Partie 1 : Duel

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   Ils avaient choisi un terrain vierge de végétation. Une carrière rocheuse, cernée par quelques conifères à la périphérie. La nuit tombée ne l’était pas tant au regard de l’astre lunaire qui brillait de mille feux et donnait l’impression d’être en pleine journée. Les jumeaux, distants d’une dizaine de mètres, se guettaient. Le sérieux de leurs traits reflétait leurs intentions.

Cela faisait plusieurs mois qu’ils ne s’étaient pas mesurés l’un à l’autre. Le plus souvent, cela se terminait par une forme d’abandon de Mars qui arrêtait les hostilités. Lune et son espièglerie avaient pris l’habitude de fanfaronner leurs victoires quelque part volées, mais elles n’étaient pas dupes. Son frère, conscient depuis plusieurs solstices de son état spirituel instable, privilégiait la prudence. Depuis un certain temps, une inquiétude grandissante était née en lui, en lien avec ses désirs vindicatifs. Ses pensées pouvaient lui échapper, parfois, souvent, aussi fréquemment que les images odieuses du passé le traversaient. Et même si son adversaire se trouvait être sa chaire jumelle, qui à ses yeux avait bien plus de valeur que sa propre carcasse gangrenée, il craignait de céder aux pulsions sombres qui le rongeaient. Cela avait été le cas contre Naya, la femelle dominante du peuple féérique.

La pierre d’âme qu’il s’était attachée autour du cou, troquée la veille dans une boutique insignifiante, avait assoupli ses démons. Il avait réussi à l’activer et y avait infusé une partie de son énergie corrompue. En échange, il y avait prélevé une partie de celle qu’elle renfermait. Une énergie calme qui avait appartenu à un Ora ayant une affinité pour l’élément venteux.

Mars avait dû s’y résoudre. Il avait ressenti l'inquiétude croissante de sa sœur à son égard, notamment après l’événement au jardin du Lion où il avait perdu le contrôle de son évanescence. Le souci que pouvait se faire Lune à son égard était une souffrance additionnelle intolérable, et ses aveux tranchants sur la morbidité de son lumen avaient concrétisé son ressenti.

Il se sentait maintenant plus clairvoyant. Il reconnaissait avoir troqué beaucoup de force avec la pierre d’âme et se trouvait quelque peu affaibli. Et Lune n’était en aucun cas un adversaire à sous-estimer. Elle était un des rares êtres vivants, ne venant pas des profondeurs, pouvant l’égaler en combat singulier. C’était le cas s' il ne se donnait pas à son maximum, pensait-il.

Le moment était donc venu. Le combat s’avérerait fantastique. Ils se faisaient face tous deux sur des rochers proéminents. Ils infusaient leur lumen. Lune s’était attachée grossièrement les cheveux pour obtenir une queue de cheval sommaire, et paumes des mains à plat, elle fit des mouvements circulaires des épaules, des hanches et des coudes pour échauffer son corps, mais aussi pour stabiliser l’énergie dans son organisme. Mars mit en retrait son pied droit de sorte que son pied d’appui gauche soit prêt pour le propulser. Il avait opté pour une position de profil incomplet, prêt au combat, une main en avant et une cachée dans son dos.

Lune agit la première. Les coudes rétractés au corps et les paumes des mains de face, elle fonça d’un seul bond vers son frère. Mars, immobile, n’esquissa presque aucun indice, mais sa jumelle ressentit une infusion d’énergie. Tout juste deux mètres les séparaient lorsqu’elle fit un simple mouvement de flexion des phalanges vers le haut et qu’un mur d’eau fin mais large surgisse des entrailles de la terre entre elle et sa cible. Le frère ne voyait plus sa sœur, mais il avait anticipé et était prêt à riposter. Lune, qui s’était déplacée avec invisibilité derrière lui, comprit au dernier moment. De la main que Mars cachait dans son dos émergea une colonne de flammes qui embrassa et repoussa l’enveloppe véloce de son assaillante. Elle s’était recroquevillée pour se protéger et fut projetée à bonne portée par le souffle flamboyant. Elle se réceptionna et n’afficha aucun stigmate, car elle avait immédiatement enveloppé son corps d’une fine pellicule d’eau dans le but de prévenir les dégâts.

Non contente de ce premier échange prometteur, elle sourit fugacement et sauta à nouveau en direction de son frère qui s’était réorienté. Elle avait choisi un saut vertical cette fois, la jambe droite bien tendue et dressée de sorte que son talon provoquait le ciel de nuit. À nouveau, un geyser surgit avec soudaineté, et explosa cette fois-ci sous le rocher d’où se tenait Mars, ce qui le projeta dans les airs en direction de sa sœur. En position, elle concentra son lumen dans sa jambe droite et la ramena avec force vers son frère. La synchronisation était parfaite et il put tout juste croiser les bras pour parer le coup. La parade avait amorti le choc et la scène, ralentie, fut transpercée d’un bruit sourd. Mars fut balancé au sol. Il se rattrapa une main à terre, le tronc et un genou fléchis, et fit un salto arrière immédiat pour éviter la fureur du coup suivant. Sa sœur s’approchait tel un projectile. Elle s’impacta des deux paumes des mains au sol là où s’était trouvé son frère un instant plus tôt. Elle venait d’affaiser le terrain sur le périmètre de sa retombée.

Elle se redressa ensuite et regarda autour d’elle. Il avait disparu de son champ de vision. Parmi tous ces rochers de tailles différentes, un bon nombre offraient une cachette de choix pour qui souhaitait se dissimuler. Des effleurements aériens, qui provenaient des différents couloirs sinueux d’entre les rochers, amadouèrent son derme. Un vent chaud. Il ne pouvait s’agir que de Mars. C’était bien lui qui créait des courants d'air pour perturber les sens de sa jumelle. L’avait- elle compris ? Il en était persuadé.

Lune improvisa en se collant contre un rocher de bonne envergure pour que sa silhouette confondue soit moins exposée. Il n’était pas expert dans le domaine élémentaire, mais il n’avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour dominer cette essence naturelle. Elle reconnaissait bien là son frère.

Il surgit avec soudaineté sur son flanc gauche, du côté de son champ visuel amputé. Un coup de poing sec et vif se figea dans les côtes de Lune et l’envoya valser à ras du sol. Sa course aérienne fendit la scène, mais d’un mouvement de contraction du tronc, elle stabilisa sa trajectoire et prit appui des deux mains au sol pour se projeter dans les airs. Avec agilité, elle se redressa pour atterrir avec grâce sur un énième rocher. Son côté gauche était un angle mort, mais c’était aussi la partie de son corps qui était la plus alerte. Quand elle eut tout juste perçu l’énergie de son frère et les appels d’air liés à son déplacement, elle avait pu concentrer une partie de la sienne au point d’impact et encaisser la cinétique.

  • Tes coups sont assez mous cette nuit, lança-t-elle.

Ce dernier échange lui avait confirmé son ressenti.

Se faisant face de nouveau, Lune joignit les deux mains telle une prière et absorba l’énergie naturelle qui l’entourait. C’était essentiellement de l’essence terrestre et éolienne bien que la modeste saturation en eau dans l’air lui apportait aussi une source aqueuse. En échange, elle libéra une partie de la sienne. Elle faisait communion avec l'environnement. Cette évanescence active au service des combats était qualifiée d’évanescence dynamique et témoignait d’une bonne maîtrise spirituelle. Mars quant à lui était en train d’infuser une importante quantité d’énergie et d’y concentrer son élément affin. De ses mains en avant, et dans une position spécifique jaillit une colonne de flamme brûlante. Lune fit de même et un torrent confronta le brasier. Aucun d'entre eux ne prit le dessus et de la vapeur embruma le terrain fougueux.

Ils se propulsèrent ensuite chacun l’un vers l’autre dans ce nuage brûlant. Un combat martial précis prit place. Des coups, des poings, des paumes de mains ainsi que des esquives et des parades dansaient ainsi au milieu d’effluves d’énergie pugnace. Il y avait peu d’entreprises qui atteignaient leur but. Les capacités sensorielles de Lune lui donnaient un avantage anticipatif. En outre, elle était connue pour sa dextérité et sa souplesse corporelle. Sa gestuelle combative était telle une représentation dansante et agile, épousant les gesticulations de son adversaire. À l'inverse, les capacités physiques de Mars lui octroyaient des coups dévastateurs et une endurance redoutable.

Il fut le premier à montrer des signes de fatigue et Lune prit temporairement l’ascendant sur son frère qui prenait des coups qu’il n’avait pas pris depuis bien longtemps. La dernière fois, c’était lorsqu’il s'entraînait avec Titania. Cela l’irrita plus qu’il ne l’aurait cru. Après un nouveau coup bien placé qui le fit tituber, il préleva malgré lui une grande quantité d’énergie qu’il avait enfermée dans la pierre d’âme. Son regard changea et Lune ressentit un frisson en percevant à nouveau cette aura sombre qui s’échappait. Elle concentra toute l’énergie qu’il lui restait dans ses muscles ce qui lui permit d’encaisser le coup qui suivit. Mars avait tapé lourdement des deux poings au sol, ce qui avait créé une onde terrestre et avait légèrement fait décoller sa sœur qui perdit ses appuis un instant. Une seconde plus tard, le poing de Mars percuta l’abdomen de Lune qui plia. Le coup résonna et la scène se figea à nouveau avant que Mars n’étende tout le long son membre supérieur. Sa jumelle fut balancée et finit par s’écraser contre un arbre qui bordait cette carrière rocheuse. Elle glissa le long de celui-ci, atterrit les jambes arquées comme elle put et grimaça. Elle sourit avec malice en touchant son abdomen mâché. Il était temps de ne plus se retenir.

Elle affina sa focalisation. Son derme brunit, son oreille interne s’alerta et son unique pupille se dilata. Prête pour la riposte, sens à leur paroxysme, elle était prête pour la contre-offensive. Mais dans ce florilège de signaux captés par ses sens exacerbés se dinstingua quelque chose qui attira son attention. Mars, lui, avait perdu sa concentration. Il restait dans la stupeur, envahi à nouveau par la lourdeur de son lumen. Lune, avec sa furtivité, s'approcha de lui alors qu’il tentait de relâcher son excédent énergétique dans son artefact. Elle s’était faufilée à revers sans qu’il ne s’en rende compte.

  • On arrête là, lui dit-elle avec imposition.

Mars aurait pu sursauter s’il n’avait pas reconnu la voix de sa sœur.

  • Notre entraînement n’est pas passé inaperçu et nous avons attiré l’attention des éclaireurs du village. J’ai ressenti leur présence non loin de notre position.
  • Tu ne pourras pas dire que j’ai abandonné cette fois-ci.

Sur le chemin du retour, Mars suivit sa sœur pour esquiver les éclaireurs avec efficacité.

  • Ce fut intéressant.
  • Une nuit enrichissante tu as raison. J’ai vu que la maîtrise des forces éoliennes ne t’était pas difficile.
  • Cette pierre d’âme était remplie d’un lumen avec une affinité pour cette essence élémentaire. Et celle-ci m’est moins étrangère qu’il n’y paraît. Nous connaissions bien quelqu’un qui la maîtrisait.

Lune confirma.

  • Mais j’ai déjà consommé l’intégralité de celle-ci. Elle ne recèle plus désormais qu'une partie de mon lumen.
  • Je vois. J’ai bien vu que tu ne retenais pas tes coups. Et si nous n’avions pas été interrompus, tu aurais essuyé ma riposte.

Mars n’en attendait pas moins de sa sœur mais ne renchérit pas sur cette lancée taquine. Il était encore perturbé et culpabilisait.

Le retour au village se fit sans encombre. Pour passer la haute muraille, ils empruntèrent la même technique qu’avait employé Lune à l'aller en s’aidant de la hauteur des arbres non loin situés. Ils esquivèrent avec habilité les patrouilles du village, et arrivés à l’auberge, ils se reposèrent le restant de nuit ainsi qu’une bonne partie de la matinée. La journée suivante passa vite et nos protagonistes pansèrent leurs blessures avant de se préparer pour le lendemain. Leur première journée en tant qu’éclaireurs du village de Kabir approchait.

°° Les pierres d’âmes sont des artefacts rares et aujourd'hui oubliés. Elles appartenaient aux Oraï.
Elles étaient utilisées pour aider les plus jeunes dans leur apprentissage spirituel.

Son autre intérêt était d’y conserver l’énergie et les esprits de leurs ancêtres°°

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