Partie 1 : L'astre

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   Derrière les murs, je retrouvais la virginité du monde telle que je la connaissais. Des plaines, des collines, des forêts, dépourvues d'architectures démesurées. J’inspirai à plein poumon avant de relâcher sans discrétion cette bouffée d’air revigorante.

Guidée par les astres, je progressai avec impatience en direction du nord. La disposition astrologique était une carte familière pour n’importe quel membre de notre peuple, ce qui nous permettait une orientation aisée même malgré les changements saisonniers.

Je pris le soin de maintenir mes capacités perceptives en éveil pour ne pas attirer l’attention des éclaireurs de Kabir en poste. Même si la compagnie et le milieu mondain des hommes avaient quelque chose d’attrayant, qui contrastait avec nos périples solitaires, c’était au milieu de rien que je mon âme se ressourçait.

La nuit s’était bien propagée au fur et à mesure de mon avancée. Un voile fluide et isolant qui, réduisant l’acuité visuelle, laissait les autres sens s’affûter. Ce n’était pourtant pas au goût de mon étoile-mère qui, tout en vigueur, scintillait d’une blancheur nacrée dans l’obscurité. Les occasions où l’astre lunaire était visible dans son entièreté et où il brillait de mille feux étaient nommées nuits solaires. C’était le cas ce soir-là.

Je trouvai sans tarder un petit ruisseau que je remontai avant d’arriver à la cascade dont on m’avait parlé. J’avais perçu la présence de quelques éclaireurs sur le chemin, mais il ne fut pas difficile de les esquiver.

L’objet de mon vagabondage nocturne se présentait devant moi. La chute d’eau tentatrice se trouvait au sein d’une cuvette pierreuse dégagée, bordée de part et d’autre par la forêt. L’assemblage rocheux qui dominait la vue et qui lui servait de berceau était aussi abrupt qu’aiguisé. Les faisceaux lunaires pénétraient et transcendaient ce lieu déjà unique, tel un sanctuaire sacré perdu au milieu de l’épaisse végétation. Quant à l’étendue d’eau en contrebas, elle reflétait cette luminosité venue d’ailleurs et illuminait le paysage d’une lueur argentée. Une profondeur infinie ressortait de ce tableau surnaturel, comme un puits éclatant parsemé de paillettes aqueuses provenant de la cascade surplombante.

L’appel de l’eau m’asservit sans équivoque. Possédée et dévêtue, je me glissai sous la chute pour succomber à son emprise et donner mon être en offrande. Menton et front subordonnés en première ligne, la force directrice du flux continu dominait et épousait le relief de mon corps nu. Certaine qu’il n’y avait rien de mieux en ce bas monde, je restai un moment suspendue au gré de ces perles rassérénantes qui me traversaient pour poursuivre leur chemin prédestiné. Ma relation affine avec cet élément me permettait cette communion singulière. Comme si chaque particule était absorbée par mes pores, purgeant tout élément néfaste de mon organisme. Pour cette raison, je ne pouvais refuser un bain, quel qu’il fût.

Je ressentis le besoin de pousser à son paroxysme cette fusion élémentaire. Un rocher d’envergure bien situé sous la cascade me conféra un piédestal idéal. Assise en tailleur dans le plus simple appareil et les mains jointes, je poussai mon état d’évanescence jusqu’à ses limites, libérant une quantité significative d’énergie dans ce cosmos liquide tout en absorbant son essence naturelle. Cet équilibre était précaire et j’aurais pu à tout moment basculer dans une fièvre incontrôlée. C’était le risque à prendre avec cette méditation spirituelle mais cela n’arriva pas.

La force calme et têtue qu’était le cours de l’eau me traversait désormais comme si j’en faisais partie. J’étais devenue le prolongement de celui-ci. Comme mon propre sang, je ressentais son affluence et mes pulsations s’harmonisèrent au rythme de son écoulement. Gorgée de cette énergie insoupçonnée, je me sentais plus forte seconde après seconde.

Le temps passait. J’échappai de ma transe, encore engourdie, me dressai et comtemplai mon environnement. Des gouttelettes résiduelles s’écoulaient le long de mon corps et de ma chevelure encore imbibée. D’une démarche calme et impérieuse, je descendis de mon trône rocailleux, délestée de toute pesanteur, pour déambuler avec liberté sur la surface de l’eau étendue. Je domptais avec respect l’élément liquide avec lequel je ne faisais qu’un.

Je fis face ensuite à ma jumelle astrale qui dominait le monde, inspectant chacun de ses défauts. Sur ma cornée se reflétait son éclat lumineux. Je tournai mes mains dans un sens puis dans l’autre et des remous se formèrent à la surface de l’eau. Paumes tournées vers le haut je dressai alors mes bras d’un geste vif et des geysers jaillirent cette fois à l’emplacement des vaguelettes.

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Une fois revêtue, je décidai d’escalader les contreforts rocheux aux origines de la chute d’eau, pour gagner en hauteur. L’ascension ne fut pas compliquée, les prises bien que parfois tranchantes, étaient nettes et larges et j’atteignis le sommet sans difficulté. Je ne fus pas déçue, car devant moi, le panorama superposé était libre et infini quand derrière moi, le cours d’eau d’amont s'enfonçait au loin dans la forêt.

Proche du lit de la cascade se trouvait une avancée de terre qui se détachait par-dessus le vide et dominait ce magnifique paysage. J’y trouvai une place de choix pour m'y installer. Ce coin propice à la rêverie était fourni d’une herbe grasse qui me fit office de matelas voluptueux. Plus que par intérêt de confort, c’était pour le caractère dégagé de la vue sur la couverture étoilée que j’avais fait le choix de cet emplacement. Je m’allongeai sur le dos avec un relâchement total. Je guettais le manteau nocturne sans aucune attente particulière.

Le ciel cosmique, aussi familier qu’impénétrable pour mon œil, était un puits de croyance éternelle pour nous les Oraï. En l'occurrence, nous nous prénommions à l’aide des astres qui parsemaient cet nimbe nébuleux et mystérieux, source de notre culte. Nos prénoms n’étaient connus que la nuit de notre naissance et aux dépens des parents, de la famille ou de quiconque ce serait jugé légitime. C’était l’Élu qui le déterminait. Chaque clan d’Oraï disposait d’un élu, et celui-ci était sélectionné parmi tous les autres membres du même clan. Celui qui avait la vision la plus pénétrante dans le cosmos infini était alors désigné, et les meilleures étaient capables de percevoir des galaxies insoupçonnées jusqu’alors.

Ainsi, selon la disposition des astres dans le ciel, le prénom de chaque Ora était attribué. Cette science particulière qui était enseignée aux élus et qui m’était inconnue était donc à l’origine de nos appellations. Des prénoms hors du commun, ou plutôt des titres que notre honorable étoile-mère daignait nous partager. À notre fin, il retournerait dans le méandre de l’espace. Jusque-là, il fallait honorer et assumer ce lègue de nos divinités. À l’image de tous nos camarades, ce fut de cette façon que mon frère et moi-même avions été prénommés la nuit de notre naissance.

Il était commun de penser que nos personnalités et nos comportements dépendaient de notre étoile-mère. Mais il s’agissait plus d’un dogme que d'une réalité.

Dans ce cadre idyllique de sérénité, je rêvassais. La cascade murmurait non loin de moi, la végétation frémissait sous la caresse des courants aériens et même l’œil fermé, je ressentais cette lueur magique qui me surveillait depuis l’infini astral. Ce reflet d’une partie de moi-même. Cette étoile si rassurante, qui bien que saisonnièrement ponctuelle assumait toujours son rendez-vous nocturne. Une nuit pleine, l’autre en quartier ou en croissant, et parfois teintée de jaune ou de pourpre, elle veillait sur nous et nous protégeait de l’obscurité. Je m’étais toujours demandé si son profil changeant impactait mon humeur ou mes choix. Mais en fin de compte, je n’avais jamais essayé de trouver un quelconque lien entre ses différentes facettes et mon comportement. Je préférai garder une part de mystère, mais c’était surtout par humilité vis-à-vis de mon étoile-mère. Je m’endormis, l’esprit rempli d’images.

Telles des traînées de vapeur, des fluides énergétiques de différentes couleurs s'entremêlèrent dans mes songes. Ils se fuyaient, s’entrelaçaient et semblaient jouer avec complémentarité dans un espace vide et lumineux. L’harmonie de leur danse bariolée était exaltante et rassurante. Soudain, une nouvelle essence plus sombre s'immisça et rompit l’équilibre préalablement tissé. C’était une énergie envahissante et vorace qui dominait ses semblables. La chorégraphie complice était interrompue.

Le vent s’était réchauffé et une présence me sortit de mon sommeil. C’était Mars. Les cheveux en bataille et le regard anesthésié, je lui demandais ce qu’il faisait ici.

  • Je te cherchais.

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