Chapitre 20 - Mousse, mousse, petit lapin

10 minutes de lecture

Deuxième partie de l'arc narratif en cours. Bonne lecture !

***


Jilam s’était levé du bon pied, en forme, le ventre aussi léger que l’esprit. Il était désormais en pleine séance de papouilles avec Mousse-qui-pique, petit nom qu’il avait trouvé au lapereau-mousse et qui lui était venu durant la nuit, entre deux réveils, tout comme la comptine qu’il lui fredonnait en cet instant.

Mousse, mousse, petit lapin

Pousse, pousse, petit lapin

Glousse, glousse, petit lapin

Mais surtout pas oublier de finir ta soupe

Dit-il en collant délicatement le mini-biberon fabriqué par Nellis au petit museau frétillant et tâché de lait de sauge.

Sa femme était occupée à faire les sacoches. Elle n’avait pas eu l’occasion de ranger son bazar. La table et l’établi avaient désormais disparu sous une mer d’instruments en métal, bois ou terre cuite et une pellicule – plutôt une double-couche – de résidus divers et variés. À contrario, le bureau de travail de Jilam faisait tâche dans son coin, installé devant la mince fenêtre aménagée entre les racines du vieux chêne par la sorcière afin d’offrir une lumière naturelle plus saine à son époux dont la vue commençait sérieusement à souffrir de la flamme de bougie. Les carnets et feuillets se trouvaient soigneusement empilés, plumes et encre rangées et pas une trace de poussière ne luisait à la surface du bois.

Les œdèmes sous les yeux de Nellis avaient doublé de volume durant sa nuit blanche où elle s’était permise tout au plus de fermer à demi les paupières. Les dix gouttes d’essence concentrée de nénuphar ailé – plutôt que les cinq limitées – ne seraient pas de trop pour lui faire tenir la journée, qui s’annonçait déjà éreintante rien qu’à y songer.

Pourquoi faut-il qu’avec celui-là, je me coltine tout le temps ce genre de situation ? La vie calme et paisible du bois, tu parles ! Bon sang de troll, je t’en ficherai !

Cela faisait déjà trois fois qu’elle devait refaire les sacs après s’être assurée n’avoir rien omis.

Mousse, mousse, petit lapin

Pousse, pousse, petit lapin

Glousse, glousse, petit lapin

Mais surtout pas oublier de finir ta soupe

La prochaine fois, lapin ou pas, c’est lui qui finira en soupe, point barre !

Le lapereau poussa un petit hoquet donnant l’impression qu’il riait aux facéties de Jilam.

─ Ça va, tu t’amuses bien ?

─ Il fallait bien que je lui donne à manger, se défendit le jeune homme qui, saisissant le message, se leva pour aller l’aider.

─ C’est bon, j’ai terminé.

─ J’en connais une qui s’est levée du mauvais pied.

Le regard sanglant de la sorcière suffit à effacer tout sarcasme. Nellis se garda néanmoins de lui révéler la raison de sa veille prolongée : la présence qu’elle avait repérée, du moins devinée, aux abords de leur tanière. Elle ne voulait pas l’inquiéter faute de certitude quant à la nature de la chose, et si danger existait vraiment.

Une pensée alerta la sorcière et un bruit le jeune homme : Mú était de retour. La fourrure sale et couverte de brindilles, le furet-léopard fila vers son âme sœur qui l’accueillit par une fanfare de son cru :

─ C’est maintenant que tu rentres ?! J’ai bien senti que tu traînais alors que j’avais expressément insisté sur le côté urgent. Fichu fouineur. Rat de fossé... Et arrête de déguelasser le sol !

Mú, ayant ressenti la colère de la sorcière avant de l’entendre, se réfugia sur le lit où somnolait le lapereau-mousse. Leurs deux museaux se rencontrèrent, frétillants de curiosité.

─ Mousse-qui-pique, voici Mú. Mú, Mousse-qui-pique, les présenta Jilam en évitant volontairement le regard assassin de son épouse.

Les tremblements du lapereau revinrent. Après tout, les furets – léopards ou non – aimaient bien les lapins.

─ Pas touche, ventre-à-terre ! signifia aussitôt Nellis du ton qui ferait frémir les dieux du bois eux-mêmes. Les pattes aussi, par terre, ou je te lave dans la marmite !

Le furet décolla plus qu’il ne bondit.

─ Bon, on y va, déclara Jilam d’une petite voix, presqu’insonore, en enfilant maladroitement son sac en bandoulière et parvenant au passage à se fourrer la sangle dans l’œil.

Nellis, malgré la fatigue et l’angoisse, ne put retenir un sourire discret mais néanmoins présent. Jilam attrapa avec douceur le lapereau qu’il déposa dans la poche de son manteau. Et voilà parti ce beau petit monde. Mission : dénicher le Chasseur, où que soit sa niche.

Le bois était grand. Autrefois, il recouvrait le monde. Désormais réduit à une simple tâche verte dans un univers conquis par l’Homme, il englobait toujours de vastes arpents de terres que les fermiers n’osaient toucher de crainte de réveiller la colère des dieux anciens, encore révérés dans les cités reculées et les campagnes défrichées. Parmi ces dieux anciens marchait une sorcière, main dans la main aux côtés d’un mortel. Nellis avait l’air d’une enfant auprès de Jilam qui, du haut de ses vingt-trois ans, avait l’air d’un jeune géant. Mousse-qui-pique collé contre son ventre chaud, celui que les immortels se plaisaient à nommer « le gamin du bois » – et « le jouet de la sorcière » pour les plus méchants – chantonnait, non plus sa comptine du petit lapin, mais un autre air ressuscité de sa mémoire.

Je suis une enfant, qui cherche ses parents.

Où donc sont-ils partis ? Personne ne me le dit.

─ C’est quoi cet air ? Il est si triste. Mais... Jilam, tu pleure.

─ Hein ?

Le jeune homme toucha ses joues, les découvrant en effet humides.

─ Je... je ne comprends pas. J’ai d’un coup une furieuse envie de... de rentrer chez moi. Je veux dire... chez mes parents. En ville.

Nellis observa intensément son mari, subitement, sans prévenir, au bord de la détresse. Il tremblait, à l’image de Mousse-qui-pique, étendu contre son bras tel un charmant bracelet. En dépit de son état de fatigue avancée, son cerveau d’elfe se mit à carburer à vive allure. Bientôt, une étincelle s’alluma.

─ Jilam, chéri. Passe-moi Mousse-qui-pique, veux-tu.

Frissonnant comme une feuille, Jilam tendit prudemment le lapereau-mousse à sa sorcière d’épouse qui l’attrapa avec autant de précaution, prenant soin d’écarter ses doigts de la fourrure en mousse et des piquants empoisonnés dissimulés sous cette boule de poil à croquer.

─ Comment tu te sens ?

Le jeune homme demeura coi face à la question.

─ Heu...

─ Tu as toujours envie de revoir tes parents ?

─ Je... Non. Je...

Il se figea, le regard fixé sur sa femme.

─ Nellis, tu... tu tremblotes.

La sorcière s’en rendit seulement compte. Jilam posa une main réconfortante sur son épaule et la glissa tendrement jusqu’à sa joue piquée de fourmis. Mú en profita pour grimper sur l’épaule du jeune homme, chose qu’il faisait rarement. Le furet-léopard étudiait avec l’œil du traqueur la petite proie en mousse coincée à l’angle du coude de Nellis, poils hérissés, oreilles dressées.

─ Je me disais bien que quelque chose clochait.

Jilam jeta un regard interrogateur à son épouse qui venait de parler après un long instant de silence.

─ Hier soir, tu te rappelles, j’ai rapidement su quels produits utiliser pour soigner le poison dans tes veines. Et puis, après que tu sois allé te coucher, alors que je me creusais la tête sur le comment nourrir un lapereau-mousse, un éclair m’est venu. À croire qu’une voix intérieure me guidait. J’ai d’abord cru à mon instinct, mais à te voir pleurer l’absence de tes parents, et moi à me sentir plus patraque qu’une souris entre les crocs d’un chat ; non, ce n’est pas juste la fatigue...

─ Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

─ Je t’ai dis qu’on ne sait presque rien sur les lapins-mousse, qu’ils sont aussi glissants et mystérieux qu’une anguille brumeuse. Je pense avoir déniché un de leurs secrets.

─ Arrête de jouer avec ma tension. Quel secret ?

─ Ce n’est pas toi qui souhaitait rentrer chez toi, Jilam, amour.

Le jeune homme ahuri se sentait plus creux qu’un bois mort.

─ Mousse-qui-pique ?

─ Il peut transmettre ses pensées, tout comme moi. C’est simple comme bourgeon. Il faut juste le deviner.

─ Lui seul savait soigner le poison de ses piquants...

─ Et affamé, il a instinctivement pensé à ce qu’il désirait...

─ Il a peur et désespère de revoir ses parents...

─ Et cette peur et ce désespoir, il nous le transmet. Que ce soit volontaire ou non, je l’ignore. Peut être un peu des deux.

Une vague de compassion les traversa tous les deux alors qu’ils couvaient du regard le petit lapin, miséreux dans sa terreur. Une fois n’était pas coutume, Nellis ouvrit son esprit pour consoler mentalement Mousse-qui-pique. Rien qu’un filet de pensées douces, simples, ni sucrées ni fades, rien qu’un filin de coton blanc qui vint s’enrouler autour de l’esprit du lapereau en un duveteux cocon repoussant peur et désespoir.

─ Il s’est endormi, ronronna-t-elle après un court moment.

Mú tendit son museau noir pour renifler la boule moussue désormais inerte, par curiosité avant tout, celle de s’assurer que tout allait bien. Même le cœur impitoyable du chasseur avait fondu face à la détresse du lapereau.

De longues heures durant, le couple retourna le bois sans trouver trace du Chasseur.

─ Il va venir, assurait Nellis à chaque arrêt.

─ Ça oui, c’est sûr et certain. Mais quand ?

Au bout d’un moment, alors que la robe de la Dame du Couchant ravissait les derniers filins de la cape d’or du Seigneur du Zénith, Jilam, la gorge sèche et un poing de côté, osa :

─ On devrait passer par le Cœur-du-Bois, demander à la Gardienne de nous mettre en relation avec Mnémo.

Il avait judicieusement calculé son coup. Nellis était par trop épuisée, la nuit blanche ajoutée au poids de la journée, pour s’énerver. Mais pas encore assez pour accepter de s’en remettre à sa meilleure rivale.

─ On verra ça demain. En attendant, on continue. Si ça se trouve, Mú aura trouvé une piste d’ici là.

Le furet-léopard était parti en éclaireur. Depuis leur rencontre, il avait toujours entretenu un lien aussi étroit qu’étrange avec le Chasseur. Les deux agissaient ensemble, pour ainsi dire, comme des aimants.

─ Toujours pas de nouvelles ?

La sorcière nia de la tête. Son troisième œil s’échinait au silence.

─ Peut être qu’il boude, suggéra son époux de son timbre rauque, entre deux souffles ténus, la main berçant son poing de côté.

─ Qui ? Mú ?

─ Le connaissant, je ne serais pas étonné. Il n’a pas dû apprécier ta menace de le jeter dans la marmite.

Le sourcil droit de Nellis se dressa en un splendide arc droit, luisant au contact de la sueur léchant son front blanc.

─ Franchement, dit-elle, la langue crispée, je me demande si un jour béni viendra où tous les deux vous arrêterez vos chamailleries. Parce que moi, j’en ai plus que ras-le-bol.

─ Tu ferais mieux de nous passer tous les deux dans le bouillon, rétorqua Jilam, un sourire en coin.

Un craquement sourd avala le soupir de la sorcière dont l’esprit se projeta aussitôt à travers le sous-bois alentour en quête du moindre éclat de pensée malfaisante. Rien. Et pourtant. Elle pouvait sentir quelque chose, quelque chose de gros, et à la fois d’aussi inconsistant qu’un nuage de vapeur. Pas de quoi s’inquiéter, et malgré cela, tous ses sens épargnés par la fatigue s’étaient mis en alerte à la seconde où le bruit avait retenti.

Nouveau craquement. Ça ne pouvait plus être le chant du bois. Une ombre. Elle avance. Les fourrés !

─ Ne... !!

Le cri de Jilam s’éteignit dans sa gorge. Le bras tendu, yeux écarquillés, le jeune homme ne put que voir l’ombre engloutir sa tendre aimée. Quelque chose fusa et l’envoya valser à travers les branchages. Un infime couinement fut piétiné par la clameur de rage soudain déchaînée.

Nellis ouvrit les yeux sans se rappeler les avoir fermés. Elle était allongée. Une force inimaginable la plaquait au sol. Ses membres s’étaient comme évaporés. Plus faible que jamais, elle se sentait dans la peau d’un pantin désarticulé soumis à un marionnettiste monstrueux. La bête qui la lorgnait ne pouvait être décrite, pas même par le plus éminent observateur. L’engeance aurait pu appartenir à toutes les espèces et races de ces espèces confondues. Oiseau, reptile, félin, singe... On ne savait que choisir en fonction de la partie du corps sur laquelle se posait le regard. Détails futiles. Tout ce que voyait Nellis, c’était les crocs acérés délimitant la gueule noire dégueulante d’une cascade de bave. Le froid de la mort emplissait jusqu’à la nausée ses narines, fouraillant jusqu’à sa gorge et ses poumons, compressés par... la peur ?

Quand était-ce la dernière fois déjà ? La vraie peur. La terreur pure. Celle que l’on ressent pour soi. La peur égoïste. Nellis ne pensait plus à Jilam. Il n’existait même plus. Son monde se résumait à elle, elle et la mort en forme de gueule, elle et les crocs, elle et la bave dégoulinant sur son visage.

Dans un ultime sursaut de conscience, la sorcière plongea en elle afin de déchaîner son troisième cœur, celui de lave, le cœur hérité de l’esprit qui l’avait, un jour, possédée, un jour effacé, enfoui sous les eaux d’une mémoire envolée, arrachée. Son cœur qui... Rien. Rien qu’une boule de suie hérissée de flammes timides, sanglotantes. Comme les sanglots terrés dans son ventre creux. Vide. Si vide. Un vide sans fond, sans fin. Si vite. La fin qui se rapproche, à grandes dents aiguisées. L’odeur froide de la mort, glaciale, sans cesse plus harassante.

Déesse immortelle, sa colère se déchaîne, brasier tempétueux qui consume jusqu’au trognon des montagnes. Mettez-y un brin d’insomnie, arrosez de mauvaises pensées, laissez croître la fatigue et vous obtiendrez un beau sac de peau gonflé d'eau.

Où j’ai mis ce foutu feu !!

Tel fut l’ultime songe de la fumée.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire umiopo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0