulève légèrement, révélant une canine aussi acérée que les miennes. Je frissonne, mon loup se terre au fond de moi. Mon instinct me fait reculer, mon dos heurte à nouveau l’arbre.
— Je suis pas un monstre, Ksander.
Ses yeux s’attardent un peu trop longtemps sur moi, une lueur chargée de non-dit. Je devine la fin de sa phrase sans qu’elle ne l’ait prononcée : « Contrairement à toi. ».
— Je sais pas combien de temps je suis resté dans les vapes, mais son odeur flotte toujours dans l’air. On peut encore la rattraper si on se dé…
— T’es pas en état, m’interrompt-elle. T’as les côtes en miettes. Ça va mettre du temps à se ressouder, même pour toi.
Elle me couve du regard une seconde. Juste assez pour que je le remarque. Puis, elle se détourne.
— Repose-toi, Ksander. J’ai besoin du chien de chasse au sommet de sa forme, me raille-t-elle, faussement légère.
Je roule des yeux sans la contredire et lui sourit simplement. Je suis épuisé.
* * *
Je me triture les doigts, comme si la nervosité était inscrite dans mes muscles. Je reconnais ce sous-sol. Ce lieu sinistre que j’aurais aimé ne jamais revoir…
Il faut que je parte d’ici.
Un frisson s’insinue le long de ma colonne vertébrale.
Ploc.
Les gouttes de sueur perlent sur ma tempe, glissent le long de ma nuque. Mes vêtements en lin me collent à la peau. Ça gratte. L’air saturé de moisi et de poussière s’accroche à ma gorge. Une gêne qui titille ma glotte. Je ne peux pas tousser. Je ne dois pas faire de bruit sinon…
Une porte claque.
— Rentre là-dedans, ordonne une voix grave.
Un courant d’air traverse la pièce. Une silhouette trouble apparaît au centre de la cave. Les murs tremblent, la pierre s'effrite, se fissure. Sa présence m’écrase. Je ne suis plus le Ksander de vingt-et-un ans, je redeviens l’enfant. Celui qui voulait rendre fier son père : Zahar Renfrir, doyen de notre tribu.
Les ombres grandissent. Ou bien est-ce moi qui rétrécit ?
Je déglutis, la langue pâteuse, la salive râpe mon palais. Chaque goulée pèse plus lourd que la précédente. Mes phalanges se crispent sur ma chemise mal arrangée.
Ploc.
Mon cœur tambourine au rythme du clapotis qui s’écoule du plafond. Les minutes s’étirent dans cette manifestation du passé. Le fantôme de mon père, le visage à moitié effacé par les ombres.
Il ne peut pas être là. C’est une illusion.
Je m’accroche désespérément à cette pensée.
Ploc.
Un crissement métallique me vrille les tympans. Les murs deviennent les barreaux d’une cage qui a été ma chambre bien trop longtemps.
Combien de nuits ai-je passées enfermé ? Je ne veux pas me rappeler.
— Papa… Pitié… Ne me laisse pas ici…, supplié-je d’une voix trop aiguë pour m’appartenir.
Un spectre éthéré se dessine dans son ombre : maman. Sa peau, bien plus pâle que dans mon souvenir, l’air lui-même semble la traverser. Ses yeux dépourvus de pupilles ou de contour, deux globes blanchâtres, me couvent. Un demi-sourire étire ses lèvres bleutées.
— C’est pour ton bien, Ksander…
Ses mots ricochent entre les barreaux de cette prison mentale, mais elle n’a pas ouvert la bouche. Comme si les paroles venaient d’une autre époque.
— Tu es un monstre incontrôlable, fils… Je dois te dresser. Tu ne veux pas faire de mal à ****** ni à ta mère ?
Tu es un monstre.
Tue-le ! C’est le seul moyen pour que tu sois enfin libre…
Les mots se mêlent à mes pensées, perdent leur sens. Je serre ma tête entre mes mains pour faire taire les voix.
— Non. Non. Non. Laissez-moi tranquille !
L’eau stagnante sous mes genoux me donne la nausée. Je tangue, la pièce tourne. Les larmes aux yeux, un grognement s’élève depuis mes entrailles ; le loup veut sortir. Je le retiens, de toutes mes forces.
Je me recroqueville et ramène mes genoux contre ma poitrine.
— Maman… Aide-moi…, mon murmure se perd dans un sanglot étouffé.
Je me mords la lèvre, le goût métallique se répand sur ma langue. La flamme de la torche se tarit dans la main de Zahar, ne laissant que la lueur spectrale de ma mère.
Figée de l’autre côté des barreaux, ses yeux livides ne me quittent plus.
Quatre entailles se dessinent lentement le long de sa gorge, mais son expression ne change pas. Sa gorge se dévoile, je n’arrive plus à bouger. Ni à trembler.
Une odeur de mort tapisse les murs. Mes doigts collent à cause de la moiteur de mes mains. La couleur vermeille du sang recouvre le voile éthéré de la projection.
Les griffures glissent jusqu’à son torse, découpant des lambeaux de chair. Son cœur se dévoile sous mes yeux, dépossédé de sa cage thoracique. Un rythme envoûtant d’horreur. Je suis incapable de détourner les yeux.
Elle me sourit, toujours.
Ploc.
La sueur chaude et épaisse coule entre mes doigts. Les effluves de sang et de putréfaction étourdissent mes sens. Un hurlement résonne, mais il n’y a qu’elle, ses entrailles, et son regard mort qui me fixe encore.
J’ai froid…
Un rire cristallin, irréaliste, filtre entre les murs de cette cave maudite. Je le reconnais sans savoir à qui il appartient. Une douce chaleur vient se mêler à l’effroi.
J’ose baisser les yeux sur mes mains, affronter ce que je refusais de voir jusqu’à maintenant.
Tu es un monstre.
Je suis un monstre.
L’écho des voix se heurte aux éclats de joie. Une dissonance qui me tire plus profondément dans le cauchemar.
Je veux sortir d’ici ! Loin de ces ténèbres.
— Viens jouer avec moi, ‘Der !
La cage disparaît en une explosion de feuilles mortes. Je clos les paupières, agressé par la lumière soudaine.
— Ksander !
Hébété, je rouvre les yeux. Le visage crispé d’Aurora est la première chose que je vois. Ses mèches rougeoient sous la lueur d’un soleil d’hiver.
— Lâche-moi, demande-t-elle, dents serrées.
Je la fixe, incrédule, perdu. Son regard descend sur son poignet… que j’empoigne, griffes dehors. Je la libère aussitôt.
— Je… Excuse-moi…
J’inspire profondément et me concentre sur les battements de mon cœur tambourinant. Mon esprit est toujours un peu là-bas, avec ma mère, Yeda… Un souvenir aux allures de cauchemar. Un souvenir émergeant d’une enfance partiellement oubliée. Les événements refont surface, par bribes, ou par vagues, toujours violemment. Des morceaux que je ne parviens jamais à recoller totalement à cause des vides.
Comme à chaque fois, j’essaie de savoir ce qui relève du rêve, et ce qui ne l’est pas. Mes ongles se rétractent après plusieurs minutes d’exercice de respiration. Aurora, quant à elle, se masse le poignet où de petites marques violacées se dessinent, tels des bracelets.
— Tu hurlais…
Elle détourne le regard vers le sentier.
— Quoi ? demandé-je sans vraiment comprendre le sens de sa remarque.
— Dans ton sommeil… Tu hurlais, répète-t-elle, la voix éteinte.
Elle ne m'interroge pas sur mes démons. Une part de moi la remercie silencieusement pour son désintérêt.
— Il faut qu’on prenne la route, conclut-elle après un court silence.
Elle rabat sa capuche sur sa tête. Je me lève heureux de constater que mes côtes se sont ressoudées sans encombre. Je m’étire vaguement pour dénouer la tension dans mes muscles, sans vraiment réussir à m’ancrer dans l’instant. Pendant une fraction de seconde, j’oublie ce qu’on fout dans cette forêt, la Milice, les Ishaëls. Tout.
— J’ai dormi combien de temps ?
L’odeur de Méthée, un mélange de cendre et de sapin, accroche encore l’air. C’est subtil, discret, mais c’est là.
— Suffisamment.
Je soupire et la dépasse pour nous guider dans ces montagnes. J’avais pas spécialement prévu de randonnée… Sur le papier, cette mission n’a rien de complexe : retrouver une fille et la ramener au Sanctuaire. Certes, j’ai merdé sur plein d’aspects, mais l’intervention de ce mercenaire. Celui envoyé par les autres Ishaëls…
— Enfin, je vous trouve ! ~
La voix chante avant le rai de lumière. Un éclat blanc immaculé qui colle au fond de ma rétine longtemps après son apparition.
— Maître Anatole, s’incline Aurora.
Mes épaules deviennent raides. Je le salue à mon tour, cachant tant bien que mal mes tremblements. Pourquoi est-il là ?
— Votre présence est requise dans la Haute Tour. Immédiatement. ~
Son ton jovial, faussement trivial, m’a toujours mis mal à l’aise. Il s’exprime avec une telle légèreté qu’il est impossible de deviner les intentions du frère de Gelen Ishaël.
Je lance un regard à Aurora, qui, pour la première fois depuis les ordres du Forgeron, semble inquiète.
— La Porte la plus proche est à plus de quatre jours de marche, protesté-je.
Anatole plante ses yeux dorés dans les miens. Sa peau ébène semble absorber tous les rayons du soleil, un contraste significatif avec ses dons. Il émane de lui une obscurité qui me terrifie.
Un large sourire étire son regard.
— Je ne suis que le messager, Ksander Renfrir. ~
Il disparaît dans un flash éclatant. Mon nom flotte sous l’ombre des arbres. Une mise en garde dissimulée. À quoi sommes-nous mêlés ?
— C’est quoi ce bordel ? s’exclame Aurora, sortant de sa léthargie.
Elle donne un coup de pied dans un caillou avant d’enchaîner les allées et venues d’un bout à l’autre du chemin.
— Tu crois que les Ishaëls cherchent à se débarrasser de nous ?
Je détourne le regard. Ça m'a traversé l’esprit aussi, mais ça ne colle pas…
— Non… Je ne pense pas…, dis-je, pensif.
Je me mordille la pulpe du pouce. Rien n'a de sens dans cette histoire.
D’abord le secret de cette traque… Puis ce mercenaire qui semblait avoir été commandité pour tuer, Méthée. Tout gravite autour d’elle pour une raison qui m’échappe.
— On n’a pas le temps de toute façon, on doit prendre une décision, Aurora.
Elle s’arrête net, visage fermé. Elle prend une profonde inspiration et je pourrais presque entendre sa pensée : « Les émotions sont superflues. Elles altèrent le jugement. ».
— Les ordres d’Aëlior Ishaël prévalent sur ceux de son neveu, tu le sais, Ksander. La question ne se pose même pas.
La piste pour retrouver Méthée s’étend vers le Nord-Est, mais Aurora rebrousse chemin, vers le Sud, là où se trouve la Porte par laquelle nous sommes arrivés sur le territoire des Manciens.

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