Partie 3 : Retrouvailles

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  Le chemin du retour vers le village de Kabir fut plus long qu’à l'aller. Mars et Lune étaient à pied et décharnées d’énergie. Ils se soutenaient mutuellement. Leur moral était aussi indécis que leur démarche précaire. Ils avaient échappé à la mort. Ils avaient combattu et montré leur valeur. Mais le bénéfice était maigre comparé à l'effort investi. Et leur survie semblait plus être le fruit d'une chance impertinente que celui d’une réussite maîtrisée.

Ce fut lorsqu'ils aperçurent la porte du Lion que leur hébétude momentanée disparut. Le fauve était méconnaissable. Les gigantesques battants portaux avaient été enfoncés. Ils n'avaient pu l’entrevoir qu’au dernier moment, en arrivant à proximité de l’enceinte du village du fait de sa situation forestière. Des fumées s’échappaient par-dessus les murailles et pas un bruit n’était audible au-delà de celles-ci. Il n’y avait aucun doute sur ce qui s’était passé. Les Atlants n’avaient pas battu en retraite.

Les jumeaux, encore chancelants, se mirent en garde. Lune sonda aussi bien que possible les forces avoisinantes, mais ses capacités étaient amoindries. Ils pénétrèrent avec prévention au travers de la montagne de ferraille disloquée qui aurait dû faire office de porte blindée. Le paysage qui s’était entraperçu au travers se confirma. La désolation. L’amas de bois, de pierres et de briques se juxtaposait de part et d'autre, et qui hier encore s’affichait en structures habitables. Quelques architectures tenaient encore debout, mais peu étaient intactes. Et puis des corps, encore et toujours, des âmes privées de leur futur morose.

Il semblait que la bataille était terminée. Quelques miraculés déambulaient avec confusion et désorientation. Ils semblaient perdus. Ils étaient perdus. Ne reconnaissant plus ni le paysage de leur cité ni leur désormais lointain quotidien paisible, ils erraient. Leurs corps chanceux et leurs habits, bien qu’en partie intègres, affichaient la violence de ce qu’ils avaient traversé, quand leur visage témoignait d’un désespoir pour la plupart. Rares étaient ceux qui avaient l’optimisme et la force de dégager les décombres pour tenter de découvrir quelques autres rescapés.

Au milieu de tout ça, les jumeaux progressaient. Ils ne connaissaient que trop bien ces décors de l’apocalypse. Ils se dirigeaient avec instinct vers l’auberge qui les avait accueillis, guidés par un indescriptible sentiment de ceux qui voulaient voir de leurs propres yeux le drame de la disparition de leur foyer, fusse-t-il transitoire. Ils ne furent pas déçus. Le bâtiment était en ruine et malgré les blessures et les gravats, ils reconnurent le faciés renfrogné de celui qui avait eu une attitude suspicieuse à leur égard, mais qui les avait logés sans discrimination. Le vieux bougre n’était finalement pas resté dans sa cave. Peut-être avait-il eu un sursaut de combativité à la vue et à l’ouï de la destruction. Ou peut-être avait-il été débusqué, traqué jusque dans son terrier.

Lune posa une main sur la dépouille de celui-ci en guise de bénédiction. Puis elle et son frère se détournèrent.

  • Ils ont récidivé. C’est fini.

Mars approuva sans un mot. Ils n’avaient pu éviter cette nouvelle catastrophe. Et ils repartiraient bredouilles.

  • Il est temps pour nous de quitter cette région.

D’un pas amer, ils se dirigèrent vers le nord. La mort ne les effrayait plus. Ils ne l’avaient que trop côtoyée ces dernières années. Des années interminables et morbides. Des années qui représentaient déjà un tiers de leur existence tragique. La mort avait dominé l’essentiel de celle-ci. Lune ne s’y était jamais habituée. Et malgré tout, l’élan vital qui l'habitait la guidait inlassablement vers l’avant. Quant à Mars, si la situation actuelle le désolait, il n’éprouvait encore une fois aucun émoi pour le sort de ces pauvres hommes. Il ne supportait pas leur primitivité et leur égocentrisme. Leur espèce destructrice et barbare ne pouvait susciter de l’empathie. La violence et la douleur des dernières heures avaient étriqué un peu plus son esprit déjà hermétique et obscur. Son sang bouillonnait. L’enfer était toujours là et ils étaient les esclaves de celui-ci. Les hommes étaient des créatures de ce monde diabolique, ni plus ni moins.

C’était ce qu’il pensait jusqu’à ce qu’ils se retrouvent à une dizaine de pas d’un nouveau cadavre. Cadavre était un bien grand mot puisque seul un avant-bras dépassait d’un monticule de pierres. Dressé vers le ciel, ce membre aux doigts larges et pendants resterait inerte à jamais. Son index, aussi vaillant que l’était son propriétaire, faisait du zèle ; il était redressé en comparaison à ses voisins, comme s’il indiquait quelque chose. Pourtant, il était tout aussi brisé. Des cicatrices particulières se distinguaient sur la face antérieure du membre. Mars les avait reconnus. Il resta prostré. Les ténèbres accaparèrent sa caboche. Sa sœur qui n’avait pas retenu plus d’attention pour cette nouvelle victime et qui avait progressé de quelques mètres supplémentaires sembla comprendre en l’observant. Elle vit le regard tracassé de son frère avant qu’il ne reprenne la marche. Il dépassa le membre inanimé sans nouvelle considération. Orn ne connaîtrait pas son enfant. Et celle-ci ne verrait certainement jamais le jour. La question de son nom ne se poserait plus.

Mars avançait. Affligé telle sa jumelle, ils reprenaient leur route vers le nord au milieu des ruines amoncelées. Son regard était noir. Sa pierre d’âme se ternit fugacement d’une couleur pourpre avant de reprendre sa nuance ordinaire. Ni l'un ni l’autre ne perçurent cet étrange phénomène.

En chemin, ils aidèrent quelques rares victimes coincées en partie par des débris. Ils approchèrent de la porte du Loup qui s’apercevait de très loin maintenant que la majorité des bâtiments était détruite.

Soudain, Lune perçut une forte concentration d’énergie dans leur dos. Elle eut tout juste le temps de prononcer le prénom de son frère qu’ils durent esquiver d’un bond en arrière deux coups de sabre croisés. Cette attaque avait été investie d’une énergie conséquente et le tranchant des lames était plus important que leur simple extrémité, si bien que deux plaies linéaires entrecroisées et sanguinolentes s’ouvrirent sur le thorax de Mars malgré sa dérobade.

Les jumeaux avaient esquivé cet attentat surprise, et ils firent face à leur nouvel adversaire. Il était posté sur un tas de pierres et de tôles. Il dominait la scène et arborait deux longs sabres avec lesquels il réalisa des gestes vifs dans le vent pour montrer sa dextérité. Ses deux lames semblaient délestées de toute contrainte physique et dansèrent avec légèreté. Son armure éprouvée était totalement blanche et ses cheveux lâchés comme ébouriffés étaient de feu. Il s’agissait bien du capitaine Swan, dont le visage qui, tout comme son corps, était marqué par quelques écoulements sanglants et semblait courroucé.

  • Bien esquivé. Mais seule la mort attend les traîtres.

Les Oraï se toisèrent. Ils n’étaient pas sûrs de ce qui leur était reproché, mais n’avaient aucun doute sur les intentions du capitaine. Elle avait tenté de les éliminer. Et si Lune n’avait pas senti sa concentration spirituelle ils auraient été décapités elle et son frère.

Ce dernier, déjà bien amoché psychiquement, n'avait plus trop de patience, surtout après ce qu’il s’était déroulé sur le champ de bataille où le capitaine avait montré son absence totale de scrupule. Il était prêt à défouler la rage qui lui restait et qui s’était attisée au regard du destin de son ancien camarade perdu. Avec paradoxe, il osa parler avant d’agir.

  • Que veux-tu dire Ella Swan, capitaine du mépris ?

Lune n’avait plus assez d’énergie pour combattre et l’intensité spirituelle qu’elle avait ressentie chez le capitaine l’avait interpellée. Elle n’était pas capitaine pour rien, elle qui avait formé ses subordonnées à la maîtrise spirituelle de leur force intérieure. Lune doutait que son frère ait un lumen actuel suffisant pour la confronter, et l’hardiesse d’Ella Swan ne faisait aucun doute sur ses velléités. Il ne restait plus que la solution diplomatique pour se sortir de cette nouvelle péripétie, mais vu le ton employé par Mars, cette option était mal engagée.

  • Je vois que la politesse est un autre aspect qui ne vous a pas été inculqué. Qu'importe, votre race a de nouveau montré toute sa lâcheté et vous allez en payer le prix. Je n’aurais jamais dû accepter votre présence dans nos rangs.
  • Pardonne mon frère capitaine. Nous sommes exténués, nous avons combattu et nous avons versé notre sang pour le salut de Kabir. Que nous reproches-tu ?

L’interlocutrice de Lune s'esclaffa avec allégresse d’un rire vraisemblablement peu sincère. Elle était outrée de leur culot. Elle agita une nouvelle fois ses deux armes qui se croisèrent et s'aiguisèrent pour émettre un son strident.

  • Déserter le champ de bataille n’est pas quelque chose que je qualifierai de brave.

La voix d’Ella Swan était tout aussi puissante que dénonciatrice.

  • Vous nous avez fait faux bond au pire moment. J’avais donné l’ordre du repli. Un Mystique était aux portes du village et vous en avez profité pour vous enfuir. Vous avez désobéi et si vous n'êtes pas directement responsable de cette dévastation je ne saurai tolérer un tel comportement scélérat vous qui osez vous pavaner avec impudence dans notre cité ravagée.

Les jumeaux comprenaient désormais la raison de la retraite du régiment et ce qui s’était déroulé ici.

Les poings de Mars se serrèrent. Son reste de lumen se densifia.

  • Nous plaidons coupables, répondit Lune avant toute réaction. Il est vrai que nous n’avons pas suivi vos ordres après la retraite des Atlants. Pour la simple, mais honnête raison que nous les avons poursuivis.
  • Qu’espériez-vous, ricana Swan ?

Avec recul, Lune concédait le caractère douteux de son affirmation, surtout vu le résultat obtenu.

  • Nous espérions en capturer un et l’interroger. Mais notre objectif a quelque peu échoué. Ce n’est que la vérité et j’implore la tolérance.

Les deux tignasses colorées et dépeignées se jaugeaient. La sagesse était invoquée par celle qui était d’argent, alors que la rouquine n’attendait qu’une chose. Pendant ce plaidoyer, l'œil mauvais de Mars n’avait cessé d’irradier de fureur et fixait avec intensité tout mouvement du capitaine Swan. Chaque reproche à l’encontre de son peuple était pour lui une crampe intestine insupportable. Capitaine ou non, elle allait payer pour son comportement et ses paroles.

  • L’indulgence ne peut vous être acceptée.

Ella Swan était déterminée. Ses sourcils roux s’étaient froncés et ses sabres dressés. À l’opposé, des flammèches fugaces jaillirent des poings serrés de Mars quand une déception était lisible sur le visage de Lune.

  • Il ne faut pas dire des choses que l’on pourrait regretter, gente dame.

Une main inconnue au bataillon s’était posée sur l’épaule du capitaine. Elle appartenait à la personne qui venait de lui répondre. Le capitaine se dégagea d’un mouvement d’épaule suivi d’un saut de recul et resserra sa garde pour se retrouver nez à nez avec une femme forte d’envergure au teint halé et à la chevelure aussi sauvage que ses manières. Qui était cette effrontée qui surgissait de nulle part ? Elle ne l’avait jamais vue. Mais les jumeaux eux la connaissaient bien. Les poings de Mars se relachèrent et depuis de nombreuses heures Lune laissa naître un large sourire.

  • Ayo Na niyaï. Je vous trouve enfin, dit la nouvelle venue en se tournant vers ses cadets.

Sa natte n’avait pas changé. Ou plutôt si, elle avait grandi. Et elle était désormais accompagnée de deux petites sœurs qui couraient le long des joues de leur propriétaire au départ de ses tempes. Titania arborait une tunique thoracique en cuir échancrée aux niveau des épaules et délimitée par une fine fourrure, ainsi qu’un paréo de tissu finalisé par des plumes. Ses bracelets brachiaux et jambiers ne l’avaient eux jamais quittée.

Le capitaine Swan n’en demanda pas plus. Elle devinait les origines de cette inconnue à la natte grotesque, et elle se rua vers elle pour tenter de laver l’affront qu’elle venait de subir. Ses mouvements furent rapides et précis. Elle asséna deux coups de sabre verticaux. Ses armes se figèrent au milieu de leur trajectoire. Titania bloquait chacune d’elles avec ses mains qui avaient attrapé le tranchant des lames en les agrippant avant qu’elles n’aient pu fendre quoi que ce soit. Ella Swan se crispa et grogna. Puis son opposante riposta simultanément en engageant un coup de genou. Il fut paré à son tour. Le capitaine avait lâché un de ses sabres et mis en opposition de la contre-offensive son coude pour la bloquer.

  • Ne me sous-estime pas sauvage !

Titania fut ravie de la performance de son adversaire. Leur corps s’était immobilisé par la force engagée. La fille de Milas appuya un peu plus son lumen si bien que son assaillante fut éjectée dans les airs à quelques mètres. Puis elle jeta au milieu des décombres le sabre, que le capitaine lui avait concédé et qui aurait dû lui découper les chairs. Elle croisa ensuite les bras dans une posture pleine d’aplomb face au capitaine qui se réceptionna sans difficulté sur un pan de mur effondré de travers.

  • Ces deux-là sont avec moi. Il faudra me passer sur le corps si tu veux toucher à un de leurs cheveux.

Ella Swan dressait son plus beau dédain. Son genou était fléchi et l’autre jambe restait tendue pour la maintenir sur son support bancal. Le mépris était palpable dans ses yeux auburns et était renforcé autant par son menton relevé que sa poitrine bombée. Son visage tuméfié d’ecchymose était dur et ses cheveux lâchés virevoltaient. C’était une guerrière fière et téméraire.

Elles se dévisagèrent un long moment. Le silence qui régnait était transpercé d'appels à l’aide de quelques survivants des alentours. Parfois des cris. Parfois des pleurs. Le chaos n’avait pas disparu. Le décor était désolant. Le village était en ruine et sa population décimée. Une seule créature pouvait être l’auteure d’un tel désastre. Un Mystique. Un monstre divin et mystérieux qui détruisait tout sur son passage. Un monstre qui venait d’anéantir le reste de société du village de Kabir.

Le capitaine Swan regarda avec lenteur à gauche et à droite puis fixa à nouveau un long moment l’invitée importune. Ce n’était pas dans ses habitudes, mais le capitaine Swan se resigna. Elle parla avec ordonnance : « Partez. Partez aussi loin que vous le pourrez. Et ne revenez jamais. Car si je vous retrouve sur mon chemin, je vous tuerai. » Puis elle quitta la scène d’un bon athlétique sans demander son reste.

Les jumeaux et Titania la regardèrent disparaître derrière les ruines. Puis ils se toisèrent. Ils étaient distants d’une dizaine de mètres. Mars et Lune étaient amochés. Leur aînée était à l’inverse rutilante. Ils continuèrent de se jauger. Cela faisait un certain temps qu’ils ne s’étaient pas vus. Une certaine tension régnait, mais très vite Lune accourut autant qu’elle put auprès de Titania pour l'embrasser. Sa tête qui lui arrivait juste au niveau du creux sternal bénéficia d’une affectueuse caresse. Mars expira un bref soupir enjoué. C’était sa façon d'exprimer son ravissement.

  • Je ne pensais pas vous trouver parmi les hommes. Encore moins dans cet état et au beau milieu d’un champ de ruine. Que s’est-il passé et que vous est-il arrivé ?
  • Il semblerait qu’un Mystique soit responsable de tout ceci. Nous allons t’expliquer.

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