Chapitre 1

8 minutes de lecture

— Jeune fille ?

Je me retournai. Ce n'était pas tant le fait que l'on me confonde avec une créature de la gente féminine qui me dérangeait mais le regard qui suivait était toujours profondément malaisant. L'homme hésita ; il ne savait plus ce qu'il avait en face de lui. Il fallait dire que la confusion était évidente. J'avais les cheveux longs, et décolorés et puis, entre nous, je ne ressemblai pas vraiment à l'idée qu'on se faisait d'un mâle viril. En fait, je ne l'étais même pas du tout, avec mes longues jambes et les traits fins qui composaient ma silhouette androgyne...

— Nathanaël, grimaçai-je.

— Veuillez m'excuser...

Je détournai le regard en marmonnant que ce n'était pas grave.

— Votre chapeau...

J'acquiesçai et le retirai au moment de passer la porte. Cependant, son regard ne me lâcha pas. Je soupirai et m'assis sur la dernière place libre qui était, comme dans tous les autres cours depuis ce matin, juste devant le bureau du professeur. Je posai soigneusement mon couvre-chef à mes côtés. Je sortis mes affaires, un peu lassement et levai les yeux vers le tableau où était vidéoprojetée une leçon. L'homme attendit que les autres élèves se mettent au travail avant de se pencher vers moi. Je plissai le nez tant la proximité me dérangeait.

— Je suis navré, mais je ne peux pas me permettre de vous redonner tous les cours. Je ne sais pas si le CPE vous a déjà donné vos identifiants pour que vous ayez accès au site du lycée.

— Je dois aller les chercher lundi prochain.

— Tous les cours sont en ligne, mais au vu des délais, il vaudrait mieux que vous vous rapprochiez de vos camarades pour commencer à reprendre les leçons.

— Oui monsieur.

— Pour l'instant, contentez-vous de suivre comme vous pouvez et demandez moi s'il y a des choses que vous ne comprenez pas.

Je hochai docilement la tête et attrapai une feuille volante, dans ma pochette, pour prendre quelques notes. Cependant, je n'eus pas le droit à cinq minutes de calme avant que l'on me dérange. En effet, un bout de papier, plié en quatre, atterrit sur le rebord de ma table. Je cherchai sa provenance sans la trouver et finis par le fourrer dans ma trousse sans le lire, en me promettant de le jeter dès la fin du cours. Peu importe de qui il s'agissait, je ne voulais pas me retrouver mêlé à des personnes comme ça. De toute manière, je m'en irai bientôt, il était hors de question que je reste ici, avec ces gens, dans ce trou paumé au milieu de la carte. Un court moment passa et, une autre boulette roula près de ma trousse. Je l'ignorai et elle trouva sa place aux côtés de la précédente. Malheureusement pour moi, l'auteur de cette plaisanterie était patient et avait, visiblement, du temps à perdre.

Je finis par piocher l'un des mots au hasard et, en tournant la tête vers les autres élèves, un garçon attira mon attention. Il me souriait, sa tête, qui semblait trop lourde pour lui, reposait dans sa main. Sans avoir besoin de plus de détails, je devinai qu'il était le seul responsable de cette mascarade. Je dépliai le papier sous son regard satisfait qui me répugna au plus haut point. Depuis quand est-ce que j'obéissais à ce genre de type ?

Tu es tombé bien bas mon pauvre garçon, me souffla une voix dans ma tête.

"Hey" était la seule chose de noté. Et ceci m'énerva bien plus que cela n'aurait dû. Il se fichait clairement de moi ! Il se baissa, gribouilla frénétiquement et m'envoya un autre papier d'un tir parfait. J'arquai un sourcil, un peu surpris par une telle précision. Mes yeux voguèrent sur les quelques mots. Son écriture n'était pas bien compliqué à déchiffrer, ce qui me facilita grandement la tâche. "Tu viens d'où ?" J'arrachai une feuille et griffonnai une réponse rapide. Mon lancer, bien moins précis, fit que le papier s'échoua à ses pieds. Je détournai honteusement les yeux. Et voilà que je commençai déjà à me ridiculiser...

Pourtant, le garçon ne s'en formalisa pas et me renvoya mon mot avec une certaine grâce. J'hésitai à le lire, jetant un regard inquiet en direction du professeur, mais celui-ci ne semblait pas vraiment faire attention à moi. "C'est cool, mais je préfère largement ici. P.S : On t'a déjà dit que tu étais mignon quand tu rougissais ?" Surpris du compliment, j'enfouis mon visage dans mes mains, les joues un peu plus rouges. Moi ? Mignon ? Impossible, il se moquait forcément de moi. Nombre de fois on m'avait reproché mon apparence, alors pourquoi est-ce que quelqu'un se mettrait soudainement à l'apprécier ? C'était un mensonge, perfide, et vicieux.

À l'intercours, le professeur nous accorda une pause et, aussitôt, l'intégralité de la classe se vida, pour aller se dégourdir les jambes au dehors. Même l'enseignant s'éclipsa, emportant sa tasse de café avec lui. Il ne restait que lui, et moi. Il se contenta de m'observer, ce qui me mit terriblement mal à l'aise. Je tournai la tête dans l'autre sens, pour ne plus le voir mais cela ne m'empêcha pas de sentir son regard brûlant dans mon dos. Et ce, non seulement jusqu'à la fin de la pause, mais aussi pendant toute la dernière heure de cours restante.

À la sonnerie, j'empochai rapidement mes affaires. Si j'avais réussi à le tenir à distance à la pause, je savais que je n'aurais pas deux fois cette chance là. Et effectivement, mon instinct ne me fit pas défaut puisqu'aussitôt sorti, on attrapa mon poignet pour me plaquer contre le mur d'un petit couloir transversal. Je cessai de respirer et me recroquevillai contre le bâtiment. Mon geste défensif surpris le jeune inconnu. Il me fixa de ses yeux ronds.

— Est-ce que...ça va ? Je suis désolé, j'ai parfois un peu de mal à contrôler ma force.

Il se gratta l'arrière de la tête avec un regard d'excuse.

— Pourquoi est-ce que tu fais ça...? soufflai-je en tentant de m'éclipser par la droite.

Sa main s'écrasa contre le mur, tout près de mon visage mais il ne se défit pas de son expression joviale, bien qu'un peu joueuse. Est-ce que j'étais tombé sur un psychopathe...?

— Puisque tu es nouveau, on peut être amis, non ?

Je secouai la tête à la négative avec pour seule idée la fuite. Quelques personnes passèrent près de nous sans nous voir et mon regard accrocha désespérément leurs silhouettes.

— Tu prends le bus ?

— Non...

— Alors on a tout notre temps !

Cette fois-ci, son enthousiasme m'effraya réellement.

— Non...

— Comment ça, non ?

Je pris une grande inspiration pour tenter de me calmer un peu et retrouver contenance. Je me redressai un peu, malgré ma petite taille. Ma démonstration de force n'impressionna nullement l'adolescent, qui attendait toujours ma réponse.

— Je, j'ai...

Je me maudis de bégayer ainsi et respirai de nouveau.

— Je dois rentrer, laisse-moi tranquille...

Son visage se teinta d'une moue peinée. Il attrapa l'une de mes mèches entre ses doigts et joua distraitement avec. Je déglutis difficilement puis fermai les yeux. Cette fois-ci, il sembla comprendre mon malaise puisqu'il s'écarta. Je posais une main sur le cœur et repris doucement ma respiration, mon autre main tendue dans sa direction pour l'empêcher de s'approcher.

— Je suis désolé, je n'aurais pas dû te coller comme ça. Je voulais juste que l'on soit amis.

— Reste loin... articulai-je difficilement.

Je me relevai en me tenant au mur puis reculai, sur la défensive. Il se figea, surprit par mon comportement. J'en profitai pour me retourner et partir en courant. Je ne m'arrêtai que cinq minutes plus tard, les poumons en feu malgré mon habitude des joggings. Je vérifiai craintivement qu'il ne m'avait pas suivi et, lorsque j'en fus quasiment persuadé, je repris mon chemin sans trainer.

Je ne me sentis vraiment rassuré que lorsque je retrouvai mon chien, après avoir franchi le petit portillon. Je m'accroupis dans les feuilles mortes et enfouis mon visage dans son pelage soyeux, enfin apaisé. Le pick-up abimé ne se trouvait pas dans la cour, ce qui voulait dire que mon père n'était pas encore rentré. Cette nouvelle m'attrista mais je fis mine de rien. L'animal m'accompagna jusqu'à ma chambre et trouva sa place sur mon lit, comme à son habitude. J'ouvrai la fenêtre pour laisser entrer un peu d'air frais et abandonnai mon sac dans un coin de la pièce. J'attrapai ma guitare, accroché au mur et m'assis sur le sol en faisant quelques accords. Le chien lécha ma joue avec douceur. Cette action me tira un petit rire et j'attrapai mon téléphone sur le vieux bureau. Le réseau passait mal et puisque nous n'avions pas le wifi, je m'étais empressé de télécharger tout ce que je pouvais lorsque j'étais encore en ville. Je lançai la musique que je cherchai et me mis à jouer joyeusement. Je me dégageai de tout le stress accumulé dans la journée et me laissai porter par les notes légères.

Quelqu'un toqua à la porte et mon père entra. Je posai mon instrument et me levai pour l'enlacer. Je sentis qu'un poids se retirait de mon cœur.

— Ta rentrée s'est bien passée ?

J'émis un grognement bestial en guise de réponse.

— C'est les premiers jours, ça ira mieux ensuite, quand tu auras trouvé des amis.

J'acquiesçai sans vraiment y croire, la gorge serrée. Le chien attendait les caresses de son maitre, sa queue balayant le sol avec impatience. Mon père se baissa pour le gratouiller.

— Tu as des devoirs ? Les professeurs vont s'arranger pour t'aider à rattraper les cours ?

Il eut un triste sourire devant mon absence de réponse.

— Tu dois travailler, ce n'est pas moi qui pourrais t'aider si tu ne t'en sors pas...

— Le CPE m'a demandé d'aller chercher mes identifiants lundi, pour que je puisse avoir les cours du début de l'année en ligne. C'est à moi de me débrouiller jusque-là...

— Tu as essayé d'en parler avec quelqu'un de ta classe ?

Je secouai la tête.

— Tu as pris des notes ?

— Oui mais-

— Essaye au moins de comprendre ça, d'accord ? On mange dans une demi-heure.

— D'accord...soupirai-je sans entrain.

Il ébouriffa tendrement mes cheveux avant de sortir, suivi par le gros chien. Je m'assis à mon bureau et tirai mon sac à mes pieds. Je sortai mes quelques affaires et ouvris ma trousse. Une boulette de papier s'en échappa et roula quelques centimètres plus loin. Un mot du garçon. "Hé, réponds moi, joue pas les désirés". Je rougis en secouant la tête. Et dire que je ne connaissais même pas son nom...

La ville me manquait, c'était indéniable. Le bruit, la cohue, les lumières, les grands bâtiments, l'odeur de l'essence, les nuages gris de pollution qui masquaient le soleil et l'indifférence des gens me manquaient... J'enfouis ma tête dans mes mains et ramenai mes genoux contre mon torse.

Annotations

Vous aimez lire _shadow_1993_ ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0