Chapitre 2 : Le bûcheron

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— Commence à charger le chariot, petit, il faut qu’on avance, sinon on y sera encore cette nuit.

J'attrapai une bûche fendue au sol, puis une autre pour aller les empiler sur la charrette. Je récupérai les bûches les plus grosses et les plus lourdes à l'aide d'un crochet en métal qui me permettait de les faire rouler plus facilement. À force d'allers-retours, j'entassais le bois en commençant par superposer les bûches lourdes puis les plus légères au-dessus.

Une fois bien remplie, je passai la sangle de cuir de l'arrière à l'avant de la charrette, puis la serrai avec un nœud. Ces gestes étaient devenus mécaniques ; je les avais répétés des dizaines et des dizaines de fois au cours des derniers mois. Une fois, je n'avais pas assez serré le nœud. Il avait fini par rompre, puis avait lâché tout son contenu lorsque nous étions passés sur une racine un peu trop rigide durant le trajet. Tout le bois s'était alors déversé comme du sable. J'avais dû tout ramasser et tout remettre dans la charrette.

Gabin plaça une bûche sur le tronc lui servant de support puis, d’un coup net, fendit l’air avec sa hache. Il fendait presque à chaque fois la bûche en un seul coup.

Lorsqu’il eut fini de couper suffisamment de bois pour remplir le chariot, il était rouge et sa chemise rapiécée lui collait à la peau.

Il s’assit alors sur le tronc, tira sur sa chemise pour la décoller de sa peau et reposa ses mains sur le pommeau de sa hache, reprenant petit à petit son souffle. Il me regardait pendant que je vérifiais les sangles et l’état de la charrette.

— Est-ce qu’on part ce soir ou pas ? demandai-je à Gabin tout en essayant de caler une pierre de chaque côté des roues du chariot afin d’éviter tout mouvement.

— Non, on verra ça demain. J’aimerais passer voir le forgeron pour affûter ma hache. Autant bûcher avec une tenaille, là.

De dos, je cachai un sourire à Gabin. Je savais que si nous partions maintenant, il ferait déjà nuit en arrivant chez Marine. Et alors, à coup sûr, il ne resterait que les grumeaux de ragoût au fond de la marmite.

Marine était la propriétaire d’une auberge de Karn. Elle était relativement petite, mais bien remplie à chaque fois. Il fallait dire qu’il n’y avait pas trop de concurrence dans le coin. Il y avait certes l’Aube Bleue. Mais lorsqu’un jour j’avais demandé à Gabin pourquoi nous n’allions pas là-bas, il m’avait répondu que c’était un trou à rats, plus sale que des latrines.

Plus tard, dans la soirée, après nous être lavés, j’avais rejoint Gabin près du feu au-dessus duquel bouillait une soupe. Je m’assis à côté de lui. Il remua la marmite avant de me servir deux louches de soupe dans un bol. La soupe était assez claire, presque transparente. Il était temps que nous repassions au village ; ça devait être les derniers navets.

Il rompit une miche de pain avant de m’en donner une moitié. Nous mangeâmes notre repas dans le silence.

Gabin était plutôt discret par moments, surtout lorsqu’il était fatigué. Il y avait des jours où il était bavard et d’autres où il ne disait presque aucun mot. Il était comme ça.

Lorsque j’eus fini mon pain, j’avalai ma soupe tiède pour me caler l’estomac. Elle délogea au passage un morceau de pain coincé à l’emplacement de ma dent manquante. Chaque fois, son absence me rappelait cette nuit. Je faillis m’étouffer avec la soupe sur le moment, je la recracha à moitier. Gabin me proposa un morceau de tissu pour m’essuyer la bouche. Je le pris en le remerciant d’un geste de tête.

Gabin me regardait, les sourcils plissés, montrant probablement une forme d’inquiétude. Je passa ma langue sur le creux entre mes dents, j’avais le visage perdu dans le feu. Lorsque je revins à moi le regard que me portrait Gabin me rappela celui qu’il avait la première fois que je l’avais vu.

Il m’avait raconté que lui et d’autres villageois avaient appris le raid du village le lendemain de l’attaque. Alors ils avaient pris la route pour aider les survivants. Lorsqu’ils étaient arrivés, c’était un cimetière à ciel ouvert. Le croassement des charognards qui survolaient le village avait fait fuir plusieurs des villageois qui avaient dit qu’il était désormais maudit par les dieux, qu’il ne fallait pas s’en approcher par peur de ramener le malheur avec eux.

Alors que certains étaient repartis, d’autres, moins superstitieux, avaient inspecté le village.

L’un d’eux m’avait retrouvé à moitié mort, gisant par terre. Ils m'avaient soigné pendant plusieurs jours, ne sachant pas si j’ouvrirais un jour les yeux. Je ne gardais aucun souvenir de ce moment. J’étais resté inconscient plusieurs semaines, apparemment.

Une fois que j’avais repris conscience, un homme était venu me voir. Son visage était sec et tanné, buriné par des années passées dehors. Ses rides ne marquaient pas l'âge autant que le travail. Elles étaient profondes aux coins des yeux, là où il avait dû plisser le regard sous le soleil plus souvent qu'il n'avait dû sourire.

Il s’était présenté comme l’un des villageois qui m'avaient trouvé. Il s’appelait Gabin. Il passa un moment à m’expliquer la situation, en prenant des pincettes sur certains mots.

Il raconta que mon village avait été attaqué probablement par des mercenaires. Il avait été pillé et brûlé presque intégralement. Nous n’étions que quelques-uns à avoir survécu.

Sur le moment, je n’arrivais pas à parler. Mon visage était enflé et brûlant. Les mots étaient pourtant dans ma gorge. Je devais savoir, mais paradoxalement je ne voulais pas poser la question par peur de la réponse. Peut-être que malgré tout j’allais pouvoir la revoir.

Mes yeux semblaient parler pour moi, car l’homme me regarda puis baissa les yeux en pinçant les lèvres.

Après plusieurs longues secondes, il s'était lancé et avait répondu que ma mère n'avait pas survécu. C'était brutal. En une phrase, il brisa le dernier espoir que je gardais. Elle était partie pour toujours, arrachée à moi par ces monstres. À cause d'eux, le dernier souvenir que je garderais d'elle serait une image horrible. Ma respiration était coupée. Les larmes chaudes me montaient aux yeux. Je ne voulais plus respirer.

Mon corps finit par réagir par lui-même et inspirer. Ce qui déclencha mes pleurs. Les larmes ruisselaient sur mon visage encore plusieurs heures après.

Après avoir fini notre repas, chacun est allé se coucher. Il souffla trois des quatre bougies de la pièce et entra dans sa chambre. Gabin ne roulait pas sur l’or. Il était bûcheron de métier et, travaillant pour son compte, ses revenus étaient plutôt maigres.

Ma chambre était une petite pièce dans laquelle un adulte ne tenait pas debout. Elle devait servir de garde-manger ou de débarras avant. Dedans, pas de fenêtre. La seule lumière qui y entrait passait par les espacements entre les morceaux de bois qui servaient de cloison avec la pièce principale.

Le sol de la pièce était recouvert de roseaux défraîchis depuis bien longtemps. Chaque soir, à l’aide de mon pied, je regroupais les roseaux en un tas de ma taille pour y déposer un tissu afin de dormir dessus.

Alors que j’étais allongé sur ma paillasse, mon regard se perdait sur le plafond. Le jour où Gabin m’avait appris la mort de ma mère, il m’avait aussi appris que deux femmes avaient survécu en se cachant sous le plancher de leur maison pendant l’attaque. Par chance, le feu n’avait pas touché leurs habitations et elles avaient pu survivre.

J’appris bien plus tard leurs noms. C’étaient Cala et Cliss. La première était la mère de l’autre. Cliss avait à peu près mon âge.

Un soir, quelques jours après l’attaque, les deux femmes avaient pris leurs affaires et étaient parties sans dire un mot à personne. Depuis, personne ne les avait revues.

Elles avaient probablement décidé de recommencer leur vie ailleurs, faisant table rase de leur existence précédente. Au village, certains n’avaient pas compris leur comportement. Pour ma part, je le comprenais.

Peut-être devrais-je faire de même ?

Mais la seule réponse que j’avais à cette question était d’autres questions.

***

Le lendemain, je fus réveillé par Gabin qui enfilait ses bottes dans la pièce d'à côté.

Je me levai et le rejoignis. Il était assis sur un tabouret, en train de nouer ses lacets.

— Bonjour, Gabin, lançai-je en bâillant, les yeux encore à moitié fermés.

— Salut, petit. Bien dormi ?

Je me dirigeai vers la porte où reposait un seau d’eau au sol. J’y passai mes mains et me lavai le visage.

— Comme d’habitude. Et toi ? lui répondis-je en m’essuyant le visage avec ma chemise.

— Comme un loir. Je commence à ressentir mon âge.

C’était vrai que Gabin était marqué par la vie. Dans mon village, plusieurs personnes devaient avoir à peu près le même âge que lui, mais elles léguaient déjà une partie de leur travail à leurs fils. Gabin, lui, vivait seul, avec toute la charge que cela impliquait.

Une fois, je lui avais demandé pourquoi. Il avait esquivé la question en répondant quelque chose du genre :

— Je suis trop occupé pour m’occuper d’une femme.

Depuis lors, nous n’avions pas réabordé le sujet. Peut-être devrais-je lui redemander un jour.

Gabin se leva et se dirigea vers la porte.

— Je vais chez les Tarderoche. Prépare les paniers et le chariot en m’attendant, dit-il en refermant la porte derrière lui.

Gabin avait une sorte d’arrangement avec la famille Tarderoche, qui tenait une ferme un peu plus loin vers l’est. Il leur avait proposé de louer leurs bœufs de temps à autre pour les trajets jusqu’au village. En échange, Gabin les fournissait en bois pour l’hiver.

Quelque temps plus tard, adossé à la charrette, je vis Gabin revenir avec le bœuf. C’était une vieille bête, pas la plus rapide, mais toujours heureuse de marcher un peu.

Nous l'attelâmes, puis prîmes la route pour Karn.

Nous passâmes à travers la forêt pour redescendre au village. Par chance, aujourd'hui il n'avait pas plu, donc le chemin était à peu près praticable. Cela ne m'empêchait pas de rebondir sur le chariot au moindre creux caché par les feuilles mortes qui recouvraient le chemin.

Gabin, à ma gauche, ne bougeait presque pas. Il tenait les rênes en rigolant à chaque fois que mes fesses tapaient un peu trop fortement sur le bois du chariot. A un moment le rire de gabin était de trop, je me suis surpris à lâcher un rire, puis lorsque je le remarqua, l’envie me passa aussi vite. J’y plaçais une de mes mains en dessous pour éviter de me faire trop de bleus au derrière. Je savais d'expérience que le retour n’en était que plus douloureux ensuite.

Karn n'était pas très loin, nous y serions probablement avant la mi-journée.

Plus tard, nous fîmes une pause pour faire souffler le bœuf et lui donner à boire. J'en profitai pour vérifier les sangles qui maintenaient le bois.

— Bon, on a le temps aujourd'hui, laissons-lui encore quelques minutes. D’ailleurs Grim, on restera quelques jours là-bas.

— Ah bon, à Karn ?

Je sursautai à cette nouvelle. Habituellement, nous revenions dans la journée ou, tout au plus, le lendemain matin lorsqu'il fallait faire quelques achats.

Gabin acquiesça de la tête.

— Ouais, on restera sûrement deux jours là-bas. On dormira chez Marine.

J'allais pouvoir dormir deux nuits dans un vrai lit !

Je retins cette pensée. Bien évidemment, j'étais déjà heureux d'avoir un toit au-dessus de la tête, mais je devais bien avouer que le confort d'un vrai lit me manquait un peu.

— On arrive à la fin des vendanges, poursuivit Gabin.

— Les vendanges ? C’est quoi ?

— Tu ne connais pas ? rétorqua Gabin, d’un air étonné.

Je lui répondis d’un signe de tête négatif.

— C'est le raisin, petit. Tu vas voir, tout le village participe chaque année.

— On va devoir récolter le raisin alors ?

— Toi, non. C’est les propriétaires qui s’en occupent, ils paient des gens pour la récolte. Par contre, c’est le village qui confectionne le vin. Chacun participe à son niveau. Tu verras sur place. En tout cas, tout le village doit mettre la main à la pâte.

— Je vais devoir faire du vin ? Mais je ne sais pas…

Gabin éclata de rire, assez fort pour me faire sursauter.

— Tu y participeras à ton niveau, comme les autres. Dans tous les cas, il y a toujours un bourge ou deux pour nous dire ce qu'on doit faire.

Dans mon village, il n’y avait pas de récolte de raisin. On cultivait uniquement des légumes et des céréales. Il y avait bien la fête des récoltes qui arrivait à la fin de l’été. J’imaginais que c’était quelque chose de similaire.

— Moi aussi je dois participer ? demandai-je en reprenant place dans le chariot.

— Bah oui, tu fais partie du village, répondit Gabin en faisant reprendre la route au bœuf.

Je faisais vraiment partie du village ?

Cela faisait plus d'un an que j'étais là, mais je ne connaissais pas vraiment les gens. Je parlais parfois à Marine ou à certains commerçants, mais je n'avais pas d'amis là-bas. Pas comme... avant.

À cette réflexion, je me dis que finalement cela ne m'intéressait pas. C’était très bien ainsi, je crois.

La forêt s'ouvrait devant nous, nous arrivions au bout. L'ombre des arbres laissait peu à peu place à des buissons ronceux qui longeaient le chemin de terre. Des troncs épars remplaçaient une partie des arbres aux alentours, et l'ombre des feuilles qui nous avait protégés jusqu'à présent disparaissait à mesure que le bœuf nous traînait.

À la sortie de la forêt, nous nous retrouvâmes en hauteur. Devant moi s'ouvrait une vallée en contrebas. Gabin tira légèrement, comme à son habitude, sur les sangles pour arrêter la bête. Chaque fois, il passait quelques minutes à contempler le village devant nous.

En face, une rivière sinueuse serpentait à travers la vallée. Elle n'était pas suffisamment large pour pouvoir naviguer dessus, mais assez pour qu'on y ait construit deux ponts reliant les deux berges. Entre ces ponts se dressait Karn, un village dont je ne connaissais même pas le nom auparavant. Pourtant, à le voir ainsi, il devait être deux fois plus grand que Fitzbourg.

Devant moi, un toit brillait au soleil ; on aurait dit qu'une étoile scintillait au cœur du village. Je ne l'avais jamais vu jusqu'à présent, étrange.

— C'est quoi, le truc qui brille au centre ?

Gabin plissa les yeux, cherchant probablement ce que je pointais du doigt.

— Ah ! Oui, c'est le temple, petit. Certains disent qu'il brille les jours où les dieux nous regardent.

Je n'étais pas croyant. Enfin, je crois. À Fitzbourg, il n'y avait pas de temple. Mon village était peut-être vraiment maudit, comme le disaient les gens ?

— Mais si tu veux mon avis, gamin, c'est surtout que le toit est fait de cuivre et qu'il brille quand il y a du soleil, poursuivit-il en levant les yeux au ciel.

Gabin ne semblait pas être un homme pieux. Je ne l'avais jamais vu prier.

— Tu crois que les dieux existent ? demandai-je à Gabin.

Il me jaugea quelques secondes avant de secouer les sangles pour faire repartir le chariot.

— Je ne sais pas trop.

Gabin n'avait pas l'air enjoué à l'idée de s'étendre sur le sujet. Je me demandais pourquoi. Qu'y avait-il de mal à poser la question ?

Nous descendîmes la vallée par un chemin sinueux, qui s'élargissait à mesure que nous approchions du village. Désormais, il y avait assez de place pour faire circuler deux charrettes côte à côte. Nous croisâmes des gens allant dans le sens inverse, certains en charrette comme nous et d'autres à pied qui longeaient le chemin de terre. Tous, sans exception, nous saluaient avec le sourire à notre passage. Probablement à cause de la fête de fin des vendanges qui approchait.

En traversant le village, je remarquai plusieurs décorations installées un peu partout. Principalement des lianes de lierre qui ornaient les murs des maisons alentour. D'autres étaient enroulées autour des puits. Ce qui me surprit, ce fut la couleur de ces lianes. Certaines avaient des feuilles rouges, d'autres jaunes et vertes, et quelques-unes même d'un bleu pourpre. Je n'avais jamais vu de lierre de cette couleur.

Des lianes tressées entre elles reliaient les deux premières maisons du village. Lorsque le chariot passa sous la longue tresse de lianes aux couleurs variées, je la suivis du regard, la bouche entrouverte. Un « Ouah... » m'échappa presque, mais je le retins au dernier instant.

Quelques maisons plus loin, nous nous arrêtâmes devant une bâtisse à la charpente apparente. C'était « Le Blé d'Or », dont Marine était la propriétaire.

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