28 · Au cœur de la tempête
Il fallut de longues minutes à Eldria pour émerger. Le sang lui tambourinait aux tempes, et elle avait l'impression que tout son corps avait été précipité du haut d'une falaise tant chacune de ses articulations hurlait de douleur. Elle entrouvrit les paupières et fut aussitôt agressée par une lumière vive. À mesure que la conscience lui revenait, les souvenirs affluaient par bribes : le palais, la salle du trône, Lélia, la gifle, le chiffon plaqué sur sa bouche... puis plus rien que le flou. Restait pourtant le ressac des sensations confuses : l'eau savonneuse glissant sur sa peau, une odeur de jasmin, des mains sur son corps... des gens qui la manipulaient, qui la touchaient, qui la forçaient à... Non. Non, impossible.
Doucement, elle redressa la nuque et sentit aussitôt une vive protestation émaner de l'ensemble de sa maigre musculature. Luttant contre la souffrance, à travers le voile humide de ses cils, elle devina sa propre silhouette étendue et constata qu'elle était encore nue. Mobilisant des forces qu'elle ne se soupçonnait plus, elle tendit le bras et effleura du bout des doigts son entrejambe : son pubis, censément duveteux, était désormais aussi lisse que l'opale. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : on l'avait épilée.
Malgré elle, elle bascula sur le côté et chuta d'un bon demi-mètre, s'écrasant lourdement sur un sol dur et poussiéreux. Là, prise d'une nausée fulgurante, envahie par un dégoût profond, elle vomit le peu que son estomac consentit à lui céder. Son esprit rejeta en bloc la réalité, et elle replongea.
Quand elle refit surface, il faisait encore jour. Cette fois, le poison qu'on lui avait inoculé s'était suffisamment dissipé pour lui permettre de prendre la mesure de son environnement : elle gisait sur un sol de granit grossier, par endroits simplement recouvert d'un tapis de sable ocre. La lumière du dehors, crue, filtrait par une mince ouverture près du plafond, obstruée par une grille d'acier rouillé. En face d'elle, d'épais barreaux de fer scellaient sa captivité.
Avec la sensation angoissante de rejouer un souvenir traumatique, elle se hissa péniblement sur ce qui lui tenait lieu de couchette – une mince paillasse sommairement matelassée –, d'où elle avait chu. Là, elle se roula en boule... et éclata en sanglots. Épuisée, ses forces l'abandonnèrent encore, et elle retomba promptement dans un sommeil lourd, dénué de rêve.
Lorsqu'elle se réextirpa de sa léthargie, l’aube commençait à peine à esquisser ses premiers rayons. Avec le soleil naissant, la douleur s’atténuait peu à peu. Elle se redressa dans ce qui s’avérait une cellule spartiate, ouvrant sur un long couloir vide et monotone. Seul le sifflement morne du sirocco, filtrant par l'embrasure donnant sur l'extérieur, venait troubler le silence absolu des lieux. S'aidant d'un seau qu'elle posa à l'envers en guise de marchepied, elle se hissa péniblement jusqu'à la brèche entravée par l'acier, et s’avisa qu'elle se trouvait toujours sur l'île du palais. De l'autre côté de la petite étendue lacustre, elle apercevait les bâtiments beiges de la cité, mirage d’une liberté désormais perdue.
Résignée, elle regagna sa couchette. Après tous ces efforts, toutes ces péripéties, elle se retrouvait ramenée à la case départ, séparée de ses amis... et même simplement de ses vêtements. Au moins, à la forteresse de la Rose-Épine, on lui autorisait à porter un pagne. Ici, elle avait troqué le froid humide d'autrefois contre la chaleur sèche de cette nouvelle prison. Qu'avait-elle donc fait pour mériter un tel sort ? Elle enfouit son visage dans ses paumes, serra ses tempes entre ses doigts et, faute d'autre recours, se remit à pleurer.
Où était passée Lélia ? Entreprendrait-elle quelque chose pour la faire sortir d'ici ? C'était une princesse, après tout. En tant que noble, elle devait jouir du pouvoir d'agir à sa guise. Ou peut-être avait-elle mieux à faire que de se soucier du sort d'une roturière comme elle... À bien y réfléchir, sa supposée alliée n'avait pas su empêcher le calvaire insoutenable qu'elle venait d'endurer. Malgré ses beaux discours face à son souverain de père... était-elle vraiment de son côté ? Également, et par-dessus tout, qu'allait-il advenir de Jarim, isolé dans une anfractuosité loin de la ville, qui ne les avait jamais vues revenir comme cela était pourtant prévu ? Que pouvait-il entreprendre, seul, sans même savoir où se diriger ?
Eldria contempla, impuissante, ses avant-bras qui s'étaient remis à trembler. Sa mémoire demeurait embrumée, mais les sensations, elles, s'étaient gravées au plus profond de sa chair. Elle baissa les yeux vers son propre corps, se touchant le buste, les cuisses, le dos. Sa peau était douce et exhalait une agréable fragrance de jasmin. On l'avait lavée à nouveau... après l'avoir souillée. Elle dut se faire violence pour ne pas vomir encore.
Emportée par une nouvelle vague de sanglots, elle posa une main craintive sur son bas-ventre brûlant. Seul le mouvement irrégulier de son souffle le faisait se soulever et retomber lentement. Pourtant, sous sa paume, au creux de ses entrailles... elle savait que se jouait peut-être l’événement le plus important de toute son existence. Sa concrétisation – ou non – ne dépendait plus désormais que de sa bonne étoile. De nouvelles larmes roulèrent sur ses joues pâles.
La journée s’écoula, et elle retrouva bien vite ses habitudes carcérales. Le soir venu, elle demeura allongée longuement, comme en triste hibernation, à ressasser tout ce qu’elle avait manqué, cette liberté retrouvée pendant quelques mois, ses instants de malheur comme ses rares joies. Cette fois-ci, plus de Dan pour la sauver...
À la nuit tombée, l’un de ces gardes masqués et mutiques, drapé d’ocre, lui apporta un plateau de nourriture. Elle esquissa un mouvement de recul en le voyant approcher, mais l’homme se contenta de déposer silencieusement le repas avant de repartir, presque comme s’il n’avait pas même noté sa présence. Ce fut sa seule interaction avec un être humain de toute la journée.
Étrangement, le contenu du plateau paraissait incroyablement varié pour une prisonnière : des légumes assortis, un fruit, de l’eau fraîche en quantité suffisante... et même un peu de poisson finement tranché. Affamée, elle ne bouda pas ce répit et consentit à reprendre des forces. C’était de toute façon la seule chose qui lui restait à faire.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux à l’aube suivante, elle espéra, l’espace d’un battement de cil, que tout ceci n’avait été qu’un cauchemar. La réalité, hélas, s’imposa de nouveau, implacable. Elle ignorait même quel jour il était, incapable d’estimer combien de temps elle était demeurée inconsciente. Un jour ? Deux ? Dix ? À cette heure, Jarim avait peut-être déjà repris la route de leurs terres natales, convaincu de l’avoir perdue pour toujours. Quelle idiote elle avait été de croire qu’elle pourrait se présenter ici et repartir tranquillement, Salini à ses côtés, bras dessus bras dessous.
Elle avait tout perdu. Allait-on la laisser moisir entre ces murs ? Et si tel était le cas, pourquoi continuait-on à la nourrir ? Quel intérêt avait-on à la garder en vie ? Une pensée atroce la submergea soudain : qu’est-ce qui empêcherait ses bourreaux de venir la chercher pour... recommencer ce qu’ils lui avaient fait subir ?
Comme en réponse à cette pensée terrifiante, un bruit strident à lui glacer les sangs résonna depuis le fond du long corridor. Aussitôt, ses vieux démons la rattrapèrent : ce son lui rappela celui qui retentissait lorsqu’on venait la chercher dans sa première prison, très loin au nord, dont elle avait cru s’être définitivement échappée.
Avec appréhension, elle observa se rapprocher deux silhouettes qui se découpaient dans la pénombre. C’étaient un milicien des Capes Ocres, précédé d’une femme d’âge mûr, vêtue d’une longue robe noire qui traînait presque au sol. Lorsque le militaire ouvrit la grille, le visage de l’inconnue ne parut ni amical, ni franchement hostile. Elle se contenta d’avancer vers sa détenue, prostrée sur sa paillasse, les bras croisés et les jambes serrées dans un réflexe de pudeur tardive. Sans un mot, la visiteuse s’accroupit à sa hauteur et l’invita d’un geste à écarter les genoux. Eldria ne résista pas et, au prix d’une gêne cuisante, laissa l’intruse examiner longuement le creux de ses cuisses.
– Qui êtes-vous ? murmura Eldria en s’empourprant, comptant sur une improbable solidarité sororale. Que... que me voulez-vous ?
Comme si elle ne l’avait pas entendue, la femme interrompit son examen et l’incita à se lever. Sans ménagement, elle retourna le maigre matelas qui tenait lieu de couche à Eldria, avant de finalement se raviser et de le remettre en place dans son sens initial. À quoi rimait cette étrange mise en scène ?
Enfin, elle daigna prononcer quelques mots, son visage – que commençaient à marquer quelques rides – s’illuminant d’un sourire fugace. Malheureusement, le langage des Adaïques demeurait toujours parfaitement incompréhensible pour Eldria. Avec le recul, elle regretta amèrement de ne pas avoir demandé à Lélia de le lui enseigner au cour de leurs pérégrinations.
Aussi rapidement qu’elle était venue, l’énigmatique femme tourna les talons et repartit, escortée du milicien.
Les jours suivants, cette curieuse inspection quotidienne se répéta. Chaque fois, la même femme en robe noire se présentait, examinait l’intérieur de ses cuisses, faisait mine de retourner le matelas, puis y renonçait. À plusieurs reprises, Eldria tenta d’engager la conversation avec elle, mais dut se rendre à l’évidence : sa mystérieuse interlocutrice ne la comprenait pas plus qu'elle-même ne saisissait la moindre de ses paroles. Le soir, on continuait de la nourrir copieusement et, en dehors de ces deux brèves intrusions journalières, il ne se produisait strictement rien.
Parfois, Eldria demeurait juchée de longues minutes sur son seau, à observer la capitale qui s'animait au dehors, à guetter ces corps libres, allant et venant dans le plus simple appareil, minuscules silhouettes fourmillant au loin dans une immense cité-ruche. Parfois encore, elle demeurait allongée sur le dos, occupée à compter, pour la centième fois, les stries du plafond, songeant à celles et ceux qu’elle aimait.
– Oncle Daris, Tante Dona, Salini, Jarim, Dan... Lélia. Oncle Daris, Tante Dona, Salini...
Elle murmurait inlassablement ces noms, comme un mantra désespéré auquel elle prêtait le pouvoir dérisoire de les ramener jusqu’à elle.
– Oncle Daris, Tante Dona, Salini, Jarim, Dan... Lélia...
Un matin, elle perçut un étrange bruissement provenant de l’extérieur. Elle leva les yeux et aperçut un amas de papier froissé qui venait de se plaquer contre les barreaux de sa cellule, balloté par une bourrasque, menaçant à chaque instant de reprendre son vol erratique. Se précipitant, elle s’en empara – seul fragment du monde extérieur qui entrait en contact avec elle depuis de trop nombreux jours. Elle déplia fébrilement les feuilles et constata qu’il s’agissait des pages du journal local. À en juger par la fraîcheur du papier et de l’encre, l’édition devait dater du jour même. Le malheureux tabloïd avait sans doute échappé aux mains de son propriétaire avant d’être emporté par les puissantes rafales du sud, jusqu’à sa cellule.
Hélas, les caractères utilisés pour transcrire la langue locale n’avaient rien de commun avec ceux en usage au nord. Tout au plus consultait-elle un aplat confus de signes, une mosaïque de traits et de points, liés entre eux selon une logique qui lui échappait. Elle poursuivit malgré tout sa lecture avec curiosité, jusqu’à tomber enfin sur quelques pages rédigées dans sa langue. Après tout, une importante communauté de femmes Séléniennes – et surtout Eriarhies – s’était constituée à Solanntor, pour la plupart malgré elles. Pour les fondre dans la culture locale, il fallait bien les tenir informées d’une manière ou d’une autre. Ainsi, entre divers articles vantant les mérites de nouveaux commerces – ou de douteux salons de massage –, se trouvaient des tableaux de vocabulaire établissant la correspondance entre l’idiome du nord et celui des Adaïques. Plus loin, d’autres chroniques, très certainement inventées de toutes pièces dans un but de propagande de masse, rapportaient les prétendus témoignages d’immigrées se félicitant d’avoir embrassé cette vie nouvelle, dans un pays "si accueillant" et à la culture "si riche". Des foutaises, jugea Eldria.
Ce qui retint le plus son attention, pourtant, était d’une nature bien différente... et bien plus simple. Une mention, discrète, inscrite tout en haut de la toute première page de la section destinée à ses semblables : la date du jour.
– Bon anniversaire, Eldria, souffla-t-elle tristement dans la solitude de son enfermement.
Si elle avait pu choisir, bien sûr, elle aurait préféré fêter ses vingt ans auprès de ses proches, plutôt que de croupir dans cette prison sordide. Déjà que le jour de ses dix-neuf ans – en pleine occupation – avait été plus que morose...
– Oncle Daris, Tante Dona, Salini... reprit-elle.
Dehors, le sirocco s’était intensifié, emportant avec lui non plus de maigres journaux, mais des traînées de sable de plus en plus massives, au point que même l’astre du jour – pourtant souverain en ces latitudes – semblait peiner à en transpercer les volutes de ses rayons ardents.
Le bruit métallique d’une grille coulissant dans le couloir l’arracha à sa torpeur et la fit sursauter, comme si les affres de la tempête lui avaient momentanément fait oublier sa visite matinale quotidienne. Comme à chaque fois, elle s’assit donc sur son matelas, docile, les poings serrés sur ses cuisses, le menton baissé. Et comme à chaque fois, la femme en robe noire pénétra dans la cellule pour lui écarter diligemment les genoux, laissant le garde en surveillance près de l’entrée. Eldria ne comprenait toujours pas ce que désirait sa geôlière. Qu’espérait-elle donc voir surgir de son intimité ?
À cette pensée, soudain, alors que la femme la forçait à se lever pour retourner le matelas comme à chacune de ces étranges consultations, un éclair de lucidité la traversa. Non seulement elle venait enfin de comprendre, mais un regard vers l’endroit exact où elle était assise une seconde plus tôt confirma ses soupçons : une discrète tache rouge s’était dessinée sur le matelas blanc, là où elle était assise une seconde plus tôt... Elle avait saigné.
Aussitôt, elle porta une main fébrile à son abdomen, submergée par une brusque bouffée de soulagement et de gratitude. Cette traînée écarlate, ce sang, c’était la preuve la plus absolue, la plus inaliénable, que sa matrice n’avait pas cédé aux assauts de ses bourreaux, pourtant si prompts à s’imposer à elle. Ils ne l’avaient pas engrossée... pas plus que Jarim, deux jours avant eux.
À la pensée de son ami perdu – amant d’une nuit –, son cœur se serra. Ainsi s’envolait, peut-être, son dernier espoir, enfoui, lointain, inavouable... de revoir un jour ses yeux céruléens, étincelants, sur le visage d’un enfant.
Leur enfant.
Elle secoua la tête, gagnée par des sentiments contradictoires, envahissants, qui semblaient vouloir la lacérer de l’intérieur. Elle comprenait, désormais. Comment avait-elle pu ne pas saisir plus tôt ? Cette mystérieuse femme à la robe sombre, qui venait la visiter chaque matin... elle ne faisait que guetter la survenue – ou l’absence – des menstruations de sa prisonnière. C’était pour cela qu’on la nourrissait si copieusement : afin qu’elle porte et mette au monde un rejeton d’Adaï ; un bâtard, né d’une série de viols abjects. Mais si cela n’avait pas fonctionné... qu’adviendrait-il ?
La vieille femme avisa bien sûr le tissu maculé, puis lança soudain un regard noir à Eldria, comme si elle lui reprochait de ne pas s’être entièrement conformée à ce qui était pourtant attendu d’elle. Comme si Eldria y était pour quelque chose... Pour donner plus de poids à son visage courroucé, le ton qu’elle employa alors, dans la langue locale, n’avait rien de bienveillant ni d’apaisant. Elle se pencha sur Eldria, un doigt objurgateur pointé sur son ventre, puis se tourna vers le garde demeuré en retrait, proférant ce qui devaient être des ordres à son intention.
Un instant, le garde parut hésiter, puis il s’avança dans la cellule et empoigna Eldria d’une main ferme, juste sous l’épaule, l’entraînant à sa suite sur les traces de la femme à la longue robe noire qui, d’un pas pressé, remontait déjà le long corridor, telle une chauve-souris regagnant sa grotte. Manquant de trébucher à plusieurs reprises, le sang battant à ses tempes, Eldria regretta presque aussitôt la morne solitude de sa geôle – au moins, on l’y laissait tranquille. À présent, perdue dans le dédale sombre qui serpentait au pied de l’immense palais, elle savait que rien ne lui serait épargnée.
Ils s’enfoncèrent si profondément dans les entrailles de l’édifice que, bientôt, même la lumière du jour ne les atteignit plus. Même le grondement sourd de la tempête de sable – qui se déchaînait pourtant au dehors – se tut, comme étouffé par la pierre. Ne croisant nulle âme qui vive, ils pénétrèrent dans une vaste salle baignée d’obscurité. Malgré la chaleur étouffante qui y régnait, un frisson glacé remonta l’échine d’Eldria lorsqu’elle distingua les contours de l’endroit : un bassin de marbre, asséché, avait été creusé à même le sol, assez large pour qu’une personne puisse s’y allonger. Tout autour étaient disposés des coussins, des seaux, des pains de savon... Sur le mur du fond, de lourdes chaines pendaient à côté d’un martinet, comme un lieu de torture sordide. Plus loin, partiellement dissimulé derrière de lourds voiles gris tombant du plafond, se dressait un imposant promontoire de pierre, sorte de grande table surélevée taillée dans le roc.
Les sensations de son supplice resurgirent aussitôt, plus vives que jamais, et, lorsque le garde relâcha enfin son étreinte, Eldria s’effondra à genoux, pétrifiée d’effroi. C’était limpide... si la première tentative n’avait pas abouti, ils n’avaient qu’à recommencer, encore et encore, jusqu’à obtenir ce qu’ils convoitaient. Aux yeux de ses tortionnaires, elle n’était plus qu’un utérus à emplir, un objet sexuel voué à la reproduction, un outil dont on pouvait disposer sans fin... et sans considération.
Derrière elle, six jeunes femmes en toges sombres, les seins nus, le visage dissimulé par un fin voile, surgirent des ténèbres à leur entrée. L’examinatrice d’Eldria aboya de nouveaux ordres à leur intention, désignant tour à tour les chaînes au mur, le bassin, puis la table de pierre. Ensuite, elle s’éclipsa, laissant Eldria, nue, seule avec ses mystérieuses semblables à la peau blanche – comme la sienne – ainsi qu’avec le garde. L’une d’elles s’approcha d’ailleurs de ce dernier, l’éloignant de la captive qu’il avait menée en ces lieux où elles l’avaient déjà préparée, quelques jours plus tôt, à être offerte en pâture... prêtes, à première vue, à récidiver.
Et effectivement, Eldria sentit bientôt des mains fermes la saisir, la forçant à se relever. Pourtant, au lieu de la traîner jusqu’aux solides chaînes où elle s’attendait à être fouettée, on la conduisit vers la sortie, abandonnant derrière elle ces étranges consœurs. Trop troublée, trop intimidée, elle parvenait à peine à suivre le garde, qui la tirait sans douceur, comme si le temps, soudain, leur était compté. Sur ce nouveau chemin vers l’inconnu, ils croisèrent d’autres miliciens, tout aussi pressés, qui ne leur accordèrent pas la moindre attention.
Bientôt, ils débouchèrent dans une aile qu’Eldria, abasourdie, mit quelques secondes à reconnaître : c’était la grande entrée du palais, que Lélia et elle avaient franchie le jour de leur arrivée dans la cité... sans deviner qu’elles se jetaient droit dans un piège en haut de ces grands escaliers de marbre, en face.
L’atmosphère, pourtant, avait bien changé : jadis baignée de lumière, la vaste salle trempait désormais dans une inquiétante lueur orangée, reflet du sirocco qui faisait rage dans les rues et obstruait les hautes fenêtres. Comme en écho à cette furie, la tourmente s’était aussi invitée à l’intérieur : des Capes Ocres couraient en tous sens, la main posée sur la garde de leurs épées, comme s’ils s’apprêtaient à prendre les armes contre le sable lui-même. Les nobles, dans leurs habits légers, s’agitaient aussi, cherchant visiblement à fuir ces murs ou à se dissimuler d’un danger invisible. Personne ne sembla remarquer Eldria – les yeux bouffis, l’intérieur des cuisses encore maculé de sa ménorrhée –, que le soldat continuait de tirer derrière lui avec obstination. Contre toute attente, il la dirigeait... vers l’extérieur.
Dès qu’ils franchirent les lourdes portes, Eldria sentit des milliers de grains de sable, emportés par le vent, s’abattre sur sa peau comme une nuée de piqûres minuscules qui, s’additionnant, lui brûlèrent bientôt l’épiderme. Même vêtue, l’épreuve aurait été pénible tant ces particules s’insinuaient partout ; nue, elle se transformait en supplice. Pour ne rien arranger, la tempête hurlait à ses oreilles, la privant non seulement de sa vue, mais presque de son ouïe. C’était pure folie que de s’aventurer dehors par un temps pareil. Était-ce finalement là la punition qui lui était réservée ? Allait-on la traîner au loin, jusque dans le désert, pour laisser la tempête l’ensevelir sous l’infinité de ses coups, l’étouffant à petit feu ?
Le milicien, en tout cas, ne relâcha pas sa prise et brava les éléments avec une opiniâtreté inébranlable. Protégé par son plastron, sa cape et son casque, l’épreuve était sans doute, pour lui, bien plus supportable. Eldria, yeux clos, avant-bras levé dans une tentative dérisoire de protéger son visage, n’avait d’autre choix que de suivre son guide brutal dans ce déluge ardent qui annihilait tous ses sens. Même pleurer lui était devenu impossible : ses larmes, aussitôt, se mêlaient à la poussière dense qui s’amassait sur son visage crispé.
Ils croisèrent d’autres patrouilles qui semblaient converger vers le palais, avançant péniblement dans cet enfer rouge et jaune. Eux, au contraire, s’en éloignaient. Là encore, personne ne les interpella.
Au bout d’un moment, épuisée, suffoquant tant respirer était devenu douloureux, Eldria se déroba à l’emprise de l’homme qui la menait à sa perte et se laissa choir dans le sable qui avait envahi les allées. À bout de forces, agonisant presque, elle ne pouvait plus avancer. Si elle devait mourir... ce serait ici. Pendant un instant, elle crut même que son guide indélicat l’avait abandonnée à son triste sort. Mais alors qu’elle relevait la tête, rassemblant ses dernières ressources pour tenter de ramper vers un abri quelconque – invisible dans la tourmente –, elle sentit soudain des bras puissants la soulever. Le militaire inconnu, qui qu’il fût, n’était pas parti. Au contraire, après l’avoir saisie par-dessous les épaules et les genoux, il poursuivit son avancée. Eldria, elle, n’avait même plus la force de résister.
Enfin, après un temps qui lui parut infini, alors que le vacarme lui martelait le crâne au point qu’elle crut sa tête prête à éclater, Eldria distingua, entre deux bourrasques, la silhouette sombre d’un édifice qui se découpait derrière les volutes ocres. L’homme atteignit la porte, en abaissa la poignée et s’y engouffra, puis, pivotant, donna un coup sec du pied pour forcer le battant à se refermer malgré la poussée acharnée du vent, qui semblait vouloir s’inviter avec eux dans ce refuge improvisé.
Eldria toussa, recrachant ce qui lui parut être des dunes entières. Elle sentit qu’on la déposait au sol et, refusant de rester prostrée à même le plancher, vulnérable, parvint à se dresser sur ses jambes chancelantes, époussetant machinalement son corps nu, désormais recouvert d’une épaisse couche de poussière beige qui lui tenait presque lieu de frusques de fortune.
Là, pour la première fois depuis de longues minutes, elle put enfin poser les yeux sur l’inconnu qui l’avait arrachée à sa cellule, où elle croupissait depuis deux longues semaines. Tandis qu’il lui tournait encore le dos, son regard fatigué suivit la ligne de ses bras d’ébène, noueux et puissants, ceux-là mêmes qui l’avaient portée sans effort... Mais qui était-il ?
L’homme, affairé, tirait un long rideau verdâtre suspendu à une tringle au-dessus d’une fenêtre proche de l’entrée par laquelle ils venaient de pénétrer. Au-delà de la vitre, on ne distinguait plus que l’épaisseur mouvante du sable, qui la fouettait dans un grattement strident et continu.
La draperie aussitôt décrochée, l’homme se tourna vers sa captive et laissa retomber le tissu sur ses frêles épaules, dissimulant sa nudité, au risque presque de la déséquilibrer.
– Tu es en sécurité, dit-il d’une voix étouffée derrière le masque inquiétant qui lui couvrait encore le visage.
Cette voix...
Lentement, pour ne pas la brusquer, il desserra les lanières de son casque et le retira. Eldria, qui tentait de tenir debout, se laissa finalement tomber en arrière, les yeux écarquillés. Elle voulut prononcer son nom, sidérée, mais un autre événement, plus improbable encore, relégua au second plan la stupeur de ses retrouvailles avec Jarim.
– Eldria, souffla une voix douce, émue.
Derrière eux, déboulant à toute allure d’un escalier plongé dans l’ombre, deux silhouettes émergèrent. L’une, élancée, à la longue chevelure frisée d’un noir de jais et à la peau hâlée, avait tout de la princesse de ces terres. L’autre, plus petite et svelte, aux boucles dorées et aux yeux mauves, observait Eldria avec une intensité croissante.
– ... Salini ! articula faiblement cette dernière qui, à peine une heure plus tôt, se croyait encore séparée à tout jamais de celles et ceux qu’elle aimait.

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