Chapitre 11 - Sorcière en détresse

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Lorsqu’il émergea, Jilam s’étonna de se trouver seul dans le lit. D’ordinaire, les nuits de cueillette, Nellis rentrait au petit matin, et dans un boucan d’enfer qui ne manquait jamais de le réveiller. Sans pour autant s’inquiéter, il s’attela à préparer le petit-déjeuner. Une puissante odeur de brûlé ne tarda pas à émaner de la tanière du chêne.

La matinée avança sans qu’une oreille pointue ou une queue touffue ne daigne se montrer. Les pensées en vrac, Jilam échouait à se concentrer sur ses travaux, jugeant plus intéressant d’utiliser sa plume pour se gratter le nez au lieu du papier. Il était si distrait qu’il renversa l’encrier sur son chapitre du moment consacré aux démons. Histoire de calmer ses nerfs, il décida d’aller prendre l’air.

À son retour, quelqu’un l’attendait à l’ombre du grand chêne.

─ Niu ?

Par cette chaude journée estivale, l’elfe portait une tunique de lin légère. En s’approchant, il vit ses traits tendus.

─ Que se passe-t-il ?

─ Oh Jilam ! C’est terrible. Nellis...

─ Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ?

─ Elle a été enlevée ?

─ Pardon ?

Jilam resta coi. L’idée que quelqu’un soit assez sot pour s’en prendre à sa femme était déjà assez tordue, mais qu’il ait réussi son coup était totalement risible.

─ Tu te fiches de moi.

Niu parut à la fois surprise et offensée de sa réaction.

─ Je t’annonce que ton épouse a disparu et c’est tout ce que tu trouves à répondre ?!

Le malaise n’effaça pas entièrement son incrédulité.

─ Désolé mais j’ai du mal à imaginer Nellis se faire enlever.

C’était plutôt son genre à lui.

─ J’étais là ! J’ai tout vu !

Maintenant, Niu affichait clairement son exaspération.

─ J’ai croisé Nellis alors qu’elle rentrait. Nous discutions tranquillement quand quelque chose nous a attaquées.

─ Qu’est-ce que c’était exactement ?

─ Je ne sais pas. Tout est allé si vite. Nellis m’a dit de fuir. Je me suis cachée. Quand j’y suis retournée, elle et Mú s’étaient envolés.

En dépit de son scepticisme, Jilam décida quand même de faire confiance à Niu. Nellis enlevée. C’était grotesque. Encore valait-il mieux s’en assurer soi-même.

Niu le guida ainsi jusqu’à l’endroit de la prétendue attaque : un bosquet d’ormes à deux lieues de la clairière du chêne. Le sous-bois avait brûlé sur un rayon de deux mètres. Cette découverte eut raison des doutes de Jilam qui sentit poindre l’angoisse. Il avait cru que Niu lui faisait une farce, mais de toute évidence, ce n’était pas le cas. Quelque chose de grave s’était vraiment déroulée ici.

─ De la magie, conclut-il en inspectant le bosquet qui arborait les couleurs de la déesse estivale.

Des perles de sueur apparurent sur son front, sans lien avec la chaleur étouffante.

─ Mais qui ?

Oui, qui ? Qui pouvait bien s’en prendre à une sorcière sans souffrir des terribles conséquences de sa prétention ? Un piège, très certainement. Ce quelqu’un devait être très rusé.

─ Qu’est-ce qu’on fait ? s’enquit Niu.

Jilam n’en savait strictement rien. D’ordinaire, c’était Nellis qui prenait les décisions, elle qui les sortait du pétrin, pas lui.

─ Tu es plus familière du bois que moi, dit-il à Niu.

L’elfe gracile fronça les sourcils, d’un noir de jais et bien moins fournis que ceux de la sorcière.

─ J’ose espérer que tu connais mieux ton épouse.

Le regret étreignit Jilam. La veille, Nellis et lui s’étaient disputés. Une histoire idiote en plus. Il ne s’en rappelait même plus.

─ Je ne connais qu’une personne qui peut la retrouver à coup sûr.

Sauf que dégoter le spécimen en question était en soi une tâche complexe. Le Chasseur vadrouillait sans arrêt. C’est lui qui vous trouvait et rarement l’inverse.

─ Comment vous avez fait la dernière fois ? interrogea-t-il Niu en référence à sa propre disparition.

─ C’est Nellis. Elle a un sixième sens.

─ En vrai, elle en a plutôt dix, se renfrogna-t-il.

Damnés ! Pour trouver la sorcière, ils avaient besoin du Chasseur, et pour dénicher ce dernier, il leur fallait une sorcière. C’est le furet qui se mord la queue !

Mú... Son troisième œil leur aurait été bien utile faute de Chasseur.

Pourquoi tout ceci devait-il advenir aujourd’hui ?

En désespoir de cause, Niu et lui tournèrent en rond dans l’espoir naïf de tomber sur un indice qui les conduirait soit au Chasseur, soit à Nellis.

─ La Gardienne pourrait nous renseigner, suggéra Niu tandis que le seigneur du zénith amorçait son déclin. Elle nous a bien aidées quand l’esprit de la nouvelle lune t’a enlevé.

Jilam déglutit en repensant à cette expérience qui avait bien failli lui coûter la vie. Mais surtout, il rechignait à visiter l’ancienne. L’aversion de Nellis l’avait contaminé et il se sentait toujours mal à l’aise en sa présence. Toutefois, la pression grimpante de l’angoisse, tel le lierre au tronc de l’arbre, eut raison de ses états d’âme et tous les deux se dirigèrent vers le Cœur-du-Bois.

Une agréable fraîcheur régnait à l’intérieur de l’antre de la Gardienne qui les accueillit avec une tisane aux baies de sureau glacée.

─Nous aurons un automne sec. Mes vieux os me le chuchotent.

Sous son sourire affable, la vieille folle – ainsi que l’appelait Nellis – émettait une aura de froideur qui imprégnait Jilam jusqu’aux os.

─ Merci de nous recevoir... Heu...

Les entailles camouflant les yeux le cisaillaient comme deux lames noires, accentuant son malaise.

─Tu es venu me rendre les livres que tu m’as... empruntés ?

─ En fait...

─ Tu peux les garder, trancha-t-elle. Je ne saurais priver qui que ce soit du savoir. Et je sais que je n’attendrai pas longtemps avant de les récupérer.

Jilam, lorsqu’il saisit le sous-entendu, imagina la vieille elfe enjamber son corps encore tiède pour saisir ses biens. S’il ne retrouvait pas Nellis, personne n’irait l’empêcher.

─ Mon épouse...

─ L’aurais-tu par hasard égarée ?

─ Je...

─ Ou peut-être a-t-elle fini par se lasser de toi.

Dans l’esprit du jeune homme, la honte se mêlait au désir d’étrangler ce vilain cou fripé. Niu intervint avant que les choses ne s’enveniment à ce point.

─ Ô Sage, nous sommes venus quérir ton conseil pour la retrouver.

─ Mes services ne sont pas gratuits. Qu’avez-vous à me proposer ?

Une bonne vieille taloche dans ta face de hyène.

Le regard embrasé de Jilam heurta celui de l’ancienne qui semblait lire ses pensées.

─ Ma parole ! Tu deviens aussi sauvage qu’elle, lui lança-t-elle avec un sourire narquois.

La main de Niu s’empressa de le retenir avant qu’il ne se jette sur elle.

─ Ton prix est le nôtre, Ô Sage. Livre-le-nous.

La Gardienne partit aussitôt d’un rire qui ressemblait davantage au chant de la cigale crécelle.

─ Je vous taquine, enfants. Sachez qu’à mon âge on s’ennuie aisément. Le divertissement que vous m’offrez me suffit. Laissez-moi à présent consulter le bois.

Sur ces mots, l’ancienne plongea dans une transe qui ressemblait à s’y méprendre au sommeil. Niu et Jilam l’observèrent en silence méditer – ou durant sa sieste –, les paupières de plus en plus lourdes, jusqu’à sombrer. L’époux de la sorcière émergea, la bave aux lèvres, au son d’une voix familière.

─ Ouvre les yeux.

Il obéit et se trouva, non plus assis dans la tanière de la Gardienne, mais à l’ombre d’un chêne titanesque, étendu sur un lit de racines bordé par des eaux immobiles et scintillantes. Une licorne se tenait à la surface et l’observait d’un œil menaçant.

─ Mnemo ?

─ Reviens sur tes pas et tu cueilleras le fruit de ta quête.

─ Quoi ?

─ Ouvre les yeux.

Jilam obéit encore, et manqua d’avaler sa langue en découvrant le visage en gros plan de la Gardienne, collé à quelques centimètres du sien. La distance lui offrait tout loisir de détailler chacun des traits décomposés par le temps.

─ Tu es plutôt beau garçon pour un être éphémère. Je comprends un peu la sorcière.

Suivant les indications de Mnemo, l’ancien Gardien du bois, les deux comparses retournèrent au bosquet d’ormes... Mais Nellis ne s’y trouvait pas... Au contraire de l’énorme silhouette voûtée du Chasseur, debout au milieu du cercle de cendres.

─ Que fais-tu là ? l’interrogea froidement Jilam, néanmoins ravi de le voir.

Le sanglier, emmitouflé sous sa cape malgré la chaleur, poussa un long grognement de salutation.

─J’ai ressenti une perturbation. Quelque chose de grave a eu lieu ici.

─ Nellis a disparu. Et Mú aussi.

─ Hum... Des forces mauvaises sont à l’œuvre.

─ Des esprits, tu penses ?

─ Probablement. Je vais suivre la piste.

─ Je viens avec toi.

─ C’est dangereux. Tu ferais mieux de rentrer.

─ Haha, très drôle ! Allez, assez perdu de temps.

─ Hé ! M’ignorez pas ! protesta Niu en emboitant le pas.

Les recherches piétinaient à mesure que la robe de la dame du couchant enveloppait peu à peu le ciel en rafraîchissant la terre. Jilam entretenait la dérangeante impression que les ombres du bois se moquaient d’eux.

─ C’est quoi cette piste au juste ? Tu m’as l’air plutôt perdu.

─ Un peu de patience, gronda le Chasseur. Traquer un esprit nécessite de la patience, et du calme.

Mais le fil de patience de Jilam se situait au point de rupture.

─ À ce rythme tu vas avaler ton nez, nargua-t-il le maître pisteur dont la concentration accentuait la figure en groin.

Les plaintes annoncèrent l’arrivée de Niu qui traînait derrière.

─ J’ai mal aux pieds !

─ Tu n’étais pas obligée de venir aussi, la tança Jilam.

─ Ah ! Cette plaisanterie va vraiment trop loin, soupira l’elfe en massant ses talons gonflés.

─Tu n’es vraiment pas costaude pour une créature du bois.

─ Je suis une artiste, se vexa-t-elle, menton dressé et timbre pompeux. Telle notre chère lune, je brille de mon plus bel éclat sur un temps éphémère. La nuit est mon domaine et les étoiles mes complices. Ma couronne s’éteint avec elles.

─ Parfait ! L’artiste n’a qu’à aller se reposer dans sa loge. On s’occupe de ranger la scène.

Un violent coup de tonnerre les interrompit.

─ Nom d’une buse atrophiée ! Les duels de cerfs en rut ne m’intéressent pas. Restez-là. Je vais inspecter la piste en amont. Bougez pas d’une noix où je vous arrache les bois et vous transforme en pelisses pour l’hiver. Clair ?

─ Comme de l’eau de roche, acquiescèrent-ils en cœur.

La rogne sur pattes ne s’était pas absentée depuis un quart d’heure que des cris étranges retentirent depuis la cime des arbres. Puis, soudain, une chose atterrit à une douzaine de pas devant eux. Niu se replia de sorte à s’effacer totalement derrière Jilam qui tremblait comme une vieille souche dévorée par les termites.

La silhouette, bien qu’énorme et tassée, était humanoïde. Vêtue de feuilles, elle arborait un masque d’écorce aux contours dessinant un visage horriblement déformé, comme s’il avait été fondu au feu. Des branches assemblées entre elles décoraient son dos telle la queue d’un paon. De la bouche, figée dans une grimace de douleur, sortit une voix rauque aux échos tressautants.

─ Je suis Dante ! Dante, l’esprit oublié. Longtemps j’ai erré dans les... heu... les dédales du monde obscur, mais me voici de retour. Et bientôt, oui, bientôt, je... je serai plus puissant que jamais ! Tremblez vermisseaux ! Tremblez... car me voici !

À la façon dont il parlait, Jilam crut que cet esprit récitait un texte.

─ Est-ce c’est toi... C’est toi qui a enlevé ma femme ? La sorcière...

Du masque résonna un rire goguenard, largement forcé.

─ Son grand pouvoir me permettra de recouvrir pleinement ma force d’autrefois et plus encore ! Bientôt, je dominerai ces bois... et le monde des Hommes aussi. Tremblez, rats des cavernes ! Rentrez dans... dans vos cavernes. Et priez que je ne vienne pas vous y chercher.

Dans sa main apparut une grosse épée dont l’aspect rappelait plus un hachoir de boucher. La brandissant de manière théâtrale, l’esprit beugla avant de charger. Jilam saisit par terre un vieux morceau de bois et se prépara à lutter pour sa vie... et pour son équilibre car Niu s’agrippait férocement à sa chemise.

C’est alors qu’une des branches de la parure grotesque de l’esprit sauvage se brisa. Surpris, ce dernier s’emmêla les pinceaux et termina le ventre à terre, sa queue de paon en l’air, son aura effrayante envolée avec sa vergogne. Dans un concert de grognements indistincts, il voulut se relever, mais un violent coup sur l’occiput le renvoya dans les choux. Jilam s’efforça de le retourner sur le dos.

─ Aide-moi, implora-t-il Niu.

─ Corne de démon ! Qu’il pèse son poids, gémit l’elfe en s’employant à la tâche.

Le choc avait brisé le masque d’écorce. L’époux de la sorcière laissa échapper un hoquet en découvrant le vrai visage de l’esprit.

─ Bagon !?

Le semi-troll, bien qu’il ne l’ait rencontré qu’une fois, ne saurait être confondu avec personne avec sa grosse tête joufflue noire de suif et ses bajoues ornées de crocs proéminents.

─ C’est une blague ?

Un bruit l’alerta et bientôt une autre silhouette émergea du sous-bois. Petite et épatée, elle aussi présentait un visage familier.

─ Mais quel balourd, c’est pas croyable !

─ Tête-de-Pie... C’est toi ?

Sans lui accorder son attention, la métisse fée-lutin s’approcha de la carcasse inanimée de Bagon et lui décocha un coup de pied.

─ Debout limace véreuse ! C’est pas le moment de roupiller. Quoi ? Tu vas pas me dire que ce freluquet a réussi à t’envoyer dans les pommiers.

Les yeux globuleux du semi-troll s’ouvrirent brusquement et sa bouche émit un long son rocailleux aux notes plaintives.

─ C’est toi, cré... crétine sans... ailes, qui m’a collé ces br... branches dans l’dos.

─ Quelqu’un peut m’expliquer ce cirque ? les interrompit un Jilam en plein brouillard. Qu’est-ce vous faîtes ici tous les deux ? Ce sont les Rats Chevelus qui ont enlevé Nellis ? Comment...

Coucou petit d’homme, le coupa Tête-de-Pie. Ça faisait des lustres. Te bile pas comme ça ou tu vas te trouer l’estomac. C’est comme ça qu’mon père est allé rejoindre les esprits. Enfin, la gnôle de troll l’avait déjà bien entamé.

─ Qu... Qu... Qu... Qu’est-ce que t’as à dire sur les t... tr... trolls ! babilla Bagon, un poing furieux tendu, l’autre arrachant son déguisement.

─ Rien sinon que depuis le temps vous pourriez piger que l’eau sert à autre chose qu’à distiller ou fermenter.

Le semi-troll, la face bleuie, s’était redressé sur ses jambes courtes et brandissait dorénavant son hachoir sous le regard saoulé de la fée-lutin qui, de gestes dédaigneux, éloignait les postillons volants.

Une voix mélodieuse perça alors au travers du vacarme d’insultes trollesques.

─ Bon ! On va pas y passer la nuit !

C’était Niu.

─La spectacle a assez duré. J’en ai raz-les-oreilles de ces combines à la noix. Mieux vaut pour vous que vos rats aient prévu assez de liqueur car j’ai bien l’intention de finir plus raide qu’un troll.

─ C’est b... b... bientôt fini d’se moq...q... quer des trolls !

Jilam darda une grimace ignare sur chacun d’eux successivement.

─ Où est Nellis ?

Le trio s’entreregarda, et c’est Tête-de-Pie qui parla :

─ Ramasse cette tête de farfadet qui s’est fait voler son trésor. On t’emmène la voir. Mais d’abord...

Elle ramassa la branche morte avec laquelle il avait assommé Bagon.

─ Désolée pour ça.

S’ensuivirent un ciel d’encre parsemé d’une pluie d’étoiles et les notes lancinantes d’un sifflement aigu qui ne cessa qu’au retour de la lumière. Jilam était allongé sur un sol mou, l’ombre d’un visage penché sur lui. Un instant, il crut reconnaître le sourire vicelard de la Gardienne, qui, à son grand soulagement, se changea en celui radieux de Nellis.

─ Joyeux anniversaire mon amour !

Surpris, le jeune homme s’empressa d’enlacer la sorcière.

─ Doucement, suffoqua celle-ci. Tu vas me fêler une côte.

Les odeurs qui l’enveloppaient éveillèrent ses soupçons. Il s’aperçut alors qu’il se trouvait dans leur lit, chez eux. Les souvenirs ne tardèrent pas à dissiper la joie de retrouver son amour indemne.

─ Est-ce que je rêve ? Niu m’a dit qu’elle t’avait vu te faire enlever. J’ai été voir la Gardienne et Mnemo m’a guidé au Chasseur. Et puis Bagon et Tête-de-Pie sont arrivés. Je... Ils...

─ Du calme, souffla Nellis avant de l’embrasser puis, une fois leurs langues déliées, d’ajouter : Personne ne m’a enlevée. Tout ça était une mise en scène. Je voulais te faire une surprise.

Jilam sentit la colère lui piquer le nez en plus de la migraine.

─ Une surprise ? Tu te fiches de moi !?

Son épouse lui tendit un bol fumant à l’odeur envoûtante.

─Bois ça. Tu iras mieux ensuite.

Il avala le liquide épicé d’une traite et les larmes lui montèrent aussitôt aux yeux tandis qu’il se mettait à cracher ses poumons en feu.

─ Et si on allait prendre l’air, parla avec douceur la sorcière tout en lui tapotant le dos.

Jilam se laissa guider, le bras enroulé autour des longs cheveux en soie d’araignée. Son odorat revigoré captait les notes boisées, mélange d’écorce, d’herbe sèche et de fleur sauvage qu’il connaissait par cœur.

L’ondée rougeoyante l’aveugla alors qu’une tempête de sifflets, de cris et de vivats éclata dans un vacarme de tambours. L’éclat lumineux se dispersa en essaim de lucioles vermillon, orange et jaune ambre. Une foule occupait la clairière du chêne d’ordinaire déserte. Des lampions, pendus en l’air comme par magie, illuminaient la nuit. Un à un, Jilam identifia les visages éclairés de joie : Niu, Reyn la Rouge et sa bande de Rats Chevelus, le Chasseur... Quo elle aussi était présente, Mú juché sur l’épaule, entourée de Luc et de ses parents.

─ Que...

─ Ils sont tous venus pour toi, lui susurra Nellis.

Avec toutes ces émotions, Jilam avait complètement mis de côté le fait qu’aujourd’hui était le jour de ses vingt-et-un ans.

─ Tu pensais que j’avais oublié ?

Les pensées confuses, bordéliques, il lui manquait les mots.

Niu s’approcha de sa démarche gracile, légèrement titubante au bras du Chasseur, à lui seul aussi épais qu’elle toute entière. Elle avait troqué sa tenue forestière pour une splendide robe aux couleurs de l’aube qui se mariait à merveille avec le décor lumineux et révélait tout de son corps subtilement taillé. Ses joues écarlates indiquaient qu’elle avait déjà entamé les liqueurs.

─ Joyeux anniversaire, lui adressa-t-elle. Bien que je ne comprenne pas trop le sens d’un anniversaire.

─ Je t’ai pourtant expliquée de long en large, soupira Nellis.

─ Mouais. Ça reste trop absurde pour moi. Enfin ! Félicitations quand même.

─ Tu étais dans le coup, conclut Jilam.

─ Et je peux te dire que garder le secret tout le long de la journée a été une torture, s’exclama-t-elle en brandissant sa timbale qu’elle acheva cul-sec.

Le Chasseur marmonna dans sa barbe un vague compliment ponctué d’un grognement affectueux.

Les rejoignirent ensuite Reyn la Rouge, escortée de Bagon et de Tête-de-Pie.

─ Quand Nellis est venue me voir pour me faire part de son plan, j’ai été sans voix, raconta la cheffe des Rats Chevelus. Jamais j’aurais imaginé qu’un jour j’aiderais une sorcière à organiser un faux enlèvement pour piéger son petit d’homme de mari.

─ La pièce aurait été parfaite sans ce lourdaud de Bagon, souligna Tête-de-Pie.

─ C’est... C’est toi qui m’a... m’a fabriqué ce fich... ch... chu déguisement.

─ Mais j’ai ouï dire que tu avais su réciter ton texte à merveille, intervint Nellis.

La face de charbon du semi-troll bleuit instantanément sous l’effet du compliment.

─ Alors tout ça était une mise en scène...

Jilam, lui, peinait toujours à rassembler les pièces du puzzle.

─ Un mensonge.

─ Une diversion plutôt, le corrigea la sorcière. Il me fallait te tenir éloigné de la maison le temps que je prépare tout ça, ajouta-t-elle en balayant du bras la clairière méconnaissable. J’ai donc fait appel à des complices.

Le jeune homme s’apprêtait à rétorquer quand Quo, Luc et Mú débarquèrent à leur tour. Le garçon sauta dans les bras de Jilam tandis que la démone venait lui caresser le sommet du crâne comme l’aurait fait un maître avec son chien.

─ Cette nuit t’appartient, enfant. Profites-en.

─ Heu... Merci.

La liqueur ne tarda pas à couler à flots, les chants à retentir et les corps à se mouvoir. Le bois tout entier semblait célébrer. Les doutes de Jilam se noyèrent rapidement dans l’ivresse et l’euphorie. L’époux de la sorcière dansa jusqu’à ce que ses pieds refusent de le porter davantage. Puis il participa à un concours de lancer de couteaux en compagnie de Reyn la Rouge et du Chasseur. Niu termina nichée sur une branche du grand chêne à chanter avec les hiboux, rejoints par Nellis métamorphosée en chouette.

Bien après minuit, la sorcière perdit Jilam de vue. Elle demanda à Luc, occupé à taquiner un Bagon à la limite du coma, puis à Bagon lui-même qui commença à déclamer un affreux poème d’amour, mais aucun d’eux ne lui fut d’une aide quelconque. Elle dénicha Reyn en compagnie des parents de Luc qu’elle tentait de persuader de rejoindre son clan à coups d’arguments liquides sans rencontrer plus de succès auprès d’eux. Elle se résolut alors à interrompre Quo, en pleine séance de cabrioles avec Niu et Tête-de-Pie. La démone, tête en bas, lui indiqua du pied la direction du jardin. En chemin, Nellis salua le Chasseur qui, installé contre une racine du grand chêne, observait en retrait la joyeuse assemblée en sirotant sa gourde.

La sorcière trouva son époux accroupi près du jardin plongé dans l’obscurité, en plein festin de fraises.

─ Te voilà maudit oiseau !

Éveillée par le feu liquide gonflant son ventre, elle se précipita pour l’embrasser. Ses lèvres sucrées collaient aux siennes.

─ N’essaie pas de t’enfuir.

─ Ce n’était pas mon intention, protesta Jilam en lui chatouillant le cou de ses baisers qui eurent pour effet immédiat de déclencher chez elle un rire irrépressible.

─ Tu es à moi à partir de maintenant, murmura-t-elle entre deux hoquets.

─ Je suis à votre merci, méchante sorcière.

Et ils partirent ensemble d’un fou rire qui ne cessa qu’au profit d’une nouvelle séance langoureuse.

Plus tard, tandis qu’une aube nouvelle réchauffait la clairière du chêne jonchée des spectres nocturnes, sous les couvertures, où la nuit s’éternisait, une voix fiévreuse chuchota :

─ Nellis...

─ Oui ?

─ Jure-moi. Plus jamais de surprise de ce genre.

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