Chapitre 38 - L'infini ment peut-être (2)

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Depuis le palier de la cabane perchée, le couple s’émerveillait face au tableau qui s’était substitué aux ténèbres opaques de la réalité. Le bois sous leurs yeux leur semblait aussi familier qu’étranger. Une forêt de lumière s’allongeait en-dessous d’eux, sa canopée s’élevant loin par-dessus leurs têtes, illuminant tel un phare le ciel obscur, vierge de lune et d’étoiles mais parcouru de marées chaotiques d’aurores, vêtues de tous les spectres de couleurs connus plus une myriade de nuances nouvelles que l’œil humain et même elfique n’aurait jusqu’alors pu concevoir. Entre ces courants vertigineux nageaient des bancs de poissons fluorescents, tourbillons blancs, dorés, argentés, azurs ou écarlates. Leurs écailles scintillantes étaient autant de soleils menus éclairant le néant dont seul perdurait quelques tâches sombres éparses rescapées de la lumière vorace. Le chant du vent sifflant sans vent. Marées figées et pourtant mouvantes. Le souvenir d’une ancienne mer, bue jadis par un chêne.

La sorcière vacilla à cause des courants de magie, si puissants qu’elle dut cloisonner son esprit. Le sous-bois fourmillait d’esprits de toutes sortes, du simple feu-follet au dragon-lumière. La présence de deux vivants en leur monde ne semblait pas les déranger. Leur non-existence s’écoulait comme si de rien n’était, hors du temps et des sentiments.

Comment décrire un tel tableau sans dénaturer son irréelle splendeur ?

Imaginez la forêt accouplée à la mer dans le giron du ciel. Les animaux terrestres, marins et volants s’égayent dans la même farandole. Les bancs de pieuvres côtoient les terriers de lapins. Les requins s’agitent parmi les hardes de cerfs. Les oiseaux-vent campent dans les feuillages des arbres comme s’ils reposaient sur leurs nuages. L’instinct est maître en ce lieu dénudé de conscience. Les esprits agissent selon les courants de magie qui les façonnent. Ils sont sans être. Ce monde est un mirage et ses habitants ne sont que songes flottant dans l’air figé au gré de ses marées chaotiques.

Jilam se perdait dans la contemplation d’un imaginaire qui jamais n’aurait pu être le sien. Le réel le rattrapa sous la forme d’un visage tant aimé encore embelli par le flambeau des aurores. Joyeux anniversaire, mon amour. Pensée formulée par un souffle impérissable. Nellis s’abstint de lui répondre tant un tel souffle lui manquait. Son époux embrassa sa main, puis l’invita à descendre de leur perchoir.

Les visiteurs déambulèrent un temps infini dans cet autre bois où les ombres timides se mariaient aux lueurs sauvages, sous l’auvent d’une nuit éclatante promise à l’éternité, nuit libre figée hors du temps, une nuit autant qu’un jour, un univers où jours et nuits ne font qu’un.

Nellis et Jilam marchèrent, encore, main dans la main, se perdirent au gré de leur insouciance ébahie, charmés devant chaque bourgeon.

─ Comment naissent les esprits ? s’interrogea le jeune homme.

─ Nul ne le sait. Les théories foisonnent. La plus sérieuse soutient qu’ils ne naissent ni ne meurent faute d’exister. D’autres affirment qu’ils ne sont que les produits des rêves des vivants.

Jilam pointa l’essaim de vésicules luminescents agglutinés sur le tronc d’un sapin aux yeux saphir.

─ Ces cocons sont pourtant bien réels.

─ Ces cocons ne sont pas destinés à éclore. Personne ne les a pondus. Ils ont toujours été là.

Du mouvement sur leur droite interrompit leur débat. Un escargot géant émergea d’un fourré, sa chair d’une blancheur cramoisie et sa coquille étincelant telle une opale. Le gastéropode glissait sur l’air, en suspens une dizaine de pieds au-dessus du sol. Ses antennes s’agitaient en tous sens, leurs orbes rouges à leurs pointes guettant le moindre souffle de danger. La bave, luisante comme du miel, imprimait l’écorce et le feuillage. L’esprit ignora les vivants de sa démarche pataude de mastodonte rampant et s’éloigna en écartant l’obscurité sur son sillage. Les époux suivirent le sentier ambré tracé par la bave sans raison particulière.

S’arrêtant, ils inspectèrent les fourrés et les arbres alentours, pressés par une intense sensation d’être épiés, et découvrirent, nichés au-dessus de leurs têtes, une volée d’oiseaux au plumage arc-en-ciel les observant depuis la ramure d’un érable déplumé, massif et écarlate.

─ Ils sont curieux, commenta Nellis.

L’érable agita un bras écorché pour se gratter le tronc et chasser les impudents volatiles. Aucun chant ne résonna lorsqu’ils s’égayèrent dans le ciel gouverné par les aurores.

Ils continuèrent leur promenade, aux aguets bien qu’il s’avérât de plus en plus évident que les graines d’infinitus limitaient le contact entre les deux mondes ; à moins que sa dilution n’en fût la raison.

La foule d’esprits s’éclaircissait à mesure que nos tourtereaux en balade s’éloignaient du Cœur-du-Bois. Durant la traversée d’un ruisseau sans courant, ils croisèrent le sillage d’une colonie de loutres au pelage vert chatoyant et dotées de nageoires en pleine poursuite d’un banc de truites-vipères aux épines acérées gorgées de venin bleu.

─ La Nature est la même qu’importe l’endroit, philosopha Jilam, songeur.

Ils traversèrent les eaux figées, toujours en direction de l’orée plongée dans la semi-obscurité.

Selon les informations « fournies par la Gardienne », l’effet des graines durait de la tombée de la nuit aux premiers rayons du jour. Information qui hérissa les cheveux de la sorcière.

─ Concept saugrenu dans un lieu échappant à l’influence du temps, maugréa-t-elle.

─ Je te répète tout ce qu’elle m’a transmis, mentit son époux.

─ Il ne t’est pas venu à l’idée qu’elle te racontait des bobards ?

Jilam, loin de s’émouvoir, haussa les épaules tout en écartant une branche basse d’un geste nonchalant.

─ C’était déjà assez risqué de jouer à l’entourloupe avec une engeance pareille. Je ne me suis pas attardé sur les détails.

Les traits exaltés de Nellis se durcirent.

─ Eh bien tu aurais dû. Le péril se dissimule souvent dans les détails. Ce que nous faisons est extrêmement dangereux. Nous jouons actuellement avec un équilibre sempiternel qui nous dépasse. Notre présence bouleverse les courants de magie. Je les sens s’agiter jusque dans mes orteils. Nous ne serons pas les seuls à en souffrir si nous nous attardons plus que de raison.

─ C’est toi, la jongleuse de torches, qui parle de péril ? la taquina son mari.

─ Je dirais plutôt que nous marchons sur les braises d’un volcan en éveil.

Leur accrochage s’acheva sur ces paroles.

Peu après, nos amants débouchèrent sur l’ancien berceau d’un ruisseau bordé de rochers aux cornes moussues étouffés par les ronces. Les hautes fougères mauves poussaient drues après avoir bu toute l’eau. Plusieurs troncs noirs couverts de lichen luminescent et affalés en travers du lit éteint formaient une série de pontons argentés reliant les deux berges escarpées. Un vague sentier caillouteux sinuait d’une rive à l’autre, ses tronçons rattachés par les passerelles douteuses. Nellis lâcha la main de Jilam et s’engagea sur la première d’entre elles. Ses pieds lestes se mouvaient avec une dextérité déconcertante sur la surface molle d’écorce moisie et de lichen duveteux, entre les pierres coupantes et les parterres de ronces jonchant l’étroit chemin. Son mari la suivit sans envie, pieds hésitants et genoux tremblants.

─ Laisse-toi porter. Tu n’es pas vraiment là, tu le sais. Convainc-t’en. Tout ira mieux après !

Il se persuada alors rêver, et par ce simple fait tout changea. Son corps comme ses pensées, son être tout entier ne pesait plus rien, comme harnaché à un nuage. Ses pieds évitaient sans mal les chausse-trappes et les ornières plongeant vers des puits de noirceur.

Arrêté au milieu d’un tronçon de tronc au-dessus du vide, il guetta les traces de la sorcière dans les ténèbres illuminées. Aucun mouvement autre que celui du ballet des esprits inconscients. « Bouh ! » Il trébucha. Il essaya de voler, et se figea, suspendu en l’air, une main griffue agrippée à son bras. Nellis riait de sa farce, cascade de cheveux masquant son visage facétieux ; la crinière de soie flamboyait, un courant électrique remontant des racines à la pointe des épis, identique à celui qui parcourait le monde des esprits ; dont un cœur unique semblait faire battre chaque brin d’herbe mordoré jusqu’au moindre moucheron.

─ Arrête de rire et ramène-moi !

─ Fais-le toi. Sers-toi de tes ailes.

Quelles ailes ? voulut-il opposer, mais à l’exact instant où il formula sa pensée, il sentit comme des excroissances lui pousser au niveau des clavicules. Affolé, il se tortilla afin d’inspecter son dos. Rien. Aucune trace d’ailes. Et pourtant, il les sentait bel et bien, puissantes, capables de dompter l’air et de le plier à ses désirs. Un battement suffit à le faire décoller. Nellis le tira vers lui avant qu’il n’atteigne la cime des arbres.

En voilà une aventure ! songèrent-ils de concert. De loin la plus saugrenue de leur palmarès pourtant richement fourni.

Jilam embrassa son épouse, et d’une poussée légère, les fit choir de leur perchoir, dans la mer violette de fougères dont ils émergèrent tels des poissons volants, suspendus à des fils invisibles, euphoriques à la limite de la folie, doutes et craintes évacuées jusqu’à la plus infime cendre par les deux cheminées de leurs gorges déployées.

Ils voguèrent le long d’une nef de frênes féériques, d’hêtres hautains et de majestueux marronniers, prolongeant leur extase jusqu’au chœur grandiose des chênaies flanquées d’érables affables et de châtaigniers orageux, sous les huées agacées des acacias et les haies de fenouil ennuyé. Perchés dans la voûte de glands mûrs et de jeunes mûres, leurs regards captèrent les miroitements d’un tumulus, sa tiare plus rayonnante, son menton fleuri nimbé de flou.

─ On croirait un mirage, s’ébahit Jilam.

─ Allons l’admirer de plus près, déclara Nellis.

De branche en branche, ils se mirent à sauter tels des chimpanzés, portés par leurs ailes aux plumes de pensée. Le brouillard nébuleux enveloppant la colline funéraire se dissipa à mesure de leur approche. Ils découvrirent ses flancs courbés sous un parterre infini de nellis à la blancheur sans pareille décuplée par l’éclat des aurores célestes. Leurs jambes en éperons taillèrent leur chemin au travers de ce lac immaculé aux aveuglants reflets. Au sommet du tumulus, terrain de jeu des feu-follets, ils tombèrent sur une imposante pierre couchée sur le flanc. Les queues flamboyantes et gigoteuses des petits esprits embrasaient la roche et lui donnaient vie.

À la surface rutilante, le couple découvrit des signes inscrits. Ils se rapprochèrent pour mieux les voir, ignorèrent la retraite en pagaille des feux-follets, penchèrent le visage et restèrent pantois. Les signes s’avéraient un dessin grossier : un volatile, dont les yeux globuleux évoquaient la chouette, tenant dans ses serres une pierre ou bien un fruit. Une noix, devinèrent-ils.

Le couple échangea un regard incrédule. Silence circonspect, que Nellis brisa, un léger rictus à la pointe des lèvres, murmurant d’un air mystique : « Pas le temps, les choses se pressent au même instant. » Elle conclut son étrange tirade par une caresse sur la pierre dormante, qu’elle porta ensuite à la joue piquante de son époux. Ce dernier chercha un long moment ses mots sans avoir le loisir de les trouver.

Une pluie de poissons-lumière interrompit leur communion silencieuse. L’averse se changea en déluge. Les bancs-tourbillons enveloppèrent le tumulus dans leur radieux vortex. La majesté des feux célestes scintillait à la surface des écailles par millions.

Alors que Nellis nageait béatement au milieu des eaux candides, son cœur s’arrêta brusquement. Son troisième œil, somnolent mais toujours attentif, s’ouvrit dans le battement interrompu, sous l’effet d’un ardent frisson. Dans un vif réflexe, elle prit sous son bras son mari transi et le tira sans ménagement vers le couvert des arbres enchantés de vives couleurs. Ils n’avaient pas parcouru la moitié du chemin que le parterre de nellis s’éteignit soudain comme bougies soufflées, ce malgré l’absence de vent. La sorcière pressa le pas.

Des entrailles de la colline s’échappèrent avec violence d’immenses ténèbres aux nageoires monstrueuses. Une fournée d’antennes noires, une peau épaisse tissée à même le néant des profondeurs. Les bancs ordonnés de poissons-lumières se dispersèrent en chaos d’essaims fous. Les léviathans d’ombre ouvrirent leurs gueules béantes, aspirant leurs proies par grappes de centaines.

Le couple avait atteint l’orée colorée du bois.

Non loin, la scène macabre se déroulait dans un odieux silence. Nul son n’émanait du violent festin. La terre se nourrissait de la mer, la mer se repaissait du ciel, la nuit du jour, les ombres tapies dévoraient les étoiles tombées.

À son tour, Jilam dut entraîner Nellis plongée dans une contemplation morbide. Il tira sans grands efforts son poids plume vers les profondeurs rassurantes du bois.

De l’ombre évasée du tumulus jaillit une colonne de fumée rouge et noire qui engloutit la colline imposante. Les monstres abyssaux déchaînés, leur raison consumée par la lumière, de leurs puissantes queues déchiraient la terre brillante de fièvre qui vomissait roches et cendres.

Jilam stoppa leur course, happé par l’effarante splendeur. Une marée étincelante de poissons terrifiés surgit soudain devant eux et les emporta. Lorsqu’il rouvrit les yeux, le jeune homme était seul. Son épouse quitta son esprit à l’instant où il aperçut l’ombre furieuse du léviathan fondre sur lui. Il détala sans demander son reste, dans le sillage des lapins blancs et des lièvres à chapeau. Les oiseaux de feu embrasaient la canopée, leur panique si intense que les oreilles de Jilam croyaient entendre leur cacophonie dans cet univers privé d’ouïe.

Le léviathan, alléché par la vie brûlante coulant dans ses veines, guidé par les battements de son cœur, se rapprochait à grande vitesse, ses larges nageoires plus efficientes que les courtes pattes de bipède. L’ange, dans sa panique, avait oublié ses ailes.

Jilam, sentant un souffle glacé lui mordre l’échine, se retourna. Une immense gueule noire dépourvue de dents lui sourit. Encore deux ou trois coups de nageoires et le plancton qu’il était finirait gober. Dans un sursaut de mémoire, il appela ses ailes invisibles, mais au moment de les déployer, ses pieds distraits dérapèrent dans une crevasse creusée par deux grosses racines. Cette chute maladroite lui sauva la vie. Le monstre des tréfonds passa tel un rocher roulant le long d’une pente sans s’arrêter. Sa respiration retenue s’évacua alors de ses poumons meurtris en un long soupir de soulagement.

Non loin, Nellis était aux prises avec un autre léviathan, plus petit mais deux fois plus hargneux. La mauvaise engeance s’amusait à lui tourner autour en se dissimulant dans l’ombre des grands pins aux mille pattes. La sorcière aurait pu le vaincre sans mal mais redoutait de puiser dans les courants de magie. Si forts et instables qu’ils étaient en ce lieu, elle craignait au mieux de se blesser, au pire d’engendrer un cataclysme. Tes graines, tu te les colles au cul la prochaine fois ! pesta-t-elle intérieurement contre l’autre cervelle de noix.

Enfilant sa forme de chouette, elle échappa de justesse à la gueule avide de ses plumes. Les tambours de guerre secouaient sa poitrine. Ses réflexes étaient lents, ses mouvements mal coordonnés. On croirait une vieille poule, se moqua la sorcière d’elle-même. Le prédateur de l’abîme fila telle une flèche à ses trousses par-delà la canopée scintillante qu’il éventra en y laissant un trou béant. Le brasier des aurores déchira les rétines sensibles du rapace qui tangua subitement aux confins du vide faute de vent pour le porter. Nellis se sentit chuter dans le vide privé d’air. Parmi les branches aux doigts mordants, l’une d’elle eut la bonté de la retenir. Sonnée, le plumage piqué d’épines, la chouette s’ébroua. Un miracle que ses ailes ne s’étaient pas brisées. Sa tête marqua un tour complet sur ses souples vertèbres. Sa vision était entachée de points noirs.

En contrebas, elle découvrit le léviathan devenu proie d’un banc de requins à la belle peau turquoise. Les squales, deux par deux, chargeaient dans un refrain tactique le ventre mou de l’esprit ténébreux. Les plaies crachaient des volutes d’énergie noire absorbée par le sous-bois. La lutte ne dura pas. Le grand corps se disloqua bientôt entre les petites mâchoires au nombre croissant à mesure que de nouvelles se joignaient au buffet gratuit. Le silence de mort, plutôt qu’atténuer la sauvagerie, la décuplait. L’imaginaire de Nellis concevait les sons plus vrais que le réel.

La sorcière ne s’attarda pas plus longtemps. De retour dans ses sandales d’elfe, elle s’employer à retrouver Jilam. Ses cris ne portaient pas plus loin que sa vue. Par chance, les ténèbres s’atténuaient à mesure qu’elle avançait et que les esprits lumineux s’égayaient aux dépends des spectres de la nuit.

Au terme d’une ascension éreintante, elle déboucha sur une vaste clairière bosselée cernée de majestueux sapins blancs à la fière cime, immobiles dans l’air statique. Un rassemblement chaotique d’esprits rampants, coureurs, volants, nageurs illuminait l’espace dégagé orné de trèfles bleus géants et de pâquerettes nomades flottantes enrobées dans leurs grâcieux pétales fluorescents. Une ombre découpait l’horizon immaculé et éclatant parcouru de vagues bronze et argent, son maigre corps suspendu aux tornades d’aurores avalant le ciel, insensible à la curiosité des gros lombrics opalescents occupés à lui chatouiller les mollets.

La sorcière, portée par un rêve au masque de souvenir, s’approcha sans un bruit de la forme nébuleuse qui progressivement dessina une silhouette. Avant qu’elle ne la touche, la silhouette se tourna vers elle et lui adressa, d’un ton empreint de languissante nostalgie :

─ Tu te rappelles ?

─ Quoi donc ?

─ Cet endroit.

Nellis détailla de ses rétines brûlantes la clairière illuminée d’agitation.

─ C’est là que je t’ai vu pour la première fois.

─ Oui…

Jilam se rembrunit. Il entretint un moment le silence avant de reprendre la parole.

─ Rassure-moi. Tout ça est vrai ? Je veux dire… Ça a vraiment eu lieu ?

─ Nous sommes là, tous les deux, ensemble. La conclusion me paraît évidente.

Le jeune homme repartit à la contemplation des confins inaccessibles, habitat des lointains serpents d’aurore. Un maelström d’orage cosmique dessinait un immense dôme vivant au-dessus de la clairière. Les éclairs sans tonnerre arrachaient au ciel des plaintes muettes, visibles sur son visage de ténèbres tiraillées, et déformaient le tissu divisant les mondes qui, l’espace d’un court instant, se réunissaient pour n’en former plus qu’un avant d’à nouveau se séparer.

Le couple, divaguant sous l’élan fabuleux du panoramique, sa lança dans une valse endiablée. Leurs pieds glissaient sur l’air solide, naviguant au-dessus du tapis d’herbes scintillantes. La sensation de danser dans la mer parmi la faune marine, les bancs de poissons et de cétacés, les limules qui arpentent le fond de l’océan, les récifs de coraux, nids de millions d’esprits. En voilà un cadre pour une piste de danse !

La musique silencieuse s’éteignit et les orteils retrouvèrent la caresse veloutée de la clairière.

─ C’est ici que notre balade s’arrête.

Ce disant, Nellis enfila ses doigts entre ceux de Jilam et noua sa chevelure à la sienne. Main noire et main blanche, cheveux blancs et cheveux noirs. Deux corps, deux esprits, deux mondes, formant un tout.

Une fontaine écarlate salua leur présence d’un jet de braises.

─ Merci pour cette nuit, susurra l’amoureuse dans le creux du cou palpitant de son amant.

─ Désolé pour les léviathans.

─ Je me serais volontiers passée des léviathans. M’enfin. Qu’est-ce qu’une aventure sans danger ?

─ Comment rentre-t-on maintenant ?

─ Peut-être ne rentrera-t-on jamais.

─ Deviendrons-nous des esprits si nous restons ?

Une lueur éclaircissait la voix rauque de Jilam. Espoir ou crainte ? Son épouse, d’un timbre doucereux, lui demanda :

─ Le souhaiterais-tu ?

Le jeune homme déglutit face au visage de l’éternité, étranglé par ses doigts sans fin. La peur se déroba au profit d’un vide suffocant. Son épouse l’observa un long moment sans mot dire, suivant, silencieuse, le débat intérieur qui l’opprimait, néanmoins consciente de la nature cruciale de l’instant. Après un certain temps, incertain dans ce monde figé, elle brisa ses réflexions.

─ Nous serions ensemble. À jamais et pour toujours, oui. À jamais et pour toujours. Ensemble, débarrassés du poids de la peur. Du poids de la vie. Nus de sentiments. Nos souvenirs effacés jusqu’au trognon. Éternels étrangers, ni vivants ni morts, évoluant en dehors du joug du temps, libres, de nos corps autant que de nos pensées, guidés par nos seuls instincts, muets dans le silence, légers sous le jour et la nuit confondus, nos cœurs laissés à la terre et nos ailes battant pour eux.

Jilam sentit un poids titanesque l’écraser. Chacune de ses pensées étaient devenues aussi pesante qu’un rocher. Paix et légèreté : envolées avec ses ailes. Il souffrait à présent de ses cloques aux pieds, de ses muscles froissés, grimaçait du goût de rouille tiède sur sa langue chauffée à blanc. Le besoin de sentir et d’entendre l’enivrait, et le souhait ardent d’assister au lever d’un nouveau jour, de contempler les étoiles sous une nuit d’été, de manger et boire dans l’aura crépitante du feu et des chants, les senteurs de fumée et le parfum chatouillant des fleurs en cloque.

─ Je veux rentrer chez nous, souffla-t-il au visage serein de Nellis qui ajouta : « Nus et vivants. »

L’époux chagrin médita ces paroles tandis que l’orage s’évanouissait au dôme bleuissant. Aux confins vierges, des lanternes s’allumèrent, leur éclat timide de plus en plus vigoureux tandis que, dans l’ombre de la terre, les esprits, un à un, s’allongeaient à l’appel du roi-sommeil. La robe d’ombre saphir de la Demoiselle de l’Aube portait les étoiles, messagères du jour nouveau. L’horloge grippée recommença son cycle sûr et régulier, inconsciente qu’elle s’était arrêtée.

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