30 · Deux sœurs

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Lorsqu’elle dépassa le garde posté devant sa chambre, elle serra machinalement les cuisses. Du coin de l’œil, elle surprit le militaire qui l’observait en silence, avant qu'il ne reporte son attention vers l’intérieur de la pièce qu’elle venait de quitter, refermant la porte et tournant la clé derrière elle. La Tsie’li, de dos, assise sur son lit, n’avait pas bougé d’un pouce. Et pourtant...

Salini réajusta la coiffe grise qui voilait son visage puis, d’une démarche étudiée pour paraître naturelle, s’éloigna. Pour la première fois depuis son transfert ici, elle était seule, libre de se déplacer à sa guise dans ce palais tentaculaire. Quelle aubaine que Madeen et elle partagent, à peu de chose près, la même carrure et la même teinte de cheveux !

Il n’avait pas été aisé de convaincre sa compatriote du Nord d’échanger ainsi leurs tenues, ni de lui demander de prendre sa place le temps d’une furtive expédition, mais Salini avait fini par la faire céder, avec la promesse de revenir vite et de ne surtout prendre aucun risque. La pauvre jeune femme, arrachée à sa vie d’adolescente dans une obscure cité de l’autre continent quelques années auparavant, avait tant souffert, tant été ignoblement torturée, qu’elle en avait fini par s’oublier elle-même... pour ne plus s’inquiéter que des autres. Dont Salini.

Malgré l’imposante ouverture pratiquée sur sa toge laissant sa poitrine largement apparente, c’était pour elle une nette amélioration que de pouvoir se mouvoir dans cet accoutrement plus que décent – du moins sous ces latitudes aux mœurs ouvertement libérées. Elle n’avait jamais fait montre d’une grande pudeur, pourtant, sa nudité exigée, exhibée sans retenue à chaque fois qu’il lui était demandée de paraître en public, commençait à lui peser. Au rang des bonnes nouvelles, toutefois : aucun homme ne s’était encore imposé à elle, toute réservée qu’elle était au souverain de ces terres arides. Seules ses trois servantes, Méré, Miya et Mako, étaient autorisées – et même contraintes – à la toucher, dans le seul objectif de la mettre en disposition pour un accouplement à venir... qu’elle redoutait ardemment.

Malgré les instructions pressées que lui avait transmis Madeen, il lui fallut plusieurs minutes pour trouver son chemin jusqu’à l’aile ouest. Fort heureusement, les Réprouvées jouissaient d’une liberté presque totale entre ces murs, pourvu qu’elles se cantonnent à l’enceinte du palais ; aussi, personne ne fit attention à elle.

Enfin, un point de côté lui lacérant le flanc, elle atteignit le sommet de la tour où elle espérait trouver, peut-être, la dernière personne à avoir côtoyé Eldria. Qui que fût cette énigmatique Princesse des Sables, cette Ishalia, Salini escomptait bien lui exiger des explications. Quelle folie l’avait conduite à entraîner ainsi son amie la plus chère en ce lieu si dangereux, si loin de tout ce qu’elles avaient toujours connu ? Salini se savait désormais au-delà de tout espoir d’affranchissement, toutefois, elle refusait catégoriquement de se résoudre à laisser Eldria croupir au fond d’une cellule sordide.

Comme Salini s’y était attendue, la chambre de la supposée Princesse était gardée par un milicien des Capes Ocres et, comme elle s’y était aussi attendue, berné par son accoutrement, celui-ci lui en ouvrit l’accès sans poser de question. De l’autre côté de l’encadrement, elle découvrit une chambre semblable à la sienne, peut-être un peu moins confortable. Fébrile, elle s’avança d’un pas, scrutant les moindres recoins, à la recherche de l’occupante de ces lieux. Soudain, dans son dos, le battant se referma et une voix tranchante, cynique, s’éleva :

– Alors ainsi, mon père a jugé bon de m’envoyer ses sbires ? Comme si j’avais des péchés à confesser. Ou plutôt : comme si j’avais le moindre désir de les confesser.

Salini reconnut l’accent des natives de ces latitudes. Lentement, elle se retourna. Une femme, à peine plus âgée qu’elle, à l’allure élancée, se tenait adossée au mur jouxtant l’entrée, dans une posture désinvolte. Sa longue chevelure foncée, tourbillonnant autour de ses épaules sveltes, mettait en valeur ses yeux d’un noir profond, envoûtant, éclipsant presque la contusion écarlate, encore fraîche, qui ornait sa joue droite. Un long châle beige, noué autour de son cou et ceint à la taille, lui recouvrait buste, hanches et cuisses.

L’inconnue à la beauté exotique fixait toujours Salini d’un regard où flamboyait un éclat de défi. Elle s’avança, dépassant nonchalamment sa visiteuse impromptue et se dirigeant vers l’une des fenêtres closes, solidement barrées de grilles d’acier.

– Gagnons du temps, souffla-t-elle d’un ton las. Ni toi, ni moi, n’avons choisi d’être ici. Tu rapporteras à tes sœurs ce qu’elles ont envie d’entendre : que je suis en parfaite forme, qu’il me tarde de remplir le devoir qui m’incombe, bla, bla, bla... En attendant, j’aimerais que l’on me laisse seule.

– Es-tu l’Ishalia qui s’est présentée à la cour hier matin ? demanda Salini de but en blanc.

Son interlocutrice pivota doucement et haussa un sourcil. À en juger par son expression intriguée, elle comprenait déjà qu’elle n’avait pas affaire à une simple Réprouvée, qui ne se serait jamais permise de s’adresser à elle d’une façon si familière.

– Qui es-tu ? murmura-t-elle avec défiance, comme si elle se tenait prête à parer toute éventualité.

Salini hésita brièvement, puis jugea inutile de chercher à faire illusion plus longuement. D’un geste vif, elle souleva le voile qui occultait son visage et abaissa sa coiffe, libérant sa chevelure dorée.

– Je suis Salini Valg, native du Val-de-Lune, prisonnière du Shruïn, Tsie’li malgré moi de ces terres. Qui que tu sois, j’ai de bonnes raisons de croire que mon identité ne t’est pas inconnue.

Elle avait prononcé ces paroles sur un ton de défi, comme si elle s’attendait à ce que la supposée fille du Shruïn, peu impressionnée, lui pouffe au nez. L’Ishalia n’en fit pourtant rien. Au contraire : ses pupilles s’écarquillèrent, et sa mâchoire sembla se suspendre un instant dans le vide. Puis, contre toute attente, d’un bond agile, elle se jeta dans ses bras.

– Par la Déesse, c’est toi ! C’est enfin toi ! Je craignais ne jamais pouvoir te rencontrer seule à seule !

Salini, qui s’était attendue à tout, sauf à une telle démonstration d’allégresse et d’affection, demeura interdite, tandis que la jeune femme qu’elle venait tout juste de rencontrer se pressait contre elle.

– Qu’est-ce que... Je... je ne comprends pas, balbutia-t-elle gauchement.

L’inconnue relâcha enfin son étreinte saugrenue, puis porta la main à son cœur.

– Je me nomme Savinah-Yulinn’Lélia, je suis une Ishalia, une Princesse des Sables, comme vous le dites au Nord. Je me suis introduite dans la cité hier, en compagnie de ton amie, appelée...

– Eldria !

– Oui. Elle a traversé les mers pour te retrouver. Et...

Son visage s’assombrit subitement.

– ... j’ai horriblement failli. Elle me faisait confiance, mais, pour la préserver, je lui ai menti. Je pensais pouvoir ramener mon père à la raison. Je me suis... lourdement trompée. Tu attends sûrement des réponses de ma part ? La triste vérité, c’est que, dans sa colère, mon père a très bien pu la...

– Elle est en vie, l’interrompit Salini, prise de vertige tant il y avait à dire et à comprendre. La sœur Réprouvée à qui j’ai emprunté cette toge m’a rapporté qu’elle avait été conduite en cellule, après avoir subi une sorte de... rituel.

La dénommée Savinah-Yulinn’Lélia eut une expression plus accablée encore, et s’assit sur son lit, comme pour encaisser un choc.

– C’est ce que je craignais... Mon père lui a fait subir le Rituel de la Dune de Pierre, qui n’avait plus été tenu depuis des années. Il compte la briser, et faire ainsi d’elle une Réprouvée. Si j’avais su qu’il réagirait ainsi...

– En... en quoi consiste ce rituel, au juste ? demanda Salini, avec appréhension à l’idée d’apprendre ce que son amie avait subi.

Savinah-Yulinn’Lélia expira longuement, puis expliqua :

– Elle a été droguée, puis souillée, durant plusieurs heures, par certains des hommes les plus influents de la cité. Des nobles, des chefs de guerre respectés... peut-être même certains de mes frères. Avec la drogue, elle... elle n’a probablement pas gardé souvenir de son supplice, mais sa chair, elle, aura irrémédiablement été marquée.

Salini, sentant les larmes monter à ses cils, se laissa à son tour tomber sur le lit.

– Mais le pire reste à venir, reprit l’Ishalia. Les sœurs vont attendre que son ventre grossisse, ou, à défaut, ses prochains saignements. Dans le premier cas, son enfant lui sera arraché à la naissance et sera élevé pour devenir, plus tard, un guerrier de l’armée du Shruïn. Dans le second... elle sera torturée, puis redroguée, reviolée, jusqu’à ce son corps daigne la trahir. Dans les deux cas, le supplice sera tel qu’elle finira, tôt ou tard... par lâcher prise.

Salini sécha lentement ses paupières. Si Eldria était parvenue jusqu’ici, c’était qu’elle avait pu échapper aux griffes des eriarhis. Et pourtant, en tentant de venir à son secours, son amie d’enfance avait déjà subi pires atrocités que tout ce que les envahisseurs de leur nation, aux penchants pourtant abjects, auraient pu lui réserver, dans leurs contrées éloignées.

Une question demeurait : pour quelles raisons avait-elle pris de tels risques ?!

– Pourquoi... ? grinça Salini en serrant les poings à s’en blanchir les jointures. Pourquoi l’avoir conduite jusqu’ici, alors que tu connaissais les penchants de ton peuple ?

L’Ishalia baissa les yeux, comme s’il n’était guère possible de l’accabler davantage.

– Eldria ne t’aurait jamais abandonnée, Salini. Sa volonté est telle qu’elle t’aurait traquée jusqu’aux confins du monde, seule, s’il l’avait fallu. J’ai cru que... en me mettant sur son chemin, la Déesse m’avait confié pour mission de l’aider à accomplir sa quête. J’étais intimement persuadée qu’elle était appelée à un destin plus grand, et que ce destin ne pourrait s’accomplir qu’avec toi à ses côtés. Quelle sotte j’ai été.

Pour la première fois, celle qui paraissait si fière une minute plus tôt, si sûre d’elle, enfouit son visage entre ses mains tremblantes, à tel point que Salini fut presque prise de compassion à son égard, alors qu’elle avait toutes les raisons de la haïr.

– Écoute..., hésita Salini, sans trop savoir comment il convenait de s’adresser à elle.

– Appelle-moi Lélia.

– Très bien. Écoute... Lélia. Il n’est pas trop tard pour agir. On ne se connaît pas, mais si nous voulons aider Eldria, nous allons devoir nous entraider, en commençant par le commencement : je dois savoir comment vous êtes arrivées jusqu’ici.

Lélia se redressa lentement, et parut enfin reprendre contenance.

– Nous... nous ne pourrons pas l’aider, c’est impossible. Son seul espoir... c’est lui. Lui le pourra.

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