L'arrivée de l'inspectrice
La sonnerie du téléphone retentit dans l'appartement baigné dans les ténèbres. L’enquêtrice lève ses yeux encore endormis par le sommeil et décroche d’une voix pâteuse et traînante.
- Mademoiselle Velaine ? demande l’homme à l’autre bout du fil. C’est l’inspecteur Jaconvish. Je suis navré de vous appeler à une heure aussi tardive mais nous aurions besoin de vos talents pour une enquête.
Lily regarde l’horloge sur le mur au-dessus du buffet qui indique trois heures passées.
- Je ne vois aucun problème à intervenir à vos côtés, dit-elle dans un soupir, mais en revanche j’en vois un à ce que l’on me tire du lit avant même que le soleil n’ait fait venir ses premiers rayons.
- J’en conviens, mais le cadavre a été découvert il y a seulement une demi-heure et j’ai pensé que vous aimeriez être informée de la situation le plus rapidement possible.
- Vous avez bien pensé, lui répondit-elle, un sourire se dessinant lentement sur son visage. Dites-moi où vous trouvez.
Quelques minutes plus tard, l’enquêtrice Lily descend d’un fiacre devant un immeuble résidentiel. Ce quartier est l’un des plus riches de Dublin, abritant les plus grands politiciens et scientifiques du pays. Elle monte les quelques marches qui la mènent devant la porte et jette un rapide coup d'œil à la plaque sur le mur indiquant le nom de tous les résidents. Elle pousse le battant et monte rapidement jusqu'au quatrième étage.
- Alors, qu’est qui a bien pu arriver à notre cher agent immobilier Julien Delmas, déclare-t-elle en entrant dans l'appartement 4B.
Un agent de police la regarde, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte avant de se reprendre et de bafouiller à l’inspecteur qu’il ne devait rien lui révéler de l’enquête par téléphone.
- Oh, mais je ne lui ai rien révélé de plus que qu’un meurtre avait été commis à cette adresse, un lent rictus se formant sur son visage. Comment avez-vous deviné cette fois-ci Mademoiselle Velaine ?
- Rien de bien compliqué ! J’ai seulement observé ce qui m’entourait et écouté ce que vous m’avez dit au téléphone.
Devant l’air interloqué des policiers, Lily poursuit:
- Monsieur Jaconvish ! Vous m’avez donné l'adresse, j’ai simplement regardé en arrivant le nom des résidents, la seule lumière était ici, au quatrième étage à l'appartement 4B comme vous me l’aviez indiqué. J’ai donc lu le nom de Julien Delmas à cet étage. J’en ai ensuite déduit qu’il était agent immobilier quand j’ai remarqué une enveloppe dans sa boîte aux lettres portant le cachet de l’agence immobilière The Connacht Registr. Et si je n’étais pas sûre de cette dernière information, elle a été confirmée à mon entrée quand j’ai vu la carte de visite posée sur ce meuble, répond-elle d’un ton las montrant qu’elle s’ennuyait ferme de devoir tant d’explications et en désignant un petit buffet en bois verni.
L’agent la regarde toujours avec une expression dans laquelle se mélangent admiration et frayeur.
- Je… commença ce dernier avant de se tourner vers l’inspecteur. Vous avez bien fait de faire venir Mademoiselle ici. Je l’amène voir le corps dans ce cas. Mais cela ne la dérangera pas de voir un cadavre et du sang ? poursuit-il plus doucement.
Lily Velaine explose d’un rire cristallin derrière lui. L’inspecteur a lui aussi du mal à retenir un début de rire.
- Voyez-vous Thomas… commence Jaconvish entre deux hoquets, Lily, enfin… Mademoiselle Velaine a assurément vu plus de corps que vous n’en verrez dans toute votre vie. Alors n’ayez crainte et amenez-la le voir.
Thomas fait signe à l’enquêtrice de le suivre et il se dirige vers la première porte à sa droite. Lily le suit et entre dans un salon richement décoré. Tout l’appartement semble avoir été aménagé et décoré afin d’être le plus sobre possible pour que les éléments de haute facture soient mis en valeur et remarqués au premier coup d'œil. Les délicates moulures au plafond représentant des feuilles de vigne encadrent un imposant chandelier de cristal qui éclaire la pièce d'une douce lumière. Tout est blanc ou doré sauf les meubles en bois massif vernis comme celui de l’entrée. Un courant d’air frais s’infiltre par la porte menant au balcon de derrière un imposant canapé d’angle laiteux qui couvre une grande partie de la pièce, ne laissant la place qu’à un petit cabinet à côté d’une porte et à une table basse. Au milieu de toute cette blancheur, le corps inanimé de l’agent immobilier détonne. Il est face contre terre, dissimulant ainsi son visage dans l'épais tapis. C’est un homme petit, d’âge moyen avec d'épaisses boucles châtains. Il porte un élégant costume marine et a les pieds nus. A la base de son crâne un coupe-papier y est planté, en partie dissimulé par ses cheveux. L’enquêtrice ne remarque aucune trace de sang sur les meubles, seulement dans les cheveux de la victime, sur son cou, et une petite flaque à droite de sa tête, sur le tapis, déjà en train de sécher.
- Nous sommes arrivés quand sa voisine de palier, Elodie Vernet, nous a appelé après avoir entendu un bruit sourd suivi d’un cri, dit l’agent avant de se retourner vers Lily. De plus, elle nous a confié avoir remarqué depuis son propre balcon que la lumière dans cet appartement était inhabituellement allumée depuis un moment déjà.
Elle hoche la tête, sortant de son sac à main en cuir un petit calepin ainsi qu’un crayon.
- Avez-vous relevé d’autres éléments ? demande-t-elle. Et avez-vous déjà quelques hypothèses dont vous pourriez me faire part ?
- Tout à fait, nous avons trouvé, comme vous pouvez le voir, son téléphone débranché, comme s’il avait tenté d’appeler à l’aide. Il y a également un verre avec un fond de whisky et une tasse avec un sachet de thé sur sa table basse. Dans sa salle de bain qui se trouve par ici, dit Thomas en poussant la porte à côté du cabinet, se trouve une serviette mouillée. Maintenant elle s’est désormais estompée, mais à notre arrivée de la buée se trouvait dans toute la pièce. L’inspecteur ne partage pas mon avis mais je pense que le meurtrier s’est lavé ici afin d’effacer toute trace de son passage, dit Thomas d’un air embarrassé et en se balançant d’un pied sur l’autre, gêné de contredire son supérieur.
Lily lui sourit gentiment avant de se déplacer pour voir par elle-même ce qui se trouve dans la salle de bain. La pièce est petite, accueillant une étroite baignoire et un lavabo au-dessus duquel se trouve un miroir, portant encore des traces de ladite buée. La serviette est posée nonchalamment sur le rebord de l’évier. La jeune femme en touche le tissu et constaste à son tour l’humidité du textile.
- Autre chose ? l’interroge-t-elle.
- Oui, c’est d'ailleurs interpellant…répond l’agent songeur. Une empreinte a été laissée sur le balcon près de la rambarde et quand nous sommes arrivés la porte était fermée à clé. Il est donc possible que le coupable soit rentré dans l’appartement avant de fermer la porte à double tour et de s’enfuir par le balcon, même si nous sommes au quatrième étage. Et nous savons qu’il est mort à deux heures trente deux, si le meurtrier n’a pas modifié l’heure de sa montre cassée par la chute.
- C’est possible…Des suspects ?
- Trois. Sa voisine de palier, celle qui nous a appelés, Elodie Vernet. Son collègue de travail, Mathieu Cordier. Et enfin Henri Vidal, le propriétaire de l’immeuble.
- Bien, poursuit Lily, pouvez-vous les faire venir ou est-ce déjà fait ? Et Monsieur Delmas avait-il un bureau ? Si c’est le cas j’aimerais le voir avant de rencontrer les suspects.
- Ils vous attendent tous les trois dans la cuisine. Bien sûr. Par ici s’il vous plaît.

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