Sacha

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Il y a beaucoup de choses dont je pourrais parler, comme mon humeur dépressive qui a duré toute la période de mon adolescence et qui se poursuit, de temps à autres, encore aujourd'hui. Des midis où je n'avalais qu'un dessert tant j'étais difficile en nourriture. De mes nombreuses migraines, de mes amoureux, de mon dégoût - et secrète jalousie - de tout ce qui touchait, de près ou de loin, à la popularité.

Mais il y avait aussi ma soeur, professeure documentaliste dans mon collège, le club de lecture, les amies, les fous rires, l'anxiété qui me volait de bons souvenirs, l'enfer des cours de sport, la peur permanente d'échouer, les difficultés liés à ma famille, les heures d'étude où je faisais le plus rapidement possible les devoirs pour pouvoir lire, de cette peste, en troisième, qui avait dressé la classe contre moi et une amie, après avoir été envoyé à la vie scolaire par ma soeur à cause de son comportement.

Il y a tant de chose à écrire, et à la fois si peu. Des noms, des rencontres, des visages, des critiques dans le dos, des cas de harcèlement cachés, l'infirmière détestée par beaucoup, la fois où on avait dit à mon amie d'aller se pendre, et quand elle en avait parlé, l'infirmière avait simplement demandé à la personne de s'excuser.

Mais il y a un souvenir en tête qui refuse de me quitter, un souvenir empreint d'une grande culpabilité. J'étais en sixième, mal dans ma peau, en proie à l'anxiété, la déprime, des problèmes de famille, le manque d'amis et d'affection. Et il y avait Sacha.

Sacha, c'était un garçon de mon âge un peu particulier. Je le voyais souvent seul, le genre de garçon à vivre dans son monde, à ne pas reconnaître les codes sociaux, qui arrivait à chaque fois en retard. Je ne le connaissais pas vraiment, j'entendais simplement ce qu'on disait sur lui. Il passait beaucoup de temps au CDI, et le quitter toujours plusieurs minutes après la deuxième sonnerie. Il n'était pas dans ma classe, j'avais entendu dire que ses camarades ne le supportaient pas. Je ne lui avais adressé la parole qu'une seule fois, pour lui demander où se situait le gymnase en début d'année.

Un midi, vers la fin de l'année, alors que nous faisions la queue pour aller manger, Sacha se tenait devant moi avec un groupe de filles. Je détestais ce moment où j'étais collée aux autres, où l'odeur de transpiration se mélangeait aux discussions et aux bousculades. J'étais, comme très souvent, de mauvaise humeur, sachant que j'allais manger seule. Le groupe avait commencé à se moquer de Sacha, de son physique, et quand il avait essayé de répondre, elles l'avaient bousculé, alors qu'il était en larmes. Je me souviens avoir eu très chaud, d'avoir serré les poings, d'avoir senti une colère sourde m'envahir... En même temps que la peur. Parler aux gens, il n'y avait rien de plus terrifiant pour moi. J'ai lancé, d'une petite voix, bien trop petite :

— Laissez-le tranquille.

Mais avec le brouhaha ambiant, personne n'avait entendu. Je l'avais répété à plusieurs reprises, d'une voix toujours trop faible. Je me souviens encore de la chaleur, de la sueur dans mon dos, de mon cerveau me hurlant d'intervenir pendant que j'étais paralysée. J'aurais dû les attraper par le col pour les pousser, hausser le ton, m'emporter, prévenir quelqu'un, mais le seul adulte s'occupant du passage était déjà occupé à disputer d'autres sixièmes au fond, et c'était un type vraiment bizarre qui ne m'inspirait pas confiance. Le type était revenu et nous avait fait entrer dans le self. 

J'avais culpabilisé, alors que je m'étais promis de me rattraper, à ma manière. Dès qu'on avait récupéré nos assiettes et qu'il s'était installé, je l'avais rejoint pour lui proposer de manger ensemble, chose qu'il avait aussitôt refusé parce qu'il attendait quelqu'un d'autre. Je m'étais installée à la table d'à côté, rassurée de constater qu'il n'était pas aussi seul qu'il en avait l'air, puisque, en effet, un camarade, aussi seul que lui, s'était assis en face quelques minutes plus tard.

Pour autant, j'ai vraiment été stupide. J'aurais dû aller voir un adulte. Il était plus que probable que ça ne donne rien, à part si je tombais sur une bonne surveillante qui m'écouterait - je n'étais pas du genre à aller voir de moi-même une adulte, ils auraient compris que j'étais sérieuse. Si l'anxiété ne m'avait pas paralysé, si j'avais osé vaincre ma peur de me faire remarquer et possiblement punir, peut-être que Sacha aurait été mon ami, ou qu'il aurait été rassuré de voir quelqu'un le défendre. Peut-être qu'il m'aurait repoussé.

Je déteste ces gens qui filment au lieu d'intervenir dans une situation grave, mais j'ai l'impression d'avoir été cette personne, ce midi-là. Une simple spectatrice qui aurait dû agir. Je n'ai aucune excuse.

Il n'est pas revenu en cinquième, on l'avait probablement changé de collège. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. J'ai fait des recherches, pourtant. Sur LinkedIn, Instagram, Facebook. Impossible de le retrouver. J'aurais aimé échanger avec lui, m'excuser, savoir ce qu'il devenait, dans une vaine tentative égoïste de soulager ma conscience.

J'espère qu'il va bien aujourd'hui.

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