La Grande Ville.

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Je m’appelle Elliot, cliché parfait du jeune gay du Middle West, qui a fui un environnement trop religieux et haineux pour trouver sa voie dans la grande ville. Le jour de mes vingt et un ans, j’avais posé mes valises à San Francisco, seulement une dizaine d’heures après avoir été mis à la porte par mon paternel. Mais je vous raconterai mon coming-out une autre fois.

J’avais toujours rêvé de cette ville, de cette forme de liberté qu’elle représentait, de la vie qui grouillait dans les rues, de la démesure. Pour moi, l’indifférence des gens avait quelque chose de rassurant : personne ne vous jugeait, ne vous regardait de travers pour votre façon de vous habiller, vos manières. Un anonymat plus que bienvenu après des années passées à cacher ma véritable personnalité.

Je craignais cependant de ne pas trouver de travail ou de logement, car même si je disposais d’une petite somme d’argent économisée en travaillant au fast-food du coin, ce n’était largement pas suffisant pour tenir plus d’un mois. Rien que la petite chambre d’hôtel que j’occupais me coûtait vingt-cinq dollars par jour.

Heureusement, les opportunités ne manquaient pas pour qui savait relever ses manches et ma brève expérience dans la restauration me permit de trouver une place de barista dans un petit café sur Castro Street. Ce qui m’ouvrit la porte d’une sympathique maison en colocation.

Je me retrouvais donc avec quatre inconnus, plus excentriques les uns que les autres. Il y avait Alex, l’influenceur égocentrique, rat de salle de gym pour qui les espaces communs étaient ses décors privés. Clara, l’étudiante lesbienne coincée, fille à papa qui ne pouvait pas vivre seule. Jude, le trans FTM militant sans emploi. Et Jo, l’étudiant en médecine, FTM lui aussi, mais bien moins extrémiste que Jude.

Le jour de mon emménagement, je me suis senti comme une tranche d’ananas sur une pizza : pas à ma place. L’indifférence que je trouvais salvatrice chez les inconnus me toucha d’une manière inattendue venant de la part de mes colocataires.

Je n’avais pas non plus l’habitude de me faire agresser au petit déjeuner, surtout par Jude, qui n’en avait que pour la condition des transsexuels. Je crois que la seule fois où il n’a pas élevé la voix, c’est lorsqu’il m’a dit son prénom. Une manière de se protéger, d’attaquer avant d’être attaqué, je suppose.

Un jour, Clara me demanda de trancher sur un sujet LGBT à peine avais-je passé la porte après ma journée de travail. Ma réponse fut suivie d’un soupir de sa part et, tandis qu’elle levait les yeux au ciel, une énième allusion à son père sortit de sa bouche. Avec le recul, je me demande si elle ne cherchait pas moins des réponses que l’autorisation d’exister. Surtout que mon avis de provincial ne semblait pas l’intéresser plus que ça.

De son côté, Alex, dont l’orientation sexuelle était aussi ambiguë que son but dans la vie, était l’archétype du beau garçon sans cervelle qui n’en avait que pour son physique. Il passait le plus clair de son temps à la salle de sport et quand il n’y était pas, il se filmait sous toutes les coutures. D’ailleurs, il n’était pas rare de tomber sur lui en tenue légère, faisant des exercices ou simplement les muscles bandés face caméra. Je l’ai souvent surpris en train de se regarder dans le miroir avec insistance. J’avais l’impression qu’il voulait voir au-delà de son apparence, mais impossible d’aborder le sujet sans qu’il s’enfuie.

Avec le temps, nous apprîmes à plus ou moins nous apprivoiser. Une cohabitation cordiale, amicale en surface. Il n’y a qu’avec Jo que je sentais une connexion sincère. Nous nous entendions sur beaucoup de sujets, de la musique au cinéma, en passant par la mode ou les célébrités. J’adorais l’écouter parler de son enfance en Louisiane, de sa complicité avec ses parents et ses frères et sœurs, de leur bienveillance lorsqu’il avait décidé de transitionner. Il avait tout ce que je rêvais d’avoir : une famille compréhensive, de la confiance en lui, un physique avantageux, une carrière de chirurgien brillante pour l’avenir, mais surtout, des hommes plus beaux et séduisants les uns que les autres en permanence dans son lit. J’étais jaloux de la simplicité avec laquelle il pouvait aborder la vie, mais je fis mon possible pour qu’il ne le remarque pas. J’avais honte d’être encore puceau…

Évidemment, il y avait des gestes et des allusions de la part de certains clients du café, sauf que j’étais bien trop réservé pour tenter une quelconque approche. Mais les applications de rencontre restaient mon pire cauchemar : il me suffisait de rentrer ma taille et mon poids pour qu’une boule se forme dans mon estomac, et prendre une photo était un supplice. Surtout qu’il m’était impossible de choisir une catégorie : trop costaud pour être un twink, pas assez poilu pour être un ours, ou encore trop jeune pour être un daddy. Il n’y avait pas de case « mec simple cherche idem ».

J’ai souvent supprimé mon profil tout de suite après l’avoir créé…

Mais un soir, après une énième session solitaire devant mon ordinateur, je décidai qu’il était temps de sauter le pas. Je fus émerveillé par toutes ces petites cases, ces hommes miniatures, alignés comme dans un catalogue. Je n’avais qu’à cliquer pour en savoir plus ou les contacter. Cette proximité avait quelque chose de magique.

Que j’étais naïf…

Je me réveillai le lendemain avec plus d’une centaine de messages. « T’es chaud là maintenant ? », « T’aimes sucer ? », « C’est quoi tes kifs ? » et autres photos de pénis et d’anus plus ou moins ragoûtantes inondaient ma messagerie. La prise de conscience fut instantanée : Disney mentait, le prince charmant n’en avait qu’après mon cul ! Un constat qui me déprima encore un peu plus. J’exagère sur ce point, car tout n’était pas bon à jeter, mais les messages intéressants auxquels j’avais répondu sont restés sans réponse.

Je décidai tout de même de m’accrocher. Comme je n’étais pas un habitué de la vie nocturne, c’était mon seul moyen d’entrer en contact avec d’autres hommes. Et je ne vous cache pas que l’anonymat des applications de rencontre n’était pas pour aider ma timidité.

Quelques jours plus tard, au petit déjeuner, Jo remarqua que je n’étais pas dans mon assiette. J’avais passé une énième nuit à discuter avec un garçon intéressant qui cessa de donner signe de vie à la seconde où je lui avais envoyé ma photo. Jo et moi nous étions rapprochés avec le temps, mais nous n’avions jamais abordé nos sexualités.

Sauf que ce jour-là, j’avais un besoin vital de me confier.

— Y a un souci ?

— Je… j’me suis inscrit sur une appli…

— Cool. Il est où le problème ?

Je revois ses sourcils froncés, son regard à demi inquiet.

— Y a que des pervers…

Il éclata de rire, se bidonna aux larmes. Sa réaction m’embarrassa et je me fermai comme une huître. Il le remarqua et se figea.

— Tu veux dire que… c’est la première fois ?

Mon air gêné lui en dit sûrement plus qu’un long discours. Sa bouche s’arrondit et ses yeux s’écarquillèrent.

— Excuse-moi, c’est juste… étonnant !

— Comment ça ?

— Bah, t’es plutôt mignon. Je pensais que c’était fait depuis longtemps !

Son compliment m’étira les lèvres, une première.

— Mais pas de malaise entre nous, d’accord ? T’es juste mon meilleur pote !

Je sentis mon cœur fondre dans ma poitrine.

— Ton meilleur pote ?

— Bah ouais, on est tout le temps fourrés ensemble, on passe des heures à discuter… ça coule de source, tu trouves pas ?

J’étais tellement obnubilé par l’idée de rencontrer quelqu’un que je n’avais même pas remarqué que nous nous étions rapprochés à ce point. Son sourire gêné et ses joues rosies finirent de m’attendrir et je l’enlaçai de toutes mes forces.

— Doucement, gros ! Tu vas froisser ma chemise, ironisa-t-il en me repoussant gentiment.

Nous nous sommes assis et avons parlé durant plusieurs heures. Une discussion plus que nécessaire face à mon incommensurable ignorance. Il m’expliqua tout ce que je devais savoir, des différentes pratiques sexuelles, en passant par les fameuses catégories qui me posaient problème au moment de créer un profil, ou les différences entre telle et telle sexualité. Je pris alors conscience de la complexité du milieu LGBT. Mais aussi de la superficialité du monde gay.

— Au début, c’est marrant, t’enchaînes les mecs sans te soucier des sentiments. T’es jeune, t’as le temps. Et de toute façon, t’es qu’un bout de viande pour la plupart d’entre eux. Tu balances ceux qui te montrent un minimum d’intérêt parce que tu veux juste profiter. Sauf que le jour où tu veux te poser, construire quelque chose, tu te rends compte qu’on t’a collé une étiquette. T’es fiché « salope » dans toute la communauté.

— Woaw… j’ai toujours cru que les gays étaient moins… arbitraires.

— Désolé de te faire tomber de ton nuage, princesse.

Face à mon air déprimé, il reprit :

— Dis-toi que perdre sa virginité, c’est une chose. Rester fidèle à qui l’on est, c’est plus compliqué, mais pas impossible.

Il baissa les yeux en serrant les lèvres. Je sentis que quelque chose avait du mal à sortir, qu’il voulait se délester d’un poids. J’ai posé ma main sur son épaule.

— J’te juge pas, promis.

Il me sourit.

— Tu vois Luis, le grand Latino tatoué qui vient me voir de temps en temps ?

— Tu parles si je le vois ! Faudrait être aveugle pour pas le remarquer !

— Ben… j’suis dingue amoureux de lui…

— C’est génial !

Son regard humide et ses lèvres tremblantes m’indiquèrent le contraire.

— C’est pas réciproque, c’est ça ?

— Pire… il est marié…

— Merde… mais alors, pourquoi avoir entamé une relation si tu savais que ça mènerait nulle part ?

— J’le savais pas… pour moi, c’était juste un mec magnifique avec qui j’aurais aimé faire un bout de chemin. J’suis tombé sur sa page Insta et j’ai découvert qu’il était bi…

Je voyais pertinemment qu’il retenait ses sanglots. Un vrai dur à cuire.

— Tu devrais peut-être lui en parler, c’est peut-être pas ce que tu crois ?

— T’es vraiment naïf. Il veut juste s’amuser et, même si c’est dur, j’peux pas lui en vouloir. Il m’a rien promis.

— N’empêche que pour être fixé, tu devrais quand même lui poser la question, insistai-je.

Ma candeur rurale lui tira un éclat de rire sarcastique. Mais il en fallait plus pour anéantir définitivement mon âme romanesque.

— T’es là à me faire la leçon et t’es pas capable de poser une toute petite question qui pourrait changer ta vie ?

Il fronça les sourcils, quelque chose venait de tilter dans sa petite tête aux boucles afro.

— Laisse-lui le bénéfice du doute et, la prochaine fois que vous vous voyez, demande-lui. Il peut pas te dire pire que non, et t’es déjà prêt à l’encaisser. De belles choses arrivent aux belles personnes !

Il éclata de rire.

— J’suis sûr que tes vieux avaient brodé ça sur un coussin !

— Exactement, mais n’empêche que c’est vrai, l’espoir fait vivre.

— OK ! Je promets de lui parler si t’arrêtes avec tes expressions débiles ?

Nous nous étions serré la main pour sceller notre pacte et, quelques semaines plus tard, hystérique, il me réveillait à l’aube pour m’annoncer qu’ils s’installaient ensemble. J’étais heureux, pour lui d’avoir osé, pour eux de s’être trouvés.

De mon côté, même si les rencontres étaient au point mort, j’avais compris que s’offrir à l’autre n’était pas une question de besoin ou d’instinct. L’important était de suivre son cœur, la voie qu’il nous disait d’emprunter, et de rester fidèle à ses convictions.

L’année suivante, peu de temps après que Jo eut obtenu son diplôme, ils s’installèrent à New York et se marièrent. Puis un jour, tandis que je leur rendais visite, je suis tombé sur « lui », l’évident, le parfait. Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie, mais j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai saisi ma chance. C’était il y a douze ans déjà et, dans peu de temps, nous allons nous marier.

Comme quoi, une simple question posée peut faire toute la différence…

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