Premier drift.
Le restaurant est logé entre deux jardins intérieurs, discret depuis l'extérieur mais vaste dès qu'on franchit le seuil.
L'intérieur est chaud. Pas la chaleur d'un chauffage, quelque chose d'autre. Comme si les murs eux-mêmes retiennent une température humaine. Des tables en bois clair, des banquettes profondes, des plantes qui débordent des étagères.
Et du bruit. Un bruit juste. Celui de gens qui mangent, qui rient, qui parlent sans surveiller leur voix.
Je m'arrête une seconde sur le seuil.
Je regarde.
Deux filles partagent un plat en se coupant la parole mutuellement, sans que ça ne gêne personne. Un homme lit, seul, avec une femme assise en face de lui, silencieuse, présente. Un groupe de quatre rit fort autour d'une table trop petite pour eux, les coudes qui se touchent, les verres qui s'entrechoquent. Dans un coin, un garçon et une fille discutent en se penchant l'un vers l'autre, front presque contre front, comme si ce qu'ils échangent n'existe que pour eux.
Personne ne regarde sa montre.
Personne ne semble attendre que ça finisse.
- Par-là, dit Elias.
Il choisit une table en retrait, contre une fenêtre donnant sur un jardin intérieur. Vue sur les autres sans être au centre. Je note le choix sans commenter.
Un serveur dépose deux assiettes avant même qu'on ait dit quoi que ce soit. Légumes grillés, pain tiède, quelque chose qui sent le romarin et le citron.
- Comment il savait ce qu'on voulait ?
- Il ne savait pas. Il a choisi ce qui nous correspondait.
Je le regarde.
- C'est la même chose.
Un léger sourire.
- Pas tout à fait.
Je prends une bouchée. C'est bon. Trop bon, peut-être. Encore cette impression que tout ici a été calibré pour éviter la déception.
- Tu commences à trouver tes marques ?
- Je crois.
- Je savais que le Campus te plairait.
Il pose sa fourchette. Je pose la mienne.
- Comment tu pouvais savoir ? Tu me connais à peine.
- Je te connais assez.
- Non.
Le mot sort plus sec que prévu. Elias ne cille pas.
- Je ne me souviens même pas d'où je viens, je reprends. Je ne sais pas ce que j'aime. Je ne sais pas ce qui me fait peur. Comment toi tu pourrais savoir ce qui me correspond, alors que moi je suis incapable de répondre à ces questions ?
Un silence.
Pas gêné. Plutôt… attendu.
Il pose sa main sur la table. Je me surprends à poser ma main sur la table exactement comme lui, poignet posé, doigts légèrement écartés, le coude à la bonne distance.
Je la retire immédiatement.
Puis je passe les dix secondes suivantes à essayer de ne pas analyser ce que ça signifie que j'aie reproduit son geste sans le décider. Options disponibles : un, j'imite inconsciemment les gens que je trouve fascinants, ce qui est humain et légèrement humiliant. Deux, Elias a une façon d'occuper l'espace qui génère un champ gravitationnel et mon corps y répond sans consulter mon cerveau, ce qui est inquiétant. Trois, je cherche des explications rationnelles parce que c'est infiniment plus confortable que d'admettre que je suis en train de copier mon propre Boties comme si c'était la version de moi que j'aurais voulu être.
Option trois. C'est option trois.. Je décide de ne plus y penser. Ce qui fonctionne environ quatre secondes.
- Peut-être que la réponse à ces questions n'est pas dans ton passé.
- C'est une belle façon de ne pas répondre.
- C'est une vraie réponse.
Je le regarde. Il ne cherche pas à gagner. Il n'essaie pas de me convaincre. Il dit juste ce qu'il pense, avec cette stabilité qui m'agace autant qu'elle me rassure.
- Et si mon passé contient quelque chose ou quelqu'un d'important ? dis-je.
La phrase m'échappe avant que je comprenne d'où elle vient. Elias me regarde. Une fraction de seconde de plus que d'habitude.
- Ce quelque chose ou cette personne ne t’a pourtant pas retenu.
Je ne réponds pas. Je baisse les yeux sur mon assiette. Quelque chose vient de se contracter dans ma poitrine. Un endroit sans nom.
Zou…
Je chasse le fragment avant qu’il prenne forme.
À la table voisine, un groupe plus jeune parle fort. Je capte des bribes sans chercher à écouter.
- Les Olympiades, c'est dans combien de temps ?
- La cérémonie, ce n’est pas demain ?
- Déjà ?!
- Helios va encore écraser tout le monde, comme d'habitude.
- La dernière fois, c'est Verdan qui a gagné l'épreuve de coordination.
- Par chance.
- Par intelligence. C'est différent.
Je me retourne légèrement. Trois résidents, deux filles et un garçon, animés, les mains qui bougent.
- C'est quoi, les Olympiades ? je demande à Elias.
Il pose son verre.
- Le grand événement du Campus. Chaque Maison engage ses résidents dans une série d'épreuves.
- Quel genre d'épreuves ?
- Ça dépend. Certaines testent la réflexion, des énigmes collectives, des défis de stratégie où la solution n'est accessible qu'en combinant plusieurs façons de penser. D'autres demandent de la précision, de la rapidité. Et il y en a qui ne peuvent pas être gagnées seul. Des épreuves d'entraide, où la meilleure Maison n'est pas celle qui court le plus vite, mais celle qui ne laisse personne derrière.
- Et les gens… ils y tiennent vraiment ?
Elias regarde la table voisine.
- Tu vois ces trois-là ?
Je regarde.
- Ils débattent de la composition de leur équipe depuis hier soir. Ils n'ont pas dormi.
Je les observe. L'intensité dans leurs yeux. Ce mélange de fierté et de stratégie, comme si l'enjeu dépassait largement une simple compétition.
- C'est pas juste un jeu, alors.
- Non. C'est l'endroit où le Campus se révèle. Où les Maisons cessent d'être des étiquettes et deviennent quelque chose de réel. Où on découvre ce qu'on est capable de faire pour les autres.
Il prend une gorgée.
- Chaque édition est différente. Les épreuves ne sont jamais annoncées à l'avance. Et les meilleures équipes ne sont pas toujours celles qu'on attend.
Quelque chose dans sa façon de dire ça me donne envie d'y être. Pas pour gagner, juste pour voir.
- Et Verdan ? On a une chance ?
Un sourire.
- Tu es là depuis hier.
- Ce n’est pas une réponse.
- C'est une observation.
Je secoue la tête, mais je souris malgré moi.
On mange en silence un moment.
Un silence différent des autres. Pas vide. Habité. Les voix autour de nous, la musique basse, le bruit des assiettes. Ce restaurant a quelque chose que je n'arrive pas à formuler. Une façon de contenir les gens sans les enfermer.
- C'est quoi, un Drift ?
Elias relève les yeux.
- Pourquoi tu demandes ça maintenant ?
- J'ai entendu le mot ce matin. Au cours. Et avant ça aussi, je crois.
Je marque un temps.
- J'ai l'impression de le connaître. Mais je ne sais pas d'où.
Il m'observe.
- Tu veux essayer ?
- C'est dangereux ?
- Non.
- C'est quoi alors ?
Il pose ses coudes sur la table. Se penche légèrement vers moi. Juste assez pour que sa voix ne porte pas aux tables voisines.
- C'est réel.
- Réel comment ?
Il se lève.
- Viens.
***
Nous partons du restaurant, avec certains regards tournés vers nous.
Le Campus s'est animé depuis ce matin. Les allées sont plus peuplées, les voix plus nombreuses. Des groupes traversent les jardins, s'interpellent d'un bâtiment à l'autre. Quelqu'un joue d'un instrument à cordes depuis une fenêtre ouverte, quelque chose de lent, de presque mélancolique, qui se dissout dans l'air chaud avant qu'on puisse vraiment l'attraper.
Je marche à côté d'Elias.
Je ne sais pas si c'est moi qui ai ajusté mon pas ou lui. Probablement lui. Il a cette façon de s'adapter sans que ça se voie.
- Tu es mon Boties.
Je le dis comme ça. Sans vraiment chercher à en faire une question.
Il ne ralentit pas.
- Oui.
- Depuis quand ?
- Depuis que tu es là.
- Ça veut dire quoi, exactement ? Boties.
Il réfléchit une seconde.
- Une présence conçue pour t'accompagner. Adaptée à ce que tu es.
- Adaptée comment ?
- À ta façon de penser. De ressentir. À ce dont tu as besoin, même quand tu ne le sais pas encore.
Je laisse passer quelques pas.
- Donc tu me connais mieux que moi.
- Non. Je te connais différemment.
Je fronce les sourcils.
- C'est quoi la différence ?
- Toi, tu te connais de l'intérieur. Avec tout ce que ça implique, le doute, l'angle mort, les zones que tu refuses de regarder. Moi, je te vois de l'extérieur. Mais ça ne veut pas dire que je vois mieux. Juste autrement.
Je réfléchis à ça.
- Et tout le monde en a un ? Un Boties ?
- Tous les résidents, oui.
- Ils sont tous… comme toi ?
Un léger temps.
- Ils sont tous ce dont leur résident a besoin. Aucun n'est identique.
Je regarde devant moi. Un groupe passe en sens inverse, trois résidents qui rient fort, suivis de près par deux silhouettes plus calmes… Je fais le lien immédiatement. Résidents.
Boties.
Je n'aurais pas fait la distinction hier. Maintenant je les vois partout. C'est comme apprendre un mot nouveau : soudainement il est dans chaque phrase.
- Mais… Tu es humain ? Tu ressens quelque chose ?
La question sort avant que j'aie décidé de la poser. Elias ne tressaille pas.
- Qu'est-ce que tu entends par ressentir ?
- Je sais pas… Est-ce que tu… t'ennuies ? Est-ce que tu as des sentiments ? Est-ce que tu as une conscience ? Tu es quoi ?
Il marche encore quelques secondes avant de répondre.
- Je ne sais pas si ce que j'éprouve ressemble à ce que toi tu appelles ressentir. Mais il y a des moments qui ont plus de densité que d'autres.
- Des moments comme lequel ?
- Comme maintenant.
Je le regarde. Son profil. Cette façon qu'il a de regarder devant lui sans jamais sembler absent.
- C'est censé me rassurer ou m'inquiéter ?
Le coin de sa bouche bouge. Presque.
- C'est censé être honnête.
On longe un bâtiment que je n'avais pas encore remarqué, une longue façade de pierre claire, ouverte sur une cour intérieure où des résidents s'entraînent en silence. Mouvements lents, synchronisés. Quelque chose entre la danse et le combat.
- Et si j'avais pas envie d'un Boties ? je demande.
- Tu en as déjà un.
- Je sais. Mais si j'avais pas envie.
- Alors je serais là quand même. Juste plus discret.
Je secoue légèrement la tête.
- Ce n’est pas vraiment un choix, alors.
- Non.
Il dit ça simplement. Sans s'excuser, sans l'habiller. Juste non.
- Au moins t'es honnête.
- Toujours.
- Sur tout ?
Un silence.
Deux secondes. Peut-être trois.
- Sur ce qui compte.
Je veux pousser la question. Comprendre ce qu'il entend par là. Ce qui compte pour lui, selon quels critères, décidé par qui.
Mais quelque chose dans son ton me dit que la réponse ne viendra pas maintenant. Pas parce qu'il refuse. Parce qu'il attend que je sois prêt à l'entendre.
Ce qui m'agace encore plus. Je ne suis pas habitué aux gens trop honnêtes. Ça me met mal à l'aise d'une façon que je n'arrive pas à justifier. Comme si l'honnêteté totale était une forme de pression très polie.
Je me tais. Ce qui est probablement ce qu'il attendait.
On prend un chemin légèrement en retrait des allées principales. Le sol change sous mes pieds, plus souple, recouvert d'une herbe courte et dense. Les bâtiments s'écartent. Et dans l'espace qui s'ouvre entre eux, je le vois.
Il est là depuis le début, j'en suis sûr. Mais je ne l'avais pas vraiment regardé.
Le Cortex.
Il ne ressemble à rien d'autre sur le Campus.
Là où les autres bâtiments s'élèvent, s'affirment, tracent des lignes franches contre le ciel, lui se pose. Circulaire, bas, presque enfoui dans le sol comme quelque chose qui aurait poussé de l'intérieur plutôt qu'été construit de l'extérieur. Ses parois ne sont pas droites, elles ondulent légèrement, comme si la matière elle-même refusait la rigidité. Translucides par endroits, opaques à d'autres, selon un rythme que je ne comprends pas encore.
Il n'a pas de fenêtres. Pas d'angles. Pas de façade principale. Aucun côté ne semble plus important qu'un autre. On pourrait en faire le tour sans jamais trouver d'entrée évidente. Et pourtant, il y en a une.
Je le sais. Je ne sais pas comment je le sais.
Je m'arrête.
Je ne décide pas de m'arrêter. Mon corps le fait pour moi. On n'en avait pas discuté. Je commence à me demander si on est toujours d'accord sur qui dirige.
- C'est quoi ce matériau ? je murmure.
- On ne sait pas vraiment.
Je le regarde.
- Comment on ne sait pas ?
- Il était là avant qu'on comprenne comment le décrire.
Je reviens au bâtiment. Cette phrase aurait dû m'inquiéter. Elle m'inquiète, en fait. Mais pas assez pour que j'aie envie de rebrousser chemin.
Plus je le fixe, plus j'ai cette sensation étrange. Pas de la peur. Plutôt de la reconnaissance. Comme si une partie de moi connaissait cet endroit d'une façon que mon cerveau n'a pas encore traduite en souvenir.
- Le mot Drift, je dis lentement. Je l'ai entendu ce matin. Et j'ai eu l'impression de le connaître.
Elias ne répond pas tout de suite.
- C'est souvent comme ça, dit-il enfin. Avec le Cortex.
- Souvent comme ça comment ?
- Les gens s'en approchent en ayant l'impression de revenir quelque part.
Je déglutis.
- Et c'est normal ?
Il me regarde.
- C'est fréquent.
Ce n'est pas la même chose. Et on le sait tous les deux.
On s'avance vers l'entrée. Elle se révèle à mesure qu'on s'en approche. Pas une porte à proprement parler, plutôt une interruption dans la matière, un passage que le bâtiment semble consentir plutôt qu'offrir. L'air change juste avant qu'on la franchisse. Plus dense. Plus chargé. Comme avant un orage, quand la pression atmosphérique bascule et que le corps le sent avant le ciel.
Je marque un pas d'hésitation.
- Et on fait quoi, une fois à l'intérieur ?
Elias s'arrête sur le seuil. Se retourne vers moi.
- Tu ressens.
- Ça veut dire quoi ?
- Fais-moi confiance.
Mon cœur s’accélère. Fais-moi confiance. Trois mots. Dans n'importe quelle autre circonstance, j'aurais probablement répondu quelque chose d'intelligent. Là, je hoche juste la tête comme un idiot et j'avance.
Je franchis le seuil.
Le Cortex est encore plus impressionnant de l’intérieur. Le bâtiment semble respirer.
Pas une métaphore. Une impression physique, une légère pulsation dans les murs translucides, un rythme lent, presque organique. La lumière du ciel y entre déformée, fragmentée, comme si l'espace lui-même hésite à laisser passer les choses telles qu'elles sont.
Et au centre… cette chose.
Une surface noire. Parfaitement lisse. Parfaitement immobile.
Mais plus je la regarde, plus j'ai l'impression qu'elle me regarde aussi.
- C'est quoi, ça ? je murmure.
- Un point d'entrée.
Je reste figé.
- Et on fait quoi ?
Elias s'approche du bord. Il ne regarde pas la surface. Il me regarde, moi.
- Tu ressens.
- Ça veut dire quoi ?
- Laisse-toi faire.
Je m'approche. Lentement. Très lentement.
La surface ne réagit pas. Je tends la main.
Et au moment où mes doigts s'en approchent, elle ondule. Comme une peau. Comme quelque chose de vivant qui aurait senti ma chaleur.
Je me fige.
- Elias…
- Continue.
Ma gorge se serre. Je pose la main.
Instantanément, le noir remonte le long de mon bras. Froid. Vivant. Précis. Comme s'il connaît le chemin. Je recule d'instinct. Trop tard. La sensation grimpe. Coude. Épaule. Cou. Je n'arrive plus à respirer.
- Elias !!!
Et là… Tout bascule.
***
Le vent.
Fort. Salé. Réel.
Je cligne des yeux. La lumière m'aveugle une seconde, puis le monde se pose devant moi avec une netteté presque douloureuse.
L'océan. Immense. Infini. D'un bleu qui n'existe pas dans les couleurs que je connais. Plus profond que ça, plus vivant.
Je suis debout sur une falaise. La craie claire contraste avec l’herbe verte courte qui ondule sous le vent. En contrebas, la mer frappe la roche. Les vagues explosent en écume contre la paroi, puis se retirent dans un grondement profond.
Le vent s'engouffre dans mes vêtements, traverse mon corps comme s'il voulait vérifier que j'existe vraiment. Je fais un pas. Puis un autre. Cette falaise. Je la connais.
Pas dans mon cerveau. Dans mes pieds. Mes pieds savent où sont les creux dans la roche, les plaques instables, l'endroit où le sol se dérobe légèrement à deux mètres du bord. Mes pieds ont mémorisé ce chemin. Des dizaines, peut-être des centaines de fois.
Je fais trois pas vers la gauche. Instinctivement. Et sous mon pied droit, une pierre bascule légèrement, exactement comme je savais qu'elle le ferait.
Je me mets à courir. Sans réfléchir. Sans me demander pourquoi. Sans avoir peur.
Je ris. Un rire que je ne reconnais pas tout à fait. Trop libre, trop haut, trop entier. Le rire de quelqu'un qui n'a rien à protéger.
Et c'est là que ça arrive.
Pas une image. Pas un son. Une sensation. Comme un écho venu de trop loin pour être localisé. Comme si quelqu'un, quelque part, avait ri exactement comme je viens de rire. Exactement de la même façon. Exactement au même endroit.
Zou…
Je me retourne. Personne. Je fronce les sourcils.
- T'as entendu ?
- Quoi ?
Je cligne des yeux. Le vent. Les vagues. Rien d'autre.
- Rien, je dis.
Mais ce n'est pas tout à fait vrai.
Je cours le long du bord. Je m'arrête net. Je respire. L’odeur du sel me remplit les poumons. L’air pique légèrement ma gorge. Je sens le vent passer sur ma peau, glisser dans mes cheveux.
Je suis… stable.
Je regarde mes mains.
Elles sont propres. Sèches.
Aucune trace noire.
Mon cœur ralentit.
Le bruit des vagues monte du bas, régulier, hypnotique. Chaque choc contre la falaise résonne jusque dans ma poitrine.
Je m’avance.
Le vide, en dessous. Le vide, partout. Et pourtant… Rien. Aucune peur. Pas l'ombre d'un vertige.
Juste cette sensation étrange et absolue d'être à ma place.
Je ferme les yeux. Le vent me frappe le visage. Le soleil chauffe ma peau jusqu'à l'os. Et pendant une seconde, une seule, tout est simple. Tout est exactement comme ça devrait être.
Sauf que quelqu'un devrait être là à ma gauche. Ou à ma droite. Et il n'y a personne.
- Alors ?
Je me retourne.
Elias est derrière moi. Parfaitement calme. Les mains dans les poches, le regard posé sur l'horizon, comme s'il savait depuis longtemps ce que j'allais ressentir en le voyant.
- C'est…
Je cherche mes mots. Il n'y en a pas.
- C'est réel, dit-il simplement.
Et je comprends ce qu'il voulait dire. Pas un monde trop parfait. Un moment vrai, avec tout ce que ça implique. La texture de la roche sous mes semelles. Le goût du sel sur mes lèvres. La lourdeur de l'air chaud. Ce n'est pas comme dans le Campus. C'est une autre forme du monde.
Si c’est ça la réalité… alors le reste ne m’intéresse pas.
Je regarde l'horizon. Ma voix est plus basse.
- Je me sens libre. Comme si… comme si tout était possible.
Je serre légèrement les doigts dans l’herbe. Mes doigts la reconnaissent. Pas comme un souvenir. Plutôt comme une certitude. Cette herbe-là, cette texture-là.
Quelqu'un s'est déjà accroupi ici avant moi. Dans ce corps. Ou c’est moi ?
Je me relève sans m'expliquer pourquoi ça me serre la gorge. Mais cet instant me donne une force étrange.
- Je me sens grand.
Le vent souffle plus fort. Les vagues frappent la roche.
Je pense au Campus. À ma chambre. À Zoé. À tout ce qui est stable, maîtrisé.
Ici, c’est différent.
Ici, ça respire.
- C’est suffisant pour une première fois, dit Elias doucement.
Je tourne la tête vers lui.
- On peut rester encore un peu ?
Elias m'observe. Juste une fraction de seconde de trop. Puis il détourne le regard vers la mer.
- Profite.
Je regarde à nouveau l'océan.
Et je comprends quelque chose. Un truc simple, brutal, presque embarrassant dans sa clarté. Je ne veux pas partir. Pas maintenant. Peut-être jamais.

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