"Le dernier face à face", de Hobbes à Dostoïevski, en passant par Goethe
Gian Maria Volonte est Brad Fletcher, un respectable professeur de côte Est. Il décide de prendre sa retraite pour s’installer à l’Ouest. Il est pris en otage par Beauregard Bennet (Tomas Milian), un pistolero. Cet incident déclenche un double mouvement. La descente aux enfers de Brad Fletcher, l’élevation de Bennet à la conscience politique.
Fletcher, comme Faust, comprend qu’il n’a pas vécu. Atteint d’une maladie incurable, il ne veut pas laisser passer cette unique opportunité de vivre « la vraie vie », ce qui signifie, dans son cas, les émotions fortes associées au pillage, au viol, et au meurtre. Il comprend l’inanité pratique de sa morale et de ses valeurs civilisées, lorsque, après avoir imploré Tomas Milian de le laisser en vie, au motif qu’il ne lui a jamais fait de tort et que sa mort lui serait inutile, il est forcé de constater que ce n’est qu’en vertu de son bon plaisir que Bennet, nullement touché par son raisonnement, lui laisse la vie sauve. Le monde réel ne ressemble pas aux abstractions régurgitées dans son université. Il est régi par le chaos, l’arbitraire, et la loi du plus fort. Très vite, Fletcher devient l’adjoint de Bennet à la tête de sa horde, puis, en son absence, en prend le commandement. Très vite, la cruauté de ses actes n’a rien à envier à ceux de son mentor. Mais ce Raskolnikov du Far West reste un intellectuel. Il a besoin d’un cadre de pensée, même pour se livrer à ses instincts primaires. Comme son homologue dostoïevskien, il se construit une contre-morale nihiliste selon laquelle les êtres supérieurs sont exemptés du bien et du mal. Il invoque pour cela l’exemple des grands personnages historiques, qui nomment Histoire les millions de meurtres qu’ils ordonnent, ce qui, croit-il, dédouane les petits joueurs comme lui-même.
Vers la fin du film, un des personnages dit à Fletcher sa vérité : il n’est ni Faust, ni Raskolnikov, mais un méprisable conformiste. Dans le cocon policé de la côte Est, il respecte la loi. Au Far West, il se transforme en brigand. Comme le Trintignant du Conformiste de Bertolucci, dont la contrepartie comique est le Gino Cervi de En avant la musique et des Années rugissantes, il n’a d’autre principe que de se couler dans le moule. Comme Trintignant se mue, par peur, en antifasciste dès le débarquement américain, Volonte redeviendrait un petit bourgeois rangé, s’il retournait à l’Est. Par cette imprécation, Sergio Sollima refuse à son personnage la dimension héroïque de Faust et de Raskolnikov. Fletcher n’est qu’un sociopathe. Son nihilisme n’a pas d’excuse.
Bennet n’est pas allé à l’école. Contrairement à Fletcher, il n’a lu ni Platon, ni Hobbes, ni Montesquieu. Mais il découvre que dans l’anarchie hobbesienne du Far West, aucun pacte n’est tenable, aucune transaction n’est possible, aucun projet n’est viable. Les dettes d’honneur, les loyautés primitives, le sens de l’amitié, même, n’y ont plus cours. Son épiphanie : la trahison de son ami Zacharie Fletcher, qui se met à la tête de la milice partie exterminer ce qui reste de la horde de Bennet. Ce dernier comprend alors que le monde n’est vivable que si régi par des lois justes.
La fin est digne de Cinna. Charlie Siringo, détective de chez Pinkerton, figure allégorique de la Loi et deus ex machina du film, parvient à disperser, sous la menace du bras séculier de la firme Pinkerton, incarnation de l’Etat, la meute de lyncheurs qui se proposait d’en finir avec la horde en ignorant la justice. Bennet, converti au contrat social, tue Fletcher qui s’apprêtait à en finir avec Siringo, afin de mettre ensuite impunément la région à feu et à sang. Alors qu’un Fletcher agonisant lui demande la raison de son acte, il lui répond qu’il vient de commettre un acte juste—le premier de son existence, comprend le spectateur. Dans un geste hautement symbolique, Bennet remet son arme à Siringo, désormais libre de l’achever. Celui-ci décide d’épargner Bennet, racheté par sa nouvelle conscience politique et son acte de soumission à l’autorité. Il défigure un cadavre pour le faire passer pour Bennet aux yeux des shérifs qui le recherchent. Le film se termine sur le départ de ce dernier, blanchi de ses crimes, alors que s’élève la musique d’Ennio Morricone.

Annotations
Versions