Petite souris
Lien du défi : https://www.atelierdesauteurs.com/defis/defi/1207329412/l-objet-melancolique
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- C'est bon, il me casse les couilles !
La porte claque. Mon cœur bat fort et vite, la colère anime mes gestes. Je m'assois sur mon lit, me relève, fais les cent pas, me rassois. Ma mère dit toujours que je suis comme un lion en cage, dès qu'une émotion m'anime, je n'arrive pas à rester en place. D'habitude, faire le ménage m'aide, mais j'ai déjà tout nettoyé hier. Et, comme d'habitude, mon frère n'a pas daigné lever son cul du lit pour m'aider à faire les tâches ménagères.
C'est les vacances. Si ça signifie le repos pour beaucoup, ce n'est pas mon cas. En recherche d'emploi depuis plusieurs mois, j'alterne mes journées à remplir des lettres de motivation, consulter France travail et m'occuper de la maison. Je n'ai pas assez d'argent pour louer un appartement. Et mon crétin de grand frère, en reprise d'études, passe plus de temps à jouer qu'à travailler ou m'aider. J'ai beau lui en parler à lui ou aux parents, rien ne change. Cette fois n'est pas une exception, il n'a pas daigné descendre pour surveiller le four comme je lui avais demandé pendant un entretien en visio, résultat la viande ressemble à du charbon.
J'ouvre la commode pour sortir mes vêtements. Autant faire le tri maintenant, ça m'aidera à me calmer. Je sors les vêtements, méthodiquement. Les deux premiers tiroirs se vident rapidement. Alors que j'allais le refermer pour passer au suivant, j'aperçois un petit objet au fond. Un truc qui aurait glissé d'une poche ? Je l'attrape et reconnais mon vieux MP4.
Je me souviens l'avoir cherché partout à un moment. Je l'allume, les mains tremblantes, il est chargé à bloc, même après toutes ces années. Je me relève d'un bond et fouille dans ma table de chevet pour brandir, triomphante, une paire d'écouteurs.
Je m'allonge confortablement et ferme les yeux. La voix de mon frère envahit mes oreilles, me plongeant quelques années plus tôt.
- Il était une fois une petite souris maligne qui n'aimait pas le fromage...
J'ai redoublé le CP parce que je ne savais pas lire. Ma première maîtresse avait affirmé à ma mère que je ne faisais aucun effort. Elle l'a cru et m'a obligé à lire pendant des heures, jusqu'à tard le soir. Je me souviens encore des larmes et de la fatigue. Je me souviens de ma mère, intransigeante, qui me faisait répéter chaque mot sur lequel je me trompais.
- Elle était la risée de toute la famille, et même du village dans lequel elle habitait.
Si je finissais par réussir, c'était parce que je connaissais les mots par coeur. Quand la maîtresse s'en était rendue compte, elle m'avait humilié devant toute la classe en m'obligeant à lire une nouvelle de trois pages. Ça avait été les dix minutes les plus longues de ma vie. Le soir, j'étais rentrée en pleurs. Mon père travaillait jusqu'à tard, et ma mère me répétait de faire des efforts. J'avais beau lui dire que les lettres se mélangeaient devant mes yeux, elle ne me croyait pas. Ça l'incitait à me faire lire pendant encore plus longtemps.
- Pourtant, si elle ne mangeait pas de fromage, elle adorait son odeur. Mais plus elle en parlait, plus on se moquait d'elle... Seul son grand frère l'écouta et décida de prendre les choses en main. Il prit des cours de cuisine et élabora plusieurs plats à base de fromage, mais toujours mélangés avec d'autres aliments.
Paradoxalement, j'adorais les histoires. Je pouvais passer des heures à regarder des films et des séries, et créer des histoires avec mes jouets. N'importe quelle figurine ou bout de bois me suffisait à imaginer des univers entiers. Et cela, seul mon frère s'en était rendu compte. Alors, avec une partie de son argent de poche, il avait acheté un MP4 et s'était enfermé dans sa chambre pendant des jours, au point que mes parents craignaient qu'il lui soit arrivé malheur. Quand il en était sorti, il m'avait tendu l'appareil avec un grand sourire, en me conseillant d'écouter. Un soir où je n'arrivais pas à dormir, j'avais pris mes écouteurs pour découvrir des dizaines d'histoires qu'il avait lues à voix haute. Des albums et petits romans de mon âge que je ne pouvais pas lire seule. Et, parfois, il en inventait. J'avais alors compris qu'il avait passé des heures à s'entraîner et s'enregistrer pour que tout soit parfait.
- Alors, la petite souris commençait à apprécier le fromage que son frère lui faisait découvrir, au point qu'elle en réclama, encore et encore. Le frère passait parfois des journées entières pour lui faire plaisir, son seul sourire et l'arrêt des moqueries lui suffisant amplement. Ainsi, quand la petite souris se sentait mal, le frère lui préparait toujours de nouveaux plats pour voir sa joie. Quand elle pleurait, il lui parlait de cuisines différentes qui éveillaient sa curiosité. Seulement, le frère portait un lourd secret...
Le MP4 était devenu indispensable. Je l'emmenais partout, même en cour de récréation, même si je me cachais pour ne pas me le faire confisquer. Heureusement, lors de ma deuxième année de CP, la nouvelle maîtresse était bien plus gentille. Dès le début, elle avait suggéré à ma mère d'aller voir un spécialiste. Après beaucoup d'hésitations, elle avait accepté. Enfin, j'avais obtenu une explication à mes difficultés : la dyslexie.
Cependant, si un certain nombre de dispositifs ont été mis en place et que je pouvais, enfin, lire un peu plus facilement, je gardais l'objet près de moi. Je me souviens que, même au collège, lors de chagrins d'amour, j'écoutais les histoires, même si je les connaissais par coeur. Mon frère s'était éloigné, profitant de son groupe d'amis et de son petit copain. Il passait désormais plus de temps dans sa chambre, au téléphone, ou à jouer. Notre relation n'a plus jamais été la même, aujourd'hui encore.
- Il était profondément malheureux, au point qu'il décida de partir. Il entendit alors parler du Paradis, un lieu où toutes les souris vivaient heureuses. Alors, il décida d'aller y habiter définitivement, malgré sa jeune soeur qui lui manquerait beaucoup. Avant d'entreprendre son dernier voyage, il fit une ultime requête à la petite souris : celui de voler de ses propres ailes et de ne pas écouter les autres. Elle tint sa promesse toute sa vie, en sachant que son frère la surveillait de loin.
Je n'avais pas remarqué que je pleurais jusqu'à ce qu'une larme tombe sur le MP4. Je passe un doigt sur ma joue, surprise. Une douleur m'envahit dans la poitrine, et la tristesse me submerge avec une telle violence que je suis obligée de plaquer mon oreiller sur ma tête pour ne pas être entendue.
La réponse à mes interrogations sur son éloignement était sous mes yeux depuis le début.

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