Chapitre 32 - Cœur rendu

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Conclusion de ce long, long, très long arc.

« Jamais plus tu ne seras seule »

Jolie vérité

Heureux mensonge

... appelle-t-elle. « Qui ? »

Voix engourdie, couvée par le vent.

Prénom, murmuré. Volée d’oiseaux. Pépiements.

Musc, armoise, lavande. Langue froide, duvet hérissé. « Où ? »

Amère déception face au printemps, tant désiré, visage désuet.

Figure morfondue par la ruine d’un hiver trop longtemps soutenu.

Prénom, chantonné. Soupiré. Marmotté. Autre. Autre. Outre. « Moi ? »

Toujours pas. Oublier. Le monde.

Effacez des mémoires, effacée. Oubliez. Oublier. « Qui ? »

L’existence. La vôtre. La mienne.

Mâché. Grommelé. « Quoi ? »

Hurlééé !!! Cri, cri, cri, que personne ne t’oublie, ne m’oublie pas.

Oubliettes. Oubli es-tu ? Ouvre tes esgourdes. Soif. « Pourquoi ? »

Tu ne poses pas la bonne question. « Quand ? »

Et puise...

Ondée floconneuse, étincelles vermeil, pensées vermillon languies de tourbillons. Picotements dans les doigts, éparpillés au firmament, poussière enchantée. Farouche envie de se gratter le nez. Odeur de vaisselle fraîchement lavée. Savon. Notes musquées, suaves de miel. Fleurs sauvages.

─ Soif... Soif...

Une becquée à la gourde. Sabot calleux vissé dans les cheveux. Goût terreux. Langue pâteuse. Eau tiède trempée de sueur de sel. Vilain nœud, gorge en feu, toux grasse, mélasse aux nasaux, virevoltes et cascades désuètes, prétentieuse bourrasque, vulgaire crachat séché par la soie. Quel mois ? Grommellement sourd.

─ Souviens-toi par quel trou ça passe et tout ira bien. Là, doucement. Arrête de gigoter l’asticote.

La sorcière, allongée sur un matelas d’épines, se sentait effilée comme une soie fragile que l’on enroule, entre ces sabots de bronze qui la maintenaient. Les serpents enluminés se détachèrent du tourbillon pour tisser l’image d’un visage. Le visage s’anima, morceaux de traits grossiers au teint buriné, taillés à la serpe par quelque druide aviné. Nellis tâta de ses cordes vocales. Toujours là. Une bonne chose. Toux rauque, syllabes maugrées sous couche de glaviots.

─ … Brrron sang de troll, gravela la sorcière.

La barbe noire hirsute se hérissa sous l’effet d’un sourire.

─ Bon retour parmi les vivants, sorcière, grogna le sanglier chauve. Stupide sorcière. Qui t’as donné l’idée saugrenue d’aller folâtrer avec le Vieux Tonton ?

─ Vrrrieux... tonton ?

─ C’est le petit nom que je lui donne. Parce qu’il est plus ronchon que moi. Une nuit, le Vieux Tonton, il boit trop et il se réveille avec une gueule de bois monstre, la toupie plus grosse qu’un cœur de chêne. Se rappelle rien de rien. Néant. Il lève son cul et hop, v’là qu’il découvre qu’il a pondu un univers. La gaffe ! Il était pas frais, ça. Depuis le Vieux Tonton l’essaye de réparer sa bourde. Sauf que, bon, il a pas arrêté la picole pour autant et ses coups d’enfoiré sont toujours aussi foireux, bien que ça fasse son compte de dégâts.

Tout en contant son histoire loufoque, le Chasseur barbotait un tissu dans une bassine d’eau parfumée – de l’aracyne et de la garmonette, reconnut la sorcière, de quoi abattre une fièvre de centaure et requinquer un mort –, tissu qu’il déposa ensuite sur le front de Nellis. Elle était si heureuse de voir sa trogne de groin. Une tendre chaleur alla remplir le vide laissé par son cœur sacrifié. D’instinct, elle porta sa main, bandée, à sa poitrine. Le sanglier poussa un grognement.

─ Ouais, faudra un temps pour t’habituer. Tout va te sembler plus compliqué, l’effort plus gourmand, les objets plus pesants, la réflexion plus longuette, pas que ça changera d’avant. C’est que ton sang s’est appauvri, et le palpitant qui reste doit compenser en battant le double. Alors pousse pas le bourgeon dans les jours à venir. Reste tranquille, bien confort et roupille. Je te dirais bien de pioncer les trois prochaines lunes mais je sais que j’aurais plus de chance à causer avec une souche trouée.

Un ricanement échappa à Nellis. Dormir. Elle ? Quand était-ce, sa dernière vraie nuit ?

─ Crrrombien – toux rauque – dormi ?

─ Neuf jours et dix nuits. Et c’est tout. N’importe qui dans ton état aurait ronflé l’année entière. N’importe qui, en fait, aurait cané.

Il s’occupait dorénavant de piler des ingrédients dans un bol à l’aide de ses énormes doigts calleux plus durs que le granite. La pièce embaumait une forte odeur d’onguent, si intense qu’elle troublait les sens pâteux de Nellis.

─ N’est où ? ronronna-t-elle, le souffle lourd et l’haleine rance.

Le Chasseur chopa une noix et la croqua, avec sa coquille, avant de lui répondre :

─ J’ai bouiné cet abri dans un coin tranquille pour vous soigner, toi et ta bande de rats morts.

Morts, morts. Un vent de panique ébroua le cœur rescapé de l’elfe qui s’empressa de triturer son esprit confus.

─ Ravale ta bile. Vont tous bien. Pas comme quand je vous ai trouvés. Ça, vous étiez tous dans un sale état, surtout toi.

Les souvenirs refluaient à la mémoire ridée de la sorcière, grain après grain, à travers l’étroite fente du sablier fendu.

─ NIU !! s’écria-t-elle soudain sans prévenir.

Le sanglier bourru sursauta en reversant le contenu du bol que sirota la terre noire.

─ Marmite à viande ! Sorcière du diable ! Ça va pas d’aboyer comme le dernier des caniots fumeux !

Ronchon, il ignora la mixture gâtée et s’attela à une nouvelle préparation. Nellis luttait encore contre l’afflux débordant d’images brouillonnes, bribes éthérées tentant de noyer sa conscience, accompagnées d’échos distordus, pâle voix écartelée par le chaos ambiant.

─ Elle... elle… elle m’a sauvée.

Du regard, elle interrogea le Chasseur, qui haussa ses épaules d’ours.

─ La petite danseuse va bien. Par contre, elle et les autres garderont des séquelles. Z’avez tous pris une sacrée dérouillée. Mais sont coriaces, les bourgeons. Vu vos bobos, devait y avoir au moins une vingtaine de panthères d’érèbe.

─ Plutôt vingt dizaines, marmonna la sorcière, dents serrées.

Entre sourcils et barbe, les yeux noirs de suidé se désorbitèrent à un cheveu de sauter du crâne cabossé. Un grommellement gargarisé les renfonça d’un coup sec.

─ Je voulais pas les croire, les gus, quand ils m’ont raconté. Impossible. Pas crédible. Je mettais ces fariboles sur le compte du poison et du sang par terre. Mais si toi aussi tu t’y mets à raconter des gnomeries, alors... Ma barbe aux frelons que sous peu vous serez tous les cinq les héros du bois. La rumeur a déjà commencé à circuler.

─ Vrai ? Et tu sais ça comment ?

─ Les bouchoreilles, sorcière. Les bouchoreilles. Suffit de les entendre et elles vous écoutent.

─ Les bouches-oreilles, hein ? N’auraient-elles pas été frappé d’un terrible fléau de mutisme et de surdité combinés ces derniers jours ? Ou bien sont-elles aussi mythomanes que toi au point que tu les ignores ?

─ Raaaah ! Ça reprend du poil de la bête on dirait !

Un sourcil acerbe trancha sa réflexion. Le Chasseur s’expliqua :

─ Très mauvaise coïncidence. Là où j’étais, rien ne m’arrivait. Même pas un murmure de vent, rien.

─ Tu étais où ? Nous t’avons cherché partout ?

La sorcière, écrasée sous le poids de la fièvre, sentait poindre la colère.

─ T’occupes, c’est pas tes radis, la rembarra le méchant groin. T’as pas plus urgent à me demander ? Comme où sont tes copains charcutiers ?

Nellis se renfrogna, moitié honteuse, égarée parmi ses pensées en désordre. Elle replia ses jambes contre son buste et étouffa une grimace dans ses genoux.

─ T’en fais pas. Sont tous sains et saufs, juste amochés comme j’ai dit. Le semi-troll, c’était le plus moche. Il trimballait son lot d’entailles, un vrai ruisseau, à tel point que l’os était dénudé en certains endroits. J’ai dû l’amputer d’une main qui pendait plus que par un tendon. Le pire, c’était son œil. Quand il s’est vu dans le reflet de la mare, il a paniqué, il était déprimé à l’idée que les femelles voudront jamais de lui, mais bon – reniflement – qu’il s’estime déjà jouasse de respirer.

─ Ça signifie que tu connais un remède contre le poison des panthères d’érèbe, déduisit Nellis.

─ Peuh ! Encore heureux ! Pour toutes les fois où je me suis coltiné cette vermine. Foutue engeance ! – Il cracha dans le bol. – Bonnes qu’à démolir sans rien bâtir. Chaque espèce a son utilité dans le bois. Ce qu’il prend à un endroit, il le rend en équivalent ailleurs. Mais les gamines du Vieux Tonton, elles débarquent juste pour mettre le bordel avant de rejoindre les fagotes de l’ancêtre.

Il força Nellis à engloutir le bol entier. Le « pouah ! » qu’elle cracha lui rappela ceux que Jilam lui sortait chaque fois qu’elle lui prescrivait une potion.

─ Jilam. Tu as des nouvelles ?

Le Chasseur brisa le bol vide au sol et laboura du poing les débris jusqu’à ce que la terre cuite se change en poudre.

─ Les asticots sont partis l’avertir. Aussitôt sur pied, z’ont décampé. Toi, dans tes vapes, t’as rien suivi. Je leur ai dit de pas se faire de bile, que je te veillerai au pouce. C’était y a quatre jours.

L’arcade droite de la sorcière dessina une pointe de flèche.

─ Hum. Et tes bouches-oreilles n’auraient pas pu l’informer directement ?

─ Mouah ! – Il ravit une grosse rasade à sa gourde. – Ils auraient pu, oui – du bras, il s’essuya la barbe –, et le petiot l’aurait rappliqué fissa. J’avais pas besoin d’une pie nerveuse sur le râble pendant que je me cognais à retaper ta marmite.

La face de sanglier se brouilla soudain. Nellis secoua la tête pour chasser les moustiques qui rentraient par ses oreilles. Quand le malaise s’effaça, elle se mit à jouer avec ses cheveux, masse de filaments crasseux et de nœuds gros comme des châtaignes tout juste bonnes à être grillées.

─ Merci, marmotta-t-elle, puis plus fort et distinctement : Merci de m’avoir... de nous avoir sauvés.

─ Pas de ça, le miel ça me donne la diarrhée, grogna méchamment le sanglier, défenses apparentes, avant de gober du groin le goulot de sa gourde. Une sacrée chance que je sois arrivé à temps. Dès que j’ai senti que quelque chose allait pas, j’ai suivi les loups de fumée. Et là, mes poils de nez m’en sont tombés : plus de marécage, et la pierre des couillons, sciée en deux, et vous, à barboter dans la vase, des morceaux de viande mangés par les vers. Des frayeurs, j’en ai eu à foison, mais des peurs bleues comme ça, pas depuis que je suis sorti de mon terrier, et c’était y a des vagues.

Un silence pesant s’installa. Un puissant grommellement s’en arracha. Le lichen tomba des racines, les champignons pâlirent, à la vue de l’elfe nouée au cou du géant. Nellis s’était jetée sur le Chasseur sans crier garde. Ses bras, des bâtons cassants à l’écorce écorchée, ceinturaient l’énorme tronc, avec peine et sans force, faute d’en avoir. Une flamme crépitait avec ardeur dans le cœur vivant de Nellis. Symptômes typiques de l’immortelle confrontée pour la première fois à sa nature mortelle. Aussi appelé dans ce cas précis « syndrome de Jilam ».

Comment décrire ce moment ? Une coulée de lave. Une rouste de soie brûlante. Un bain de jasmin.

Nellis n’était pas descendue de son panier – que le Chasseur lui avait confectionné afin de la porter sur son dos – Jilam la saisissait pour la soulever, comme si ses pieds ne pouvaient toucher le sol sans fondre. La sorcière, surprise et malaise subrepticement évacués, craqua. En larmes, elle essayait de se nicher dans le moindre creux, le moindre pli qu’offrait le corps tremblant du jeune homme. Le délice de respirer à nouveau son parfum, mélange de muscade et d’agrume pimenté de notes de bois sec. D’une main, elle défit son catogan et l’enfouit dans les longs cheveux libérés qu’elle s’amusa à ébouriffer. De l’autre, elle labourait avec passion ce dos tant parcouru et qu’elle avait l’impression de redécouvrir. Leurs langues formaient un cordon reliant leurs deux cœurs.

Non loin, à l’ombre d’une aulnaie givrée, belle Niu, Ëjj le sourcier, Reyn la Rouge, Bagon le semi-troll et Mú le jaloux – mousse piquante entre les oreilles – observaient la scène, la joie se changeant bientôt en gêne.

─ L-l-l-ils vont q-q-quand même p-pas faire ça ici d-d-devant nous !

La figure enturbannée de Bagon virait au bleu sous les pansements.

─ Ça Bagou, les humains, il parait que ça se tripote devant la terre entière. De vrais lapins. Toute l’année en rut.

Reyn se reposait le menton sur sa béquille. Ses tresses rousses avaient retrouvé leur éclat, mais pas sa mine farouche, toujours moribonde.

─ J-j-j-jalouse ? la taquina son larbin d’un clin de son seul œil.

Le coup éborgna ledit œil, à deux doigts de finir aveugle. Bagon hurla, sans que cela ne trouble notre couple. Niu et Ëjj, tout sourire, d’un regard complice, nouèrent leurs mains.

La sorcière et son époux, de retour à la réalité, s’approchèrent de la troupe réunie. Le Chasseur demeura en retrait. Nellis les gratifia tous puis chacun de gratitude à n’en plus finir, ce qui ne manqua pas d’étonner l’assemblée qui écouta ses mots hésitants bouche-bée, les nerfs en friche. La sorcière étreignit Niu un long moment. C’est avec un immense chagrin, empreint de regrets, qu’elle caressa le visage de son amie, marquée par ses méfaits, sa splendeur ternie.

─ De toutes les nymphes, elle reste la plus belle, déclama Ëjj.

La sorcière se réjouit de réentendre son accent de poète. Bonheur émietté par les vents de discorde qui soufflaient en elle depuis qu’elle s’était éveillée. Elle hésita, détailla les deux rats échevelés, puis loucha sur Jilam, qui, notant son air inquiet, l’interrogea d’une pression des doigts. Son épouse garda le silence, jouant les ingénues, occupée à inspecter la couche de neige, crissante sous ses pieds nerveux, son cœur unique battant la chamade. Personne ne soupçonnait la raison de son tourment.

─ Sourcier, je... commença-t-elle sans oser poser les yeux sur l’intéressé. Est-ce que… Je peux m’entretenir seule avec toi ?

Le semi-elfe, dont les couleurs du désert s’étaient sérieusement rafraîchies au contact du climat du bois, acquiesça d’un air étonné, semi-inquiet, et tous deux s’éloignèrent au grand dépit de Jilam, que Niu rassura.

─ Vous parlerez le moment venu.

Plantés l’un face à l’autre, la sorcière et le sourcier offraient un spectacle autant comique que triste. On aurait dit deux amants qui n’auraient rien à se dire. Le silence s’effila. Ëjj entrouvrit la bouche. Nellis l’interrompit brutalement :

─ C’est moi !

Il la détailla, incrédule.

─ C’est moi la sorcière que tu cherches depuis tout ce temps.

De la surprise émergea aussitôt le doute.

─ Nuit m’a parlé de tes souvenirs manquants. Certains te sont-ils revenus durant ton inconscience ?

─ Oui. Enfin, non. Pas vraiment. C’est plus une sorte... d’intuition. En vérité, j’ignore si c’est bien moi, la sorcière de ton histoire, celle qui aida tes parents à te concevoir.

─ Mais tu as dit... Il se peut que tu sois confuse et…

─ Ne me ménage pas ! – Les geais de givre nichés sur l’aulne voisin s’envolèrent, effrayés. – Je ne mérite pas ta sympathie. Je t’ai traité avec dureté, cruauté même. J’avais peur. À l’idée que ce soit moi, la responsable de cette malédiction que tu portes en fardeau depuis ta naissance. Et maintenant, je suis terrifiée. Car cela ferait de moi, et non toi, la cause des panthères d’érèbe et de tous les malheurs qui ont frappé.

Le semi-elfe, béat devant la sorcière au regard fuyant, épia les alentours. Personne. Et ils étaient hors de portée d’oreilles d’elfe.

─ Si... Si c’est bien toi, murmura-t-il néanmoins, les poings serrés, alors tu... tu saurais la rompre ? La malédiction.

Nellis se tut, resta un moment figé, puis, déniant de la tête, parla, des trémolos entre chaque mot :

─ Je suis désolée... Une malédiction de ce genre ne saurait être effacée, même par le pouvoir qu’il l’a créée. C’est une loi fondamentale que nul ne peut briser, pas même une sorcière. Je suis désolée. Tu n’aurais jamais dû naître. La nature ne permet pas que tu vives... Je suis désolée, Ëjj, vraiment. Je…

Un rire rocailleux trancha son ton gémissant. La sorcière resta coite, sourcils froncés jusqu’au cuir chevelu. Le sourcier, oui, se réjouissait, comme quelqu’un à qui on venait d’annoncer qu’il allait être père pour la première fois et non pas que sa vie était fichue.

─ Je suis heureux. C’est la première fois que tu prononces mon prénom et la première que quelqu’un le prononce correctement.

Nellis ne put que sourire. Même elle n’arriverait pas à enrager pareil ours en peluche.

À leur retour, ils durent affronter les questions muettes et pourtant si bruyantes des oreilles laissées sur le carreau. Quand Niu lui demanda pourquoi il semblait à la fois si ravi et si triste, Ëjj déclara :

─ À coups de dés, les dieux ont tranché : il semble que je sois condamné à errer dans ce monde jusqu’à ce que le souffle du Grand Soleil m’ait rongé jusqu’aux os.

Les regards naviguèrent de sourcier en sorcière, arrimés à des pensées tempétueuses. Niu, alors, se hissa jusqu’aux lèvres sombres qu’elle embrassa avec davantage de hargne que de passion.

─ En quel honneur, fée de mes nuits ?

─ Vois-le comme le fanion marquant le premier jour de notre aventure.

Toute l’attention s’était portée sur l’elfe ancrée au cou du semi-elfe.

─ Quoi ? Crois-tu vraiment que je te laisserai repartir seul sur les routes ? Considère-moi comme ton ombre à partir de maintenant.

─ M-m-mais... Et ta vie ici ?

Niu sauta à terre et se mit à danser dans un tourbillon de soie verte.

─ Depuis le début d’une éternité je moisis dans ce bois. Cela fait un moment que je songe à partir. Ta venue ne peut être que le signe du destin.

─ Ma princesse, j-je ne crois pas au destin. Je n’y ai jamais cru. Pour mon propre bien. Comment y croire quand il vous condamne au malheur toute votre vie.

Niu se pencha en avant, nez retroussé pointé sur la face déconfite de son amant coriace, qui n’en menait pas large malgré sa dégaine de sauterelle.

─ Te-te-te-te ! Tu baragouines comme si tu avais le choix de refuser. Arrête d’imaginer. Je viens, un point c’est tout. Interprète-le comme tu veux, une autre malédiction si ça te chante, mais en aucun cas une offre. Je n’en fais jamais. Je donne et je prends, pointe à la branche !

Le Chasseur ronronna dans son coin, Mú niché sur son épaule, Mousse-qui-pique juché sur Mú. Niu ne laissa pas à Ëjj l’occasion de bafouiller une réponse, saisit ses joues pivoine entre ses longs doigts aux griffes vernies et, attirant son visage face au sien, lui souffla :

─ La nuit de notre rencontre, tu m’as dit « je suis mort avant de vivre ». Eh bien, à partir de maintenant, mon beau, tu vas vivre, c’est moi qui te le dis. Plus jamais tu ne seras seul.

Ces mots éveillèrent de puissants remous chez Jilam qui se souvenait les avoir entendus en un autre temps, par une autre bouche. Une bouche qu’il s’empressa de mordre.

Tandis que les deux couples jouaient au baveux, les deux rats chevelus, poils à ras, épiaient la scène dans l’ombre. Reyn et Bagon, aussi ramollos que champignons, les fronts huileux, ridés de jalousie.

─ Bagou, mon bon Bagou, soupira la rate en cheffe, appuyée sur le bras ganté de son compagnon, l’œil rivé sur les fesses cambrées de Jilam qu’une main noire griffait. Dirait bien que les culs-pas-ronds d’anges de la bizette nous aient complètement zappé.

Le semi-troll, la trogne en poire bleue, sautait de Niu en Nellis, tanguant sur sa patte folle.

─ Te bile pas, va ! Tu trouveras bien une trollesse dodue des fesses pour te cuisiner de bons petits marcassins et t’en pondre une fournée au passage.

Bagon s’affala, ses jambes courtaudes incapables de soutenir sa carcasse passée au torrent. Reyn se cala contre lui dans l’intention de jouer les sèche-larmes…

─ Va là, va là, c’est rien, mon gros. Pisse tes larmes. Une bonne bâfre et ça ira mieux après.

… rôle qui ne lui convenait en aucune façon.

La veille de leur départ à Ëjj et elle, Niu organisa une fête grandiose au Cœur-du-Bois avec la bénédiction de l’Aïeule. Tous les elfes et les Rats Chevelus vinrent célébrer la libération du bois.

Au programme de la journée : course de canoë sur la rivière, compétition de patinage sur la mare gelée, tournoi de luge sur la colline aux corneilles, concours de danse-sur-branche – le dernier debout gagne ; bien évidemment, Niu l’emporta haut le pied. Pour les amateurs de vertige, varappe et accrobranche – Jilam, malgré les protestations de Nellis, entêté par la liqueur, s’y essaya et termina les festivités un genou en béquille.

Le jour se conclut par le jeu du totem, jeu consistant en deux équipes de douze, chacune devant défendre un totem de bois auquel pendent des bandes de tissu aux couleurs de chacun. L’équipe qui dérobe la première tous les fanions, et par ce biais attire la colère du dieu-totem sur l’adversaire, remporte le duel.

En dépit des sifflements du public – seul arbitre en jeu – Nellis offrit la victoire aux siens grâce à ses ailes de chouette lui permettant de survoler le terrain sans être inquiétée. Jilam, oubliant son pied bot, se chamailla, à deux doigts des poings, avec un elfe encore plus ivre que lui qui, le malotru, avait eu l’outrecuidance de traiter son épouse de « buse-à-couettes », insulte ô combien choquante pour tout natif du bois qui se respecte. Étrange hasard, le gougnafier passa une mauvaise soirée. Chaque fois qu’il s’essayait à boire, sa timbale se renversait ou lui glissait des griffes. Il partit tout penaud et les nerfs à vif après avoir écopé d’une solide correction de la part d’une elfe dont il avait gâché la nouvelle robe en soie d’arachnodon.

La Dame du Crépuscule s’en était allée, mais les flambeaux lunaires illuminaient le bosquet, sa robe de givre resplendissant d’un éclat d’argent semé de braises rougeoyantes, cœurs enflammés de liqueur ardente. Point d’obscurité sinon la mine rageuse des vieux poilus dans leurs terriers.

On lança une énième manche du jeu du totem. Ëjj face au Chasseur. Le sanglier grognon, le groin chargé à la mélasse, à peine la partie entamée, se mit à dos ses partenaires, alors que dans l’autre équipe, le semi-elfe, bien qu’il fût un étranger, se hissa tout naturellement en capitaine grâce à sa verve endiablée. Cela n’empêcha pas le Chasseur de l’emporter en moins d’un temps deux mouvements suite à une charge inarrêtable, droit vers le totem adverse, aussitôt dépecé de ses atours tandis qu’on déplorait une demi-douzaine de forfaits par chaos. Les elfes s’insurgèrent, vilipendèrent tout leur saoul, ivres comme des trolls, ignorant de leur idiotie. Le charme de Niu sauva la soirée du carnage. Les réconciliations évincèrent rapidement les hostilités. Mettant de la liqueur dans sa mélasse, le Chasseur entreprit de distraire les elfes en révélant sa technique unique, fruit d’un long entraînement, pour vider un tonnelet d'eau de vie ; les amateurs qui s'y essayèrent le payèrent cher. L’amitié acheva de se forger quand l’ermite du bois dévoila sa collection de champignons, espèces à foison, du rire-sans-pince au rarissime mélomane des enfers ; le pire étant l'arpente-neige. L’énergie contenue dans chacun de ces minuscules spécimens au chapeau duveteux ronge l’esprit qui rêve subitement d’escalader une montagne. Les goûteurs durent tous être ligotés.

La Demoiselle de l’Aube, aussitôt levée, laissa échapper une vilaine grimace quand sa pureté candide se heurta au tableau grossier présenté à sa divine lanterne. Des corps, partout, étendus, tordus dans tous les sens, plus ou moins nus, éparpillés dans les fourrés, au bord du ruisseau, parmi les racines des arbres détroussés. Une flopée de gourdes, carafes, bouteilles et tonneaux vides – parfois habités – cuvant aux pieds des frênes jumeaux changés en amants durant la nuit. Et dans la cabane...

Eh oui ! Les boiseux savent s’amuser !

Sonna enfin l’heure des adieux, instant aussi pesant que l’orage avant d’éclater. Niu confia à Nellis et Jilam le soin de sa cabane et des affaires qu’elle abandonnait derrière elle.

─ Jetez-les, brûlez-les, faîtes-en un collier de montagne. À vous d’aviser.

Tel fut son ultime conseil. Aucun des deux époux n’arrivait à concevoir qu’ils la voyaient pour la dernière fois. Chacun, à sa façon et pour diverses raisons, au fil des saisons, était venu trouver de bons mots, ou simplement un réconfort bienvenu auprès de celle qui portait bien des noms : la danseuse du bois, l’amante du ruisseau, maîtresse des vents. Elle avait été une conseillère, une amie, une alliée indéfectible, aussi sournoise que taquine, mais pourtant si chère, irremplaçable. Elle aussi, comme eux, avait longtemps souffert d’être née sous une mauvaise étoile, et par-dessous ce masque d’humour farouche teinté d’orgueil s’agitaient deux cœurs, l’un déchiré par les maux, le second gonflé de rancœur. Aujourd’hui, ces cœurs s’envolaient, libres et légers, entiers.

Ëjj s’excusa encore pour son passage... disons, tumultueux, comme il n’avait cessé de s’excuser auprès de tout le monde toute la soirée de la veille, au point de saouler plus que la liqueur ; en particulier Nellis, qui de loin avait perdu le plus. Elle s’était éloignée pour reprendre son souffle quand le semi-elfe lui était tombé sur le lard. Autrefois, elle l’aurait transformé en pierre pour qu’il se taise. La sorcière d’aujourd’hui s’était contentée de citer son idiot-savant de mari.

─ S’offrir c’est souffrir, lui avait-elle dit.

Cela avait suffi à lui clouer le bec jusqu’au matin.

Les ventres avaient décuvé, la matinée s’était écoulée, Niu tira un bon coup sur la laisse pour étouffer le flot de bavardages à n’en plus finir. De la poche de sa houppelande, le semi-elfe tira un objet qu’il confia à Nellis. Celle-ci ouvrit la paume et ne put retenir un sanglot.

─ Je l’ai ramassé à notre retour. Je te le confie. Puisse-t-il renaître plus grand et plus fort.

Une larme naquit au creux des yeux de chouette. Elle la laissa couler.

─ Où allez-vous ? demanda-t-elle.

Les tourtereaux échangèrent un regard interrogateur. Puis Ëjj parla :

─ J'ai toujours aimé la mer. Même à voguer en solitaire, on ne se sent jamais seul. C'est un étrange sentiment. Il me manque.

─ J’ai toujours rêvé de voir la mer, s’égaya Niu, câline. Il paraît que les poissons chantent et dansent.

Jilam, qui n’avait quasiment pas dit un mot depuis le réveil, se dérida.

─ J’espère que tu reviendras pour me raconter, lâcha-t-il d’une voix enrouée.

─ Tu sais, petit bougon, c’est court une vie d’homme. Promis, je tâcherai de repasser dans le coin avant que tes dents tombent, en espérant qu’un troll ne te gobe pas d’abord.

Le jeune homme aurait aimé pleurer, mais préféra ricaner.

─ Je ne promets rien mais je vais essayer. ­ Et toi, sourcier, évite de te laisser mener à la baguette.

─ J’ai trouvé la source de mon existence, humain, je ne suis qu’un enfant dans ses bras.

La figure pouponne d’Ëjj était si marrante alors, qu’elle aurait pu attendrir le cœur d’un démon, si ce n’était le gourdin Peau-de-Fer dont la tête dépassait de son épaule. Jilam ajouta :

─ Et quand vous serez arrivés à la mer, demandez si quelqu’un connaît une Ortia, et si oui, passez-lui le bonjour. Appelez-la Hortensia. Si c’est elle, elle comprendra.

Niu tendit le bras et lui pinça la joue façon grand-mère, ou bien tante.

─ Ah Jilam. Quand nous nous sommes connus, je ne donnais pas chair de ta peau, et regarde-toi, un vrai elfe des bois. Du moins une imitation assez convaincante. Déjà sais-tu par quel bout on la rentre.

Le jeune homme rougit une dernière fois. Les deux amis s’embrassèrent, puis se séparèrent, souvenirs ancrés à la vase et larmes enfouies sous la vase, attendant le calme de la nuit pour sortir.

Sorcière et humain, elfe et semi-elfe, les deux couples, chacun unique en son genre, se quittèrent, pour toujours et à bientôt, les sacoches pleines de sentiments fouillis de sens.

La nuit tomba trop vite ce jour-là. Dans la cabane de Niu, bien trop silencieuse à leur goût, collés l’un à l’autre, sous les couvertures, leur chaleur couplée tenant en respect les méchantes rumeurs de la Sorcière de l’Hiver, l’œil insomniaque, Nellis et Jilam ressassaient, encore et encore, la dernière image qu’ils avaient eue de Niu et Ëjj : leurs silhouettes évanescentes, bientôt avalées par l’horizon, son voile d’endeuillé luisant au flambeau de la Dame du Couchant. Une vie qui s’échappe. Et une pensée qui reste. Jamais plus tu ne seras seul.

Au retour de la déesse du Printemps sur le Trône des Saisons, une foule nombreuse s’amassa dans la clairière qui fut celle du vieux chêne, devenue autel de mémoire pour les âmes du bois. La sorcière et son époux, avec l’aide de Mú, avaient érigé de leurs mains, sans magie, un tumulus en l’honneur du vieux grand-père.

La Gardienne et les elfes de Cœur-du-Bois vinrent se recueillir devant le tumulus, mais aussi célébrer la naissance à venir. Les Rats Chevelus émergèrent de leur grotte. Reyn la Rouge, Tête-de-Pie et Bagon le semi-troll chantèrent une mélopée aux oubliés. Des tertres arrivèrent les démons. Quo se présenta aux côtés de Luc et de ses parents. La démone versa la liqueur en l’honneur du vieux chêne. Le garçon confia à Jilam la réplique sculptée de l’arbre. Les lutins du clan de la Chouette accomplirent le long périple depuis leur val lointain. Coraïl Braywom déposa un rameau de saule pleureur béni par l’esprit de Cornevalë. Du ciel descendirent les fées de et les orphelins de la plaine de sel. La matriarche Maëridel offrit à la sorcière et son époux une amphore d’une livre de confiture.

Les heures s’écoulèrent sur le fil des processions. À la tombée du jour, un second tumulus, composé des seules offrandes, se dressait à côté du premier.

Enfin, Nellis approcha de la butte sacrée, seule, serrant contre son sein, à l’endroit où son unique cœur battait fiévreusement, ses deux mains jointes. Les griffes en scalpel, elle souleva la couronne de mousse fraîche et y déposa... un gland. Un simple gland ? Non pas. Ce gland, Ëjj lui avait confié après l’avoir récupéré sur le lit d’agonie du vieux chêne. Les dieux du bois soufflèrent d’une seule bouche afin que le pollen pleuve sur la clairière dépecée de vie. La sorcière dansa et l’eau des profondeurs jaillit en un geyser, arrosant la poussière.

─ Le temps viendra où le tertre deviendra berceau ! proclama la Gardienne à l’adresse du ciel, de la terre et du monde au-delà, et l’assemblée de chanter en écho ses paroles prophétiques.

Du ventre de la source, jours et lunes s’écoulèrent. Insectes et vers retournèrent en masses grouillantes à la clairière, fertiliser le terreau neuf. L’herbe poussa d’un splendide vert émeraude miroitant au soleil sous sa couette de rosée. Le jardin de la sorcière ressuscita, plus beau qu’autrefois, ses vergers exotiques épanouis sous leur bulle de magie.

Et la clairière du vieux chêne devint la clairière du berceau.

Aux yeux de Jilam, c’était un signe.

─ Peut-être, un jour, aurons-nous à sculpter notre propre berceau, confia-t-il à son épouse, laquelle ne répondit rien, s’en gardant, pour le moment.

Un sourire de tendresse ridait le visage de l’elfe, d’albâtre sous la clarté lunaire. Les deux amants, époux, âmes-sœurs, s’embrassèrent dans une étreinte qui jurait de ne jamais s’éteindre. Cette nuit, les étoiles furent témoins de l’amour déchaîné, l’amour qui emporte toute raison, toute folie. Une passion dépassant les frontières de la conscience.

Cette même nuit, la Gardienne du bois méditait, assise en tailleur sur l’une des racines géantes du Premier Né. Mnemosynequus se tenait debout près d’elle, le crin blanc scintillant sous la voûte étoilée reflétée par la mer endormie abreuvant l’ancêtre depuis longtemps éteint. L’elfe mimait à la perfection le sommeil, à défaut de la mort, tant ses traits, évoquant une momie, demeuraient inertes, vides du moindre tic. De sous les rides, des lèvres grises apparurent et s’écartèrent.

─ Pourquoi, maître ? Pourquoi lui avez-vous dit qu’il était en vie ? Le fallait-il ? Faute d’espoir, elle ne l’aurait pas cherché et les enfants du Néant l’auraient dévoré, corps et esprit. Nous en serions débarrassés.

─ La haine est un puissant moteur, mais une arme dangereuse, instable, qui engendre des dégâts considérables et à terme se retourne contre celui qui la manie. Notre sorcière est un être dont la puissance dépasse ton entendement ou le mien. Chercher à manipuler un tel pouvoir aurait été pure folie.

─ Mais les deux fruits du chaos se seraient entredévorés. À présent, qui sait ce qu’il adviendra ?

─ Les oracles eux-mêmes l’ignorent. Ne fais néanmoins pas l’erreur de sous-estimer l’amour en tant que moteur. Sa violence n’a rien à envier à la haine. Toi et moi avons tenté de l’enrayer. Échec ce fut. Tirons-en la leçon et laissons ce moteur tourner. Encore un peu. Patience. L’amour ne tient, après tout, qu’à un fil tendu par deux pièces en équilibre. Et en l’occurrence, l’une d’elles est très sensible à la rouille.

La suite à venir....

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