VENT DE LIBERTÉ ET DE FEU : ISRAËL FRAPPE, L’IRAN RIPOSTE, LE MONDE AU BORD DE L’ABÎME
Le soleil frappe à larges nappes dorées lesfaçades blanches du port du Havre, les grues découpent leurs silhouettes d’acier dans un ciel d’un bleu presque insolent, et depuis le quatrième étage de mon appartement j’observe la mer qui respire avec lenteur comme une poitrine antique, vaste et régulière. L’air porte une odeur mêlée de sel et de métal, le grondement sourd d’un cargo qui manœuvre résonne contre les quais, et devant moi l’ordinateur portable projette sa lumière froide, la tablette frémit, le smartphone crépite de notifications qui s’enchaînent sans relâche. Les chiffres, les noms, les alertes rouges, les mots frappe, riposte, escalade se superposent à la clarté paisible de cet après-midi. Je songe à cette phrase de Voltaire, « Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités », et je décide d’écrire pour saisir l’instant, pour ordonner le tumulte, pour comprendre ce qui se joue au-delà des écrans.
Le 28 février 2026 à 04 h 17 heure locale, une série d’explosions a secoué la périphérie de Téhéran, puis Ispahan, puis la région de Natanz. L’opération conjointe lancée par Israel et United States, préparée depuis des mois selon plusieurs sources diplomatiques, a mobilisé plus de 180 appareils, chasseurs F-35 israéliens, bombardiers stratégiques américains, drones de reconnaissance, systèmes de brouillage électronique. Les cibles annoncées étaient des installations balistiques, des dépôts de missiles, des centres de commandement des Gardiens de la Révolution, ainsi que des infrastructures associées au programme nucléaire iranien. À 06 h 52, la télévision d’État iranienne confirmait des frappes sur des complexes militaires au sud de Téhéran, faisant état de 73 morts et 214 blessés dans les premières heures. À la fin du 1er mars, le Croissant-Rouge iranien évoquait 201 morts et plus de 700 blessés, chiffres susceptibles d’évoluer.
Du côté israélien, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprimait le 28 février à 21 h 00 depuis Jérusalem, déclarant que l’opération visait à neutraliser une menace existentielle et à empêcher la République islamique d’Iran d’atteindre un seuil nucléaire irréversible. Le gouvernement israélien, appuyé par une majorité de la Knesset dans un vote d’urgence tenu le 29 février au matin, insistait sur le caractère préventif et stratégique de l’intervention. L’armée israélienne affirmait que plus de 85 % des objectifs planifiés avaient été atteints dans les premières 24 heures, citant la destruction de sites de stockage de missiles longue portée et la neutralisation de plusieurs hauts responsables militaires iraniens dont les noms n’ont pas tous été officiellement confirmés.
La riposte iranienne ne s’est pas fait attendre. Le 29 février à 23 h 18, des sirènes retentissaient à Tel-Aviv, Haïfa, Beer-Sheva. Environ 250 drones et missiles balistiques ont été lancés depuis le territoire iranien et depuis des zones contrôlées par des groupes alliés en Irak et au Liban. Le système de défense israélien multicouche, combinant Dôme de Fer, Fronde de David et Arrow 3, a intercepté la majorité des projectiles, avec un taux d’interception annoncé supérieur à 90 %, mais plusieurs impacts ont été confirmés dans la région centrale du pays. Au 2 mars au matin, le ministère israélien de la Santé faisait état de 12 morts et 94 blessés, dont 17 dans un état grave. Trois bases américaines situées dans le Golfe ont également été ciblées, causant la mort de trois soldats américains et blessant cinq autres selon le Pentagone.
Au-delà des échanges de feu, ce qui se joue est une architecture de puissance. Israël, État fondé en 1948 sous l’impulsion de David Ben-Gurion, a construit en moins d’un siècle un appareil scientifique, technologique et militaire qui le place parmi les puissances régionales majeures. Son produit intérieur brut dépasse 520 milliards de dollars, sa dépense militaire annuelle avoisine 24 milliards, son écosystème d’innovation est l’un des plus denses au monde. La diplomatie israélienne, depuis les accords d’Abraham de 2020, a poursuivi une stratégie de normalisation avec plusieurs États arabes, consolidant des partenariats sécuritaires face à l’influence iranienne. Dans les chancelleries occidentales, nombreux sont ceux qui considèrent qu’Israël agit selon une logique de dissuasion, cherchant à empêcher l’émergence d’une puissance nucléaire hostile à ses frontières.
Pour comprendre la profondeur du moment, il faut adopter le regard méthodique du géopolitologue, celui qui observe les lignes de force plutôt que les éclats de surface. Le professeur Laurent Delacroix, spécialiste des systèmes de sécurité au Moyen-Orient, expliquait récemment que la confrontation actuelle s’inscrit dans un cycle de rivalité structuré depuis la révolution iranienne de 1979. Selon lui, l’Iran a progressivement construit une stratégie d’encerclement indirect d’Israël par l’intermédiaire de groupes alliés au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen, créant un arc d’influence chiite. Israël, de son côté, a répondu par des frappes ciblées, des opérations clandestines, une coopération accrue avec les États-Unis et certains États sunnites. Ce 28 février 2026 représente, dans cette lecture, une rupture de seuil, le passage d’une guerre de l’ombre à une confrontation assumée.
Mais l’Iran n’est pas seulement un régime, il est aussi un peuple de plus de 85 millions d’habitants, héritier d’une civilisation plurimillénaire. Depuis septembre 2022 et la mort de Mahsa Amini, des vagues de contestation ont traversé le pays. En 2023 et 2024, des milliers de jeunes, d’étudiants, d’ouvriers, de femmes ont défié les forces de sécurité en scandant Femme, Vie, Liberté. Les organisations de défense des droits humains ont recensé plus de 20 000 arrestations et plusieurs centaines d’exécutions liées aux mouvements de protestation. La disparition de l’ayatollah Ali Khamenei lors des frappes du 28 février, annoncée officiellement le 1er mars à 13 h 40 par un communiqué du Conseil de sécurité nationale iranien, a créé un vide politique immense. Des rassemblements ont eu lieu à Téhéran, à Ispahan, à Chiraz, certains en deuil, d’autres porteurs d’un espoir d’émancipation.
Dans ces rues agitées, on entend parfois évoquer Cyrus le Grand et le cylindre proclamant la tolérance, on cite Ferdowsi et le Shâhnâmeh, on rappelle que la Perse fut un empire de culture et d’ouverture. Les révolutionnaires iraniens d’aujourd’hui, qu’ils soient laïcs, réformateurs ou simplement lassés de décennies de rigidité théocratique, parlent d’un Iran libéré des joutes de la junte militaro-religieuse, d’un État recentré sur la prospérité, la dignité et la modernité. Ils ne se confondent pas nécessairement avec les frappes étrangères, ils ne s’y réduisent pas, mais ils cherchent dans le séisme actuel une brèche vers l’avenir.
La dimension économique de la crise est tout aussi déterminante. Le 2 mars à 10 h 12, le baril de Brent franchissait le seuil des 108 dollars, en hausse de 17 % en 48 heures. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial, a vu son trafic réduit de moitié après que des assurances maritimes ont suspendu temporairement certaines couvertures. Les marchés européens ont ouvert en baisse, le CAC 40 reculant de 2,3 % à l’ouverture, avant de limiter ses pertes en milieu de journée. Les chaînes logistiques mondiales, déjà fragilisées par des années de tensions, se trouvent à nouveau sous pression.
Dans ce tumulte international, la diplomatie française a, dès les premières heures de l’escalade, appelé à la retenue et à l’arrêt immédiat des raids, adoptant une posture d’équilibre fidèle à sa tradition d’indépendance stratégique. Le président Emmanuel Macron, dans une allocution prononcée le 1er mars 2026 à 18 h 30 depuis l’Élysée, a exhorté toutes les parties à éviter l’embrasement régional et à revenir au cadre du droit international. Pourtant, cette voix qui se présente comme celle d’un pédagogue des nations suscite des interrogations. Certains observateurs soulignent le décalage entre cette posture normative et les fragilités internes de la France, notamment les tensions persistantes dans les territoires ultramarins où des mouvements réclament davantage d’autonomie, voire une redéfinition profonde du lien avec l’État central. Ce contraste nourrit un débat plus vaste sur la cohérence de la parole française, sur sa capacité à conjuguer ambition morale sur la scène internationale et résolution des fractures héritées de son histoire.
Pour Israël, l’enjeu est existentiel, il touche à la mémoire, à la survie, à la capacité d’un peuple longtemps persécuté à ne plus dépendre de la clémence d’autrui. La résilience du peuple juif, forgée dans l’exil, les pogroms, la Shoah, s’exprime dans la mobilisation rapide des réservistes, dans la solidarité civile, dans ces files d’attente devant les centres de dons du sang à Tel-Aviv le 1er mars au matin. Pour beaucoup d’Israéliens, la fermeté diplomatique et militaire est perçue non comme une option, mais comme une nécessité impérieuse.
Pour l’Iran, l’heure est à la recomposition. Le Conseil des experts doit se réunir dans les jours à venir pour désigner un successeur au Guide suprême, tandis que les Gardiens de la Révolution renforcent leur présence dans les grandes villes. Les chancelleries occidentales surveillent de près l’éventualité d’une fragmentation du pouvoir ou d’une radicalisation accrue. Dans les cafés de Téhéran, là où l’on ose encore parler à voix basse, certains murmurent que l’histoire accélère, que le temps des certitudes s’achève.
Je reviens à ma fenêtre. Le soleil décline légèrement, la lumière se fait plus oblique, plus tendre. Les cargos poursuivent leur lente dérive, indifférents aux tempêtes humaines. Mon smartphone vibre encore, une nouvelle alerte, un nouveau chiffre, un nouveau nom. J’entends le cri d’une mouette, le souffle du vent sur la mer, et je mesure le contraste vertigineux entre la quiétude normande et le fracas oriental. L’histoire s’écrit dans le feu, mais elle est lue dans le silence des chambres où l’on tente de comprendre.
Et je repense à Voltaire, à cette exigence de raison face aux passions, à cette lumière des Lumières qui invite à scruter les faits, à distinguer le vrai du faux, à ne pas céder à la facilité des slogans. Depuis mon quatrième étage au Havre, sous ce ciel éclatant, devant l’ordinateur, la tablette et le smartphone saturés d’alertes, je contemple un monde en recomposition. La mer respire toujours avec la même régularité antique, les grues demeurent dressées comme des sentinelles, et pourtant tout semble différent. « Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités » ; que cette phrase demeure notre garde-fou tandis que s’ouvre, peut-être, une ère nouvelle dont nul ne peut encore mesurer l’issue.
T.E.H.
Analyste indépendant, observateur des dynamiques institutionnelles et géostratégiques.
Auteur de plusieurs ouvrages.

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