24 octobre 2025 - Au travail

5 minutes de lecture

Depuis la rentrée de Septembre, j'avais quitté le bureau et son équipe, mais je travaillais toujours sur des missions liées à son activité. Alors que, par le passé, nous formions un binôme à la tête de l'activité, je me sentais maintenant mise à l'écart, comme punie professionnellement d'avoir eu besoin de me protéger d'une relation devenue toxique pour moi.

Je lui ai demandé que l'on fasse un point et il a accepté de caler une réunion le lundi suivant. Moi, j'ai eu besoin de poser mes ressentis, alors je lui ai écrit, comme un préambule à la réunion.

~~~~~~~

Clément,

Pour préparer l’échange professionnel que je t’ai demandé, j’ai besoin de poser par écrit où j’en suis. Ces derniers mois ont été difficiles. Il ne s’agit pas de rouvrir le passé, mais de dire ce qui me traverse aujourd’hui et d’interroger la suite.

J’ai commencé à travailler avec toi il y a plus de trois ans, avec une accélération nette au cours des deux années passées. Tu m’as beaucoup formée. J’ai appris vite, progressé sur de nombreux plans, portée par un fonctionnement collaboratif : échanges fréquents, travail à deux, réflexion partagée. Ce cadre compensait largement le fait de changer de métier en rejoingnant ton activité, et me permettait d’avancer avec confiance.

Au printemps, cet équilibre s’est fragilisé. J’ai travaillé de plus en plus seule, et j’ai senti les limites de cette autonomie. Nous avions évoqué l’idée de retrouver plus de collaboration, puis sont survenus les événements de l’été, sans lien avec le travail, mais qui ont interrompu toute communication.

Pendant trois ans, notre binôme reposait sur une vraie entente intellectuelle, un goût commun pour la rigueur, la créativité et le travail bien fait. Il y avait aussi une complicité professionnelle, un soutien mutuel. Nous étions complémentaires, et ensemble nous portions une part essentielle de l’activité, même si cela n’a jamais été formalisé.

Aujourd’hui, la situation est tout autre. Nos échanges sont rares, parfois tendus. Il n’y a plus de temps de débrief, plus de travail réellement partagé. Nous communiquons surtout par écrit.

Je ne t’en fais pas le reproche : l’évitement est réciproque. À la rentrée, sur les conseils de François et pour me protéger, j’ai pris de la distance, quittant le bureau et l'équipe. J’étais partagée entre mon besoin de recul, ton silence de l’été, un lien hiérarchique inconfortable, et les recommandations de professionnels soucieux de ma santé mentale. Avec, en arrière-plan, la crainte que mon parcours ne soit durablement affecté. Ma fuite a été brutale, je le sais, mais je n'ai pas su comment faire autrement.

J’ai tenté de renouer le dialogue en septembre, sans toujours savoir si je te dérangeais. Depuis, nous nous croisons plus que nous ne nous parlons.

Les mots de « dépendance émotionnelle » que tu as employés à mon encontre résonnent encore pour moi, y compris dans le cadre professionnel. Ils me placent dans une tension : j’ai besoin d’échanges, de transmission, d’un travail collaboratif, mais je me retiens désormais de poser des questions. Je travaille seule, avec des appuis extérieurs. C’est moins efficace, et surtout moins vivant.

Je ne souhaite pas être mise à l’écart d’une activité que j’ai contribué à construire. Je ne crois pas mériter d’être reléguée à la marge après des mois de fragilité personnelle. Je ne sais pas comment tu vis la situation : si tu te protèges, si tu m’évites, ou si tu respectes simplement la distance que j’ai prise. Je suis consciente que mes silences, mes décisions, et mon geste de l’été ont pu être déroutants, voire blessants. Mais sans parole, rien ne peut s’apaiser.

Je ne cherche pas forcément à revenir sur le passé, mais à savoir s’il doit être nommé pour ne pas peser sur l’avenir. Et surtout à réfléchir à la suite : comment travailler de manière sereine et constructive, dans un contexte où notre collaboration directe semble fragilisée. Il y a des enjeux concrets, présents et à venir, que je ne souhaite pas porter seule. J’aimerais comprendre comment tu envisages ma place, ma contribution, et les conditions de notre travail commun.

Je n’attends pas de réponse immédiate. Si tu le souhaites, nous pourrons en parler simplement, quand le moment te semblera juste. Et si ce n’est pas possible pour l’instant, nous nous en tiendrons à des échanges strictement professionnels.

Merci de m’avoir lue.

Marie

~~~~~~~

Le lundi matin, il a annulé notre réunion par un mail très froid, "accusant réception" de ma demande et expliquant qu'il avait besoin de temps pour poser le cadre des échanges que je demandais.

Le lendemain, il m'a écrit un mail très formel m'expliquant que ma place au sein de l'activité devait être discutée avec notre patron et que ma progression technique devait être discutée avec le responsable de ma nouvelle équipe de rattachement, mais qu'il consentait à participer à la discussion.

Le soir, dans ma boite perso, un mail : "Rupture amicale".

"Concernant l’idée d’un échange personnel à un moment ultérieur, je souhaite aujourd’hui t’exprimer explicitement un refus murement réfléchi. Le chapitre de notre relation amicale est de mon côté clôturé et je tiens à ce qu’il en soit ainsi au profit d’une relation professionnelle de qualité."

Voilà comment s'est terminée l'histoire.

De mon côté aussi le chapitre était clos... mais pas comme ça.

"Clos" ? "Cloturé" ?

Le choix des mots...

J'ai d'abord cru à une faute de sa part, tant la formulation me paraissait si peu naturelle. Et puis, non, ce n'était pas une faute de français, c'était juste un appel à un registre formel étonnant pour deux amis qui se quittent.

Il aurait pu écrire « Le chapitre est clos » pour exprimer une relation terminée, achevée, renforcant sa volonté de ne plus en parler. On ferme un chapitre, on tourne une page, sans lourdeur.

Mais il a écrit « Le chapitre est clôturé » comme pour insister sur l'acte lui-même de clôture, sur la décision, sur l'acte de fermer définitivement, comme on ferme son compte en banque. Ce terme administratif, juridique, formel m'a frappé par sa froideur, sa violence.

Je ne reconnaissais plus le Clément que j'avais connu, humain, sensible, qui me faisait parfois penser à un petit garçon blessé. J'avais envie de croire que ce formalisme et cette froideur ne reflètaient que la difficulté qu'il avait eu à prendre cette décision, que ça ne reflètait aucun mépris pour ce que l'on avait vécu tous les deux. Mais au fond, je n'en savais rien.

Annotations

Vous aimez lire Marie De Coeurval ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0