Je ne me cacherai plus en toi. Rena Cordis: pourquoi ce nom de plume ?
J'avais la boule au ventre le sais-tu ?
Chaque jour, chaque heure, chaque nuit. Cette angoisse, cette peur sourde au monde, ce monde laid et si cruel. Il y avait des éclats de lumière ça oui. Mais bien plus d'éclats en moi. Qui étais-je alors ? Pouvais-je être ?
Les mots seuls m'arrachaient au vide. Lire. Imaginer. Des heures durant. Un rocher salvateur dans le torrent de mes maux.
Ils n'y pouvaient pas entrer.
Mais lire n'a plus suffit. Il n'y avait pas assez de mots pour éclipser la douleur, les cris, l'humiliation. Le rejet. L'insécurité. Les flots m'entrainaient inexorablement de heurts en heurts.
Seule. Plus assez de livres. Je lisais trop. Trop vite. Je n'avais plus rien pour survivre.
Il me fallait un Autre. Un Autre, prendre le risque. Je n'avais plus rien à perdre. Internet. Il y avait forcément d'Autres qui comme moi ne se suffisaient plus.
Et finalement, j'avais trouver ma place dans cette univers de chats, cette série interminable: La Guerre des Clans. J'avais déjà tout lu de la série, en tout cas tout ce qui était déjà parut. Et 2 tomes par an... je doutais de tenir jusque là. Et si d'Autres s'étaient approprié ce monde-ci ?
Internet. J'avais peur. Pas question de tendre le bâton pour me faire battre. Je n'avais déjà pas la place d'exister dedans et en dehors de chez moi. Pas mon imagination. N'y entrez pas. C'était tout ce qu'il me restait encore.
Fanfictions. Je découvrais.
Je LA découvrais. Son talent, sa plume. Je l'admirais. Bien par hazard je me mis à écrire moi aussi, dans ce bus qui me traînait d'un enfer à l'autre. Une voix d'enfant soufflait dans ma tête: "c'était mon rêve, tu te souviens ?".
La réalité s'effaçait sous mes pattes. Je la poursuivais ma fourrure tigrée plus sombre que la sienne s'accrochait aux ronces. Elle était devant, toujours devant, je devais plisser les yeux pour ne pas perdre sa trace. Je n'osais pas accélérer. Elle me rejetterais. Non ?
Tout au doute, le cœur battant a tout rompre, je ne me vis pas de suite grimper auprès d'elle. Timidement, je m'approchais.
Qui étais-je ? Cœur de Renard. J'étais celui qui refusait de survivre, qui croyait se perdre alors qu'il rayonnait d'une envie ineffable de vivre. Celui que l'on repoussait mais qui auprès d'elle, d'eux, trouvait sa place.
Une amitié était née. Une vieille passion déterrée. Je n'étais pas seule.
Cette amitié existe aujourd'hui encore.
Cœur de Renard c'est moi. Une part de moi, la plus forte de toute. J'ai grandit. J'ai survécu.
Cœur de Renard était devant moi à présent, assis obstinément sur ma feuille. Je l'observais. Ses poils roux, ses yeux d'ambre. Ce regard tranquille empreint de cette sérénité que je lui avais tant envié.
- Tu m'en voudrais ? Ma voix me fit grimacer. Je détestais m'inclure, faire entrer mon moi réel dans ma précieuse bulle interne. Je préférais voir le monde à travers ses yeux.
Mais aujourd'hui... aujourd'hui j'étais moi et lui à la fois.
- Je serai toujours là, quelque soit ton choix, miaula mon double.
Mes doigts serraient mon stylo, le cœur serré.
- Je ne sais que faire. J'aimerais changer de nom de plume, grandir, faire découvrir MON univers... mais... Je ne peux te perdre. TU ES MOI.
- Je suis toi. Le rouquin lècha les poils rebelles de son épaule. Aucun doute n'habitait ses prunelles. Tu as déjà choisis pas vrai ?
Je secouais la tête. Son double ou plutôt l'humaine paumée du réel que j'étais. Celle qui ne pouvait se résoudre à continuer l'aventure sans lui.
- J'ai demandé des avis, admis-je.
Cette phrase sonnait comme la pire des trahisons.
Cœur de Renard ronronna.
- Fonce ! Montre leur qui nous sommes vraiment. Tu n'as plus à te cacher.
Je souris doucement.
- Nous sommes Cœur de Renard quand nous écrivons tu sais ?
Je tendis mes doigts vers lui. Ils ne rencontrèrent que le vide. Mais moi, je savais. Il était palpable.
- NOUS sommes. Coeur de Renard c'est moi sans toi. Aujourd'hui nous coexistons.
J'enroulais une mèche de mes cheveux autour de mon doigt. Pourquoi diable ce choix était-il si dur et me paraissait pourtant crucial ?
- Tu sais j'ai découvert que chacune des lettres de ton nom faisaient partie de mes prénoms et nom.
- Tu vois... il se gratta l'oreille. Je suis en toi.
- Depuis toujours. Approuvais-je, soudain apaisée. Tu sais. Dis-le. Mon nouveau nom de plume reprendrait le même schéma, commençais-je. Il ne s'éloignerait pas de toi, de notre vécu. Mais il m'inclurait moi aussi.
Cœur de Renard renifla ma feuille.
- Des idées ?
Mes doigts s'enfoncèrent dans sa fourrure avec tendresse. Il frotta son museau dans mon cou et nous restions un instant ainsi, le souffle au diapason.
- Cordis. Ça signifie "du cœur" en latin. Et Rena, ça vient évidemment de Renard. J'esquissais un sourire satisfait. Si je choisi ce nom, je m'appellerais toujours Coeur de Renard au fond.
- Mais en version nom et prénom d'humain. Tu t'es vachement foulée. Coeur de Renard me gratifia d'un ronron complice. Rena Cordis. J'aime bien !
- Mes amis et ma famille ont préféré celui-là aussi. Et c'est celui qui nous correspond le plus, qui reste le plus fidèle à qui nous étions...
-... et à qui nous serons.
L'émotion me prit à la gorge. Doucement je traçais chaque lettre de ce nouveau nom dans mon carnet.
- Alors c'est officiel... ?
- Je serai toujours là... Il se lova contre ma poitrine.
Ma paume resta-là quand sa présence s'estompa.
- Merci Coeur de Renard. Tu m'a sauvée. Murmurais-je. Je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. À nous d'apporter cette lumière de vie aux autres à présent. Je ne me cacherais plus, je te le promets.
Je glissais doucement mon pouce sur les lettres, sur cette feuille encore chaude de sa présence, grandie par cette décision.
- Il va me falloir quelques jours pour m'y faire...

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