La culture contre le peuple

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Ce petit recueil d’essais peut se comprendre comme un pendant au Testament perdu de Karen Cheryl. Le sujet n’est pas le même, et la forme du Testament est romanesque. Il nous faut donc donner quelques explications.

L’auteur appartient à une classe sociale dont l’archétype est celle des chimpanzés dans la Planète des singes. C’est-à-dire des manipulateurs de symboles, surdiplômés, pas forcément riches, mais dont le rôle est de diffuser le discours dominant, que ce soit sur la place publique ou au sein d’une organisation.

La plupart de ces personnes se sont élevées grâce à leurs résultats scolaires, sans lesquels elles auraient été maintenues au bas de l’échelle sociale. Leurs grands-parents étaient paysans, artisans, commerçants, peut-être, comme ceux des classes populaires qu’ils prétendent dominer, sinon économiquement, du moins culturellement. Ainsi, cette caste vit dans la phobie de la déchéance, qui la ramènerait à ses origines. C’est la raison pour laquelle, par exemple, beaucoup d’entre eux consacrent une partie excessive de leurs revenus pour se maintenir à tout prix dans Paris intra muros.

Il est donc essentiel pour l’intelligentsia d’accroître la distance culturelle qui la sépare du peuple, c’est-à-dire, d’une part, du « petit blanc qui votre RN », et, d’autre part, du « jeune beur des quartiers en difficultés ». Mais, ce dernier n’a que peu de choses en commun avec nos chimpanzés, de sorte qu’ils affectent de le traiter avec bienveillance, tant qu’il ne sort pas de son ghetto communautaire, ce dont on peut s’assurer grâce à diverses politiques publiques, comme par exemple la dégradation de l’Ecole, ou la promotion hypocrite de sous-cultures comme le rap et d’illettrés comme Djamel Debbouze. En revanche, le petit blanc est le cousin maudit de nos chimpanzés, qui doivent s’assurer qu’on ne les confonde pas.

C’est là le rôle de ce qu’on appelle la Culture.

Comment cimenter la caste éduquée, tout en la différenciant, autant que possible, de celle des petits blancs ?

D’abord, en rendant la culture officielle rébarbative. Le chimpanzé souffre beaucoup. Il endure des mises en scènes d’opéra prétentieuses et morbides, comme celles dont se moque Dario Argento dans son film. Il arpente les musées d’art moderne pour y subir des installations absconses et surdimensionnées, prenant doctement connaissance de la « démarche de l’auteur(e) », généralement une compilation de platitudes du type « interroger les stéréotypes de genre » ou autres étalages de conscience climatique, afin de s’assurer des subventions. Il s’enfile des films petits-bourgeois, dont la moitié des auteurs, à l’instar d’un Gabriel Attal, n’ont traversé le périphérique que pout se ressourcer à l’île de Ré ou dans le Lubéron, et qui ne lui parlent que de lui-même. L’unique fonction de ces œuvres est de dégoûter les petits blancs, afin de garantir l’homogénéité de la caste. No pain, no gain. Pour s’en assurer, il faut souffrir, d’où ce caractère rébarbatif de la « haute culture » actuelle.

Ensuite, en dynamitant les ponts. Quels ponts ? Le Cid, par exemple. Marius. Carmen. Les Quatre saisons de Vivaldi. Les châteaux de la Loire. Les cathédrales. Des œuvres accessibles à tous parce que leur propos est universel, et qui élèvent tout en créant du lien entre les humains, par-delà les contingences immédiates, dont, entre autres, la hiérarchie sociale. Comment dynamiter ? En invisibilisant, par exemple en s’abstenant de mettre en scène, dans un théâtre national, une pièce telle que Marius. En détruisant par la dérision, par exemple avec une mise en scène « décalée » de Carmen, de préférence repoussante, et, surtout, qui en détruit le sens. En polluant une abbaye cistercienne avec quelque « installation », ou en infligeant une pesante pièce contemporaine, en première partie de programme, à des mélomanes venus écouter du Chopin.

Enfin, en s’attaquant à la culture populaire de qualité. En remplaçant Au théâtre ce soir par les Kardashian, Joe Dassin par Miley Cyrus, Maurice Druon par Marc Lévy, Gérard Philipe par Djamel Debbouze.

Dans une vieille émission de l’ORTF consacrée à Joe Dassin, A bout portant, la journaliste essaie de le piéger. Elle lui demande pourquoi il n’utilise pas sa notoriété pour s’engager en faveur d’une cause, et l’on imagine bien le genre de causes qui lui tiennent à cœur. Il lui répond qu’il est malhonnête, pour un artiste, d’utiliser son pouvoir de séduction à des fins politiques. Ce sont là les préceptes de Robert K., dans Karen Cheryl : « Une opinion politique dans une chanson, c’est de la dictature. On ne peut pas répondre, et la chanson se termine après trois minutes.(…) La chanson engagée interpelle, structure, embrigade. Quant à la mélodie, elle légitime le discours en l’associant aux émotions qu’elle suscite. On est au mieux dans la basse technique publicitaire, au pire dans l’incantation totalitaire… ».

Plus tard, la snobinarde lui demande pourquoi il ne fait pas de chanson à texte.

JOE DASSIN – A part Brassens, comme poète de la chanson, je crois que M. [Pierre] Delanoë se défend très bien.

LA SNOBINARDE – Oui… mais dans le style populaire…

JOE DASSIN – Est-ce que c’est un crime, d’être accessible ?

En effet, pour l’intelligentsia, l’accessibilité de Joe Dassin, avec sa magnifique orchestration et les histoires simples mais profondes (qui rappellent, dans un registre, en effet, plus accessible, l’univers de Jacques Brel, voire parfois celui de Brassens) racontées par ses chansons, est un crime. Celui de menacer la frontière qui sépare le petit Blanc du chimpanzé supérieur. En revanche, l’accessibilité de la télé-réalité n’en est pas un.

L’idée poursuivie ici, comme dans Karen Cheryl, est que la culture populaire, mettons commerciale, peut véhiculer des idées, des émotions artistiques, aussi importantes, aussi respectables, que la « haute culture » officielle. De fait, Homère, Eschyle, Molière, Shakespeare, Bach, Beethoven, auraient rejeté pareille distinction. De plus, la culture officielle dégénérant, à force de s’enliser dans la dérision et de prendre le contre-pied du beau, du sain, bref de l’humain, on peut soutenir qu’elle est tombée au-dessous de la culture de masse, y compris dans ses expressions les plus primaires, telles que la K-pop ou la télé-réalité. Enfin, le peuple ne pensant pas comme les élites (qu’on compare, par exemple, une chanson de Michel Sardou à un texte de Bourdieu ou de Simone de Beauvoir), plus la culture populaire parvient à s’élever, plus elle devient dangereuse. C’est là tout l’enjeu du dialogue entre Joe Dassin et la journaliste.

Le cinéma commercial de « genre » est une composante importante de la culture populaire. Il fleurissait en Italie dans les années 60 et 70, sans doute parce que dans ce pays, le peuple existait encore. Pour les bien-pensants, ce cinéma est forcément « putassier », tout comme la variété de Sheila et Karen Cheryl. Il s’adresse aux bas instincts des rustres, et n’est pas capable de transcendance. Ces essais entendent, au contraire, montrer la richesse de ces œuvres sur le plan poétique, littéraire, artistique, philosophique et politique. C’est là, dans une modeste mesure, leur intérêt. Car si les œuvres d’un Rossellini ou d’un Visconti ont été disséquées selon ces critères « nobles », c’est moins le cas pour Fulci ou Martino. Inversement, d’ailleurs, on pourrait se pencher sur la caractère « putassier » des relations entre Dirk Bogarde et Charlotte Rampling dans Portier de nuit, des frasques de Helmut Berger, de la partouze homosexuelle et du massacre qui la suit dans les Damnés, ou des diverses provocations de Ferreri ou Pasolini. On pourrait aussi taxer de putasserie à l’usage des intellos les élégances stériles de La notte, ou l’entre-soi nombriliste de La terrasse.

Depuis le milieu des années 2010, le cinéma « bis » italien de cette époque connaît un nouvel engouement, grâce à des rééditions en DVD et sous l’effet des réseaux sociaux. Mais on s’intéresse bien plus au fait de savoir quelle œuvre est la plus culte, qui est le véritable maître du gore ou du giallo, quelle bande son est la plus séduisante, qu’aux aspects littéraires ou sociologiques de ces films. Pourtant, ils existent, et présentent d’autant plus d’intérêt que le « bis », affranchi du joug de la critique et plus généralement de toute considération autre que commerciale, est un espace de liberté.

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