L'amphithéatre
Elias m'accompagne. Il est toujours là, à proximité, comme une ombre bienveillante. Je devrais m'y habituer.
L’amphithéâtre est à ciel ouvert, encastré dans une pente douce.
De larges gradins de pierre claire encerclent un espace central circulaire. Pas de scène. Pas de pupitre. Juste un sol lisse, légèrement surélevé, comme une invitation à se tenir au même niveau.
Des étudiants arrivent par petits groupes. Certains parlent à voix basse. D’autres marchent seuls. Je reconnais quelques visages croisés la veille.
Zoé est déjà là, assise sur un gradin, carnet posé sur les genoux. Elle me sourit quand elle me voit, puis tapote la place à côté d’elle.
- Je vais te laisser ici, me dit Elias. Bon cours Charlie.
Je m’installe à côté de Zoé.
- Bien profité de ta session sport ? murmure-t-elle.
- Oui.
Le mot sort trop vite. Elle sourit sans commenter.
Je la regarde. Elle fixe l’espace central, attentive. Comme si elle savait déjà ce qui allait se passer.
Je m'installe contre la pierre. Un réflexe, je mets toujours mon sac là pour... Je m'arrête. Je n'ai pas de sac. Et je ne sais pas pourquoi j'ai pensé "toujours".
Plus haut, derrière moi, je repère Gianluca, bien entouré, appuyé contre un pilier, détendu, le regard vif. À ses côtés, Iris, immobile, posture et tenue toujours impeccable. Elle ne le regarde pas. Mais elle dit quelque chose. Voix basse. Je suis trop loin pour entendre. Gianluca répond. Court.
Iris hoche la tête. Comme quelqu'un qui note qu'il a répondu exactement ce qu'elle avait prévu qu'il répondrait. Gianluca le voit. Et quelque chose dans ses épaules change. Iris ne commente pas. Elle reporte son regard vers l'espace central. Comme si c'était réglé.
Je me demande depuis combien de temps elle fait ça avec lui. Je me demande depuis combien de temps il le sait et ne peut rien y faire.
Elle ne me regarde pas non plus. Ce qui est peut-être pire.
Un peu plus bas, Ezra est assis au sol, jambes croisées. Il parle avec énergie, mains en mouvement, sourire rapide. À sa droite, Noham reste silencieux. Il n’intervient presque pas. Il écoute. Son regard suit Ezra avec une attention calme. Ils ne se regardent pas constamment, mais ils sont parfaitement synchrones. Comme deux rythmes qui battent à la même fréquence. Je me surprends à observer ce détail.
Un peu plus loin, près d’un gradin ombragé, une silhouette attire mon attention sans raison précise. La jeune fille aux mèches roses. Je l’ai repéré la veille au banquet, elle est venue discuter avec Zoé. Elle écoute sans chercher à intervenir. Son regard est intense, presque trop lucide. Quand nos yeux se croisent, elle soutient le mien une seconde de trop. Puis détourne la tête, comme si rien ne s’était passé. Je sens quelque chose se contracter en moi. Sans raison précise.
À côté d’elle, Caleb. Assis, jambe qui tremble légèrement. Il fixe l'espace central. Pas le même Caleb que dans l'escalier. Celui-là est crispé. Comme quelqu'un qui attend que quelque chose commence pour savoir si c'est aussi grave qu'il le pense.
A côté de moi, s’installent des résidents de Verdan, dont les visages me sont déjà familiers. Zoé respire lentement à côté de moi. Elle ne prend pas de notes. Elle attend.
Le murmure général s’atténue progressivement. Personne ne demande le silence. Il s’installe de lui-même.
Une silhouette s’avance au centre.
Anandaël.
Il se place légèrement sur le côté. Comme s’il refusait l’idée même d’enseigner depuis une position dominante.
- Bienvenue. Avant d’explorer ce que ce lieu permet, il faut comprendre ce qu’il vous demande.
Silence.
- Nous allons parler d’une idée qui dérange souvent. La plupart des gens pensent que leur passé explique leur vie.
Il marche lentement.
- Une enfance difficile. Une trahison. Une perte. Une humiliation.
Il s’arrête.
- Nous avons tendance à dire “Je suis comme ça parce que…”
Il laisse la phrase flotter.
- Mais permettez-moi de vous proposer une autre hypothèse. Le passé n’explique pas votre vie.
Il lève les yeux vers nous. Ezra se redresse aussitôt.
- Attendez… donc le passé ne décide pas de notre vie ?
Anandaël incline légèrement la tête.
- Exact.
Ezra réfléchit une seconde.
- C’est plutôt une bonne nouvelle.
Quelques regards se tournent vers lui.
- Parce que je viens de réaliser un truc.
Il regarde autour de lui.
- Je n’ai absolument aucun souvenir.
Un léger rire traverse les gradins.
- Donc techniquement, mon passé ne peut pas ruiner ma vie ici. J’ai peut-être été une catastrophe humaine avant d’arriver.
Il hausse les épaules.
- Mais on ne pourra jamais le prouver.
Les rires se répandent franchement. Je ris aussi. Et ce qui me frappe vraiment, c'est que c'est le premier rire vraiment libre depuis mon arrivée. Il sort tout seul, comme un réflexe.
Zoé secoue la tête en souriant.
- Tu vois tout comme une opportunité, lui répond-elle avec un sourire malicieux.
- Évidemment.
Ezra se tourne vers Anandaël.
- Donc si je comprends bien…
Il réfléchit.
- Même si j’ai vécu quelque chose d’horrible avant d’arriver ici…
Il désigne sa tête.
- Ça ne décide pas de ce que je vais faire maintenant.
Anandaël incline légèrement la tête.
- Exactement.
Ezra claque doucement des mains.
- Parfait !
Il se tourne vers nous.
- Donc aujourd’hui est officiellement le premier jour où je vais tout rater sans raison.
Les rires éclatent dans les gradins. Même Anandaël esquisse un très léger sourire.
Gianluca descend deux marches lentement.
- Donc si je résume…
Il regarde Anandaël.
- Le passé ne décide pas de notre vie.
- Exact.
Il incline légèrement la tête.
- Les traumas non plus, donc ?
- Ils influencent. Ils ne décident pas.
Gianluca réfléchit une seconde.
- Donc deux personnes vivent exactement la même chose… Même perte. Même douleur. Même injustice. Et l’une s’effondre. L’autre devient forte. Et vous dites que la différence… c’est que celle qui s’effondre l’a voulue ?
Quelques regards se tournent vers lui. Anandaël ne répond pas tout de suite.
- La différence est le sens que chacun donne à l’événement.
Gianluca esquisse un sourire.
- Intéressant.
La jeune fille aux mèches roses intervient depuis son gradin ombragé, voix posée mais directe.
- Mais dans ce cas… Pourquoi autant de gens restent marqués par leur passé ?
- Parce que le passé peut aussi devenir un refuge.
Silence.
- Un refuge ?
- Oui.
Il marche lentement.
- Si je dis : “Je suis comme ça à cause de ce qui m’est arrivé”… Alors je n’ai plus besoin de changer.
Un battement.
- Le passé devient une explication. Et parfois… une excuse.
Aux côtés de la jeune fille aux mèches roses, Caleb. La jambe qui tremble s'est arrêtée. Il fixe Anandaël avec une intensité que personne d'autre dans l'amphithéâtre n'a.
Comme quelqu'un qui reconnaît quelque chose qu'il aurait préféré ne pas entendre.
Donc certaines personnes préfèrent rester victimes ? relance-t-elle.
- Certaines personnes préfèrent rester dans ce qu’elles connaissent.
Il marque une pause.
- Même si cela les fait souffrir.
Gianluca reprend, amusé :
- Ça veut dire que, étant donné cette drôle d’amnésie étonnement acceptée, personne ici n’est condamné à rester ce qu’il était.
- Exactement, répond Anandaël. Mais cela signifie aussi une chose.
Gianluca le regarde.
- Laquelle ?
- Que vous ne pourrez plus vous cacher derrière votre passé.
Caleb se lève. Pas brusquement. Mais bruyamment. Les regards glissent vers lui. Il ne regarde personne. Il quitte l'amphithéâtre sans un mot.
Le silence qui suit est plus lourd que tous les autres.
Sa voisine le regarde partir. Son visage ne bouge pas. Mais quelque chose dans ses mains, qui se referment légèrement sur ses genoux, dit qu'elle voulait le retenir.
Je voudrais dire quelque chose. Je ne sais pas quoi… Juste quelque chose. L'envie reste là, inutile, coincée quelque part entre la gorge et les mots.
Je finis par regarder mes mains à la place. Ce qui est ma façon élégante d'admettre que j'avais quelque chose à dire et que j'ai choisi de ne pas le dire. Je fais ça souvent. Regarder mes mains, regarder un mur, regarder l'espace à dix centimètres à gauche de la personne que je veux regarder. C'est un réflexe. Probablement d'avant ici. Probablement de quelque chose que le baptême n'a pas effacé parce que ce genre de réflexe s'est installé trop profondément pour être alcoolisé par une fontaine en cristal.
C'est moins risqué.
Anandaël ne commente pas. Plusieurs groupes commencent à chuchoter.
Je me lance quand même.
- C’est donc pour éviter de se cacher derrière notre passé qu’on ne se souvient de rien avant notre arrivée ?
Tout l’amphithéâtre se retourne sur moi. Et derrière moi, une voix froide, précise, légèrement agacée :
- Entre autres. Mais aussi parce que c’est nécessaire.
Je me retourne.
Iris.
Elle me regarde avec cette tranquillité particulière qui ressemble à de l'indifférence mais qui ne l'est pas. Ses yeux sont d'une couleur intense. Je sens le monde s'arrêter une demi-seconde autour.
- Nécessaire ?
- Le Campus n'existe que parce qu'il y a un début. Un reset. Et ce reset doit être complet pour être libre, relance Anandaël.
- Libre de quoi, interroge une personne dans les gradins.
- De ce que vous portez. Libre pour, vous, être enfin ici, répond calmement Anandaël.
Subtilement et agilement, il repart sur un autre sujet. A partir de ce moment, impossible de me concentrer. Pourquoi personne ne se souvient d’avant ? Est-ce une bonne chose ?
Fais chier. Putin. Essaie de te rappeler… Je remarque que c’est la première fois que je suis vulgaire ici. Merde. Salope. Ah bah oui. Ça revient vite.
Pourquoi je suis ici ? J’ai la sensation de vouloir être ici. Mais pourquoi je suis venu ? Peut-être pour fuir quelque chose…
Et tous ces résidents… Ils ont l’air tous comme moi. Enfin presque tous… Mais ils sont là depuis quand ? Tout le monde a l’air de vouloir être ici et d’en être bien heureux. Enfin… Pas Caleb. Il me fait un peu flipper.
Je pense à Iris derrière moi. J'ai envie de me retourner pour la regarder à nouveau. Je ne le fais pas. Mais l'envie reste là, persistante, comme une question que je n'ai pas encore formulée.
Je repense à ce que j'ai traversé depuis mon réveil. Quelques heures seulement. Et pourtant… Tout paraît étrangement logique. Évident. Comme si j'avais toujours su que ce monde existait et que je n'avais fait que l'atteindre enfin.
Je me retourne sur Zoé, concentrée sur les grandes pensée d’Anandaël. Elle me regarde et me fait un clin d’œil, dont elle a l’air autant étonnée que moi. Elle m’inspire tellement de confiance…
Je commence à regarder chaque visage de l’amphithéâtre, les sourires, les regards dans le vide…
Je pense au fragment de ce matin : Zou…
Est-ce que le reset a effacé quelqu'un ?
Pas quelque chose. Quelqu'un.
La question reste là, sans réponse, pendant tout le reste du cours.
***
Plus tard, je sors de mes pensées en voyant quelques personnes se lever.
- Nous continuerons demain. Le cours est terminé.
Les participants se lèvent lentement. Je me surprends à chercher Caleb. Il n’est pas revenu.
Ezra s’étire. Il a un visage qui amuse, un regard qui annonce une anecdote drôle avant même qu’il ne la sorte.
- Franchement, j’aime bien ce genre de cours ! Ça fait réfléchir.
Gian Luca descend les marches. Iris le suit, légèrement en retrait. Elle ne me regarde pas. Elle regarde ses mains, puis relève les yeux vers les hauteurs du Campus. Quelque chose dans son profil dit qu'elle a déjà classé cette conversation.
- “Le sens que l’on donne au passé”, répète-t-il.
- C’est ça qui te perturbe ? je demande.
- Tout me perturbe.
La jeune fille aux mèches roses passe près de nous.
- Le passé peut être parfois trop lourd à porter…
Elle ne précise pas davantage. Elle me regarde.
- Salut. Moi c’est Liz.
Le prénom traverse quelque chose en moi. Pas un souvenir. Un choc.
Comme si mon corps reconnaissait quelque chose que ma tête n’a pas encore le droit de comprendre.
- Charlie, enchanté !
Je mens. Je ne suis pas enchanté. Je suis… déstabilisé.
Qui es-tu toi ? Je t’ai vite repéré. Et je ressens quelque chose de particulier. De l’affection … ? De la douleur… ? De l’espoir ? Ou de la peur… ?
Elle se tourne vers Zoé, sourit et lui fait un clin d’œil complice.
- Et Caleb, il va bien ? chuchote Zoé.
- Oui, mais ce n’est pas trop son truc ce genre de rassemblement…
Ce n'est pas une réponse complète. On le sent tous les deux, Zoé et moi
- Bref. Je retourne à Atlas. On se retrouve plus tard ?
Zoé acquiesce et Liz repart aussitôt.
- Enchantée Charlie ! A plus tard !
Je la regarde s’éloigner. À l’entrée de l’amphithéâtre, j’aperçois Elias, immobile, posé contre un arbre. Il observe. Son regard se pose sur moi.
Puis Liz s’arrête à son niveau et lui parle. Il répond brièvement. Quelque chose dans leur échange est trop court pour être anodin.
Liz repart. Elias me regarde à nouveau.
Il sourit.
Je réponds à ce sourire sans savoir pourquoi. Réflexe.
Je n'aime pas les réflexes que je n'ai pas choisis.
- On part se poser à Lyra, me prévient Ezra. Ça te dit de venir ?
Avant même que je ne réponde, il se tourne vers Zoé.
- Zoé, tu viens avec nous ? Gian ?
Zoé cherche Anandael du regard. Il discute avec un petit groupe. Elle hoche la tête.
- Je retourne à Hélios, annonce Iris en posant sa main sur le bras de Gianluca. Je vais aller courir un peu.
Sans vraiment réfléchir, je prends la direction de la maison Lyra avec Zoé, Ezra et Gian Luca. Comme si nous nous connaissions depuis des années.
Alors que je ne sais rien d’eux.

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