*Retour à la maison

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Lien du défi : https://www.atelierdesauteurs.com/defis/defi/301545485/de-retour-dans-votre-maison (bon, ça dépasse un peu le sujet, désolée)

...

— La dernière fois, vous m'avez abandonné.

 Erin lève la tête, visiblement blasée. De mon côté, je n'essaie même plus d'observer mon environnement. Je connais la pièce presque par cœur. Je garde les yeux rivés sur la psychologue. Un petit silence envahit la salle. J'attends une réparti qui ne vient pas.

— Vous ne dîtes rien ?

— Je suis un personnage de ton imagination. Je n'ai pas les réponses que tu n'as pas toi-même.

— Bien sûr...

— Tu as acquis de la réparti, à ce que je vois.

— J'essaie de me défendre davantage ou de dire ce que je pense tout haut. Je ne suis sûre que ça fonctionne. Même si j'ai un ami que je prends pour modèle, si je peux dire.

 Elle esquisse un sourire.

— J'imagine bien.

 Elle a vraiment quitté son visage imperturbable ? Peut-être que le personnage s'est un peu adouci. Ou qu'elle agit vraiment ainsi quand elle commence à s'attacher à quelqu'un. Difficile à dire. Comme si elle avait entendu mes pensées, elle retrouve son masque.

— C'est si difficile que ça, le retour à la maison ?

— Comment vous avez deviné ?

— Oh, ce n'est pas comme si on s'était parlé il y a quelques semaines et que tu me convoques déjà.

— Dîtes, je peux avoir du thé ? Je suis encore enrhumée, et ça me fait du bien.

 Elle me dévisage quelques secondes avant de se lever. Elle quitte la pièce. En la suivant du regard, j'aperçois une horloge suspendue au-dessus de la porte. Je n'y avais jamais fait attention. Maintenant qu'il ne reste que le bruit de ma respiration, je distingue un léger tic-tac qui, étrangement, m'apaise. Erin revient quelques minutes plus tard, une tasse fumante à la main.

— Vous ne prenez rien ?

 Elle me désigne sa bouteille d'eau, cachée par la table basse. La psychologue se rassoit et me tend le mug, que je saisis doucement.

— Tu comptes fuir la question encore combien de temps ?

— Si je réponds, je vais revenir dans le monde réel.

 Elle ne commente pas tout de suite, se contente d'ouvrir son carnet et de noter dedans.

— Vous écrivez que je fuis encore ?

— Non. Je réfléchis à la meilleure stratégie.

— Et écrire vous aide à réfléchir ?

— Je trouve que tu deviens un peu trop à l'aise.

 Je baisse les yeux sur la tasse. Elle n'a pas vraiment tort, et je sens mon estomac se contracter. Brutalement, le thé me donne presque des nausées.

— C'est ce que tu te dis chez toi, non ?

— Pas vraiment. Je prends plus d'initiatives qu'avant. J'ai même essayé de dire à ma mère qu'elle me met souvent la pression.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Exactement comme je le pensais. Elle s'est vexée, avant de se victimiser auprès de mon frère.

— Je dois en conclure que le retour se passe pas très bien ?

 Je prends le temps de boire une gorgée, les yeux dans le vague. Étrangement, maintenant que j'ai repéré l'horloge, j'entends le son des aiguilles.

— À chaque fois que je dois rentrer chez mes parents, je n'ai pas envie. Parce que ça veut dire perdre mon indépendance, retourner dans une ambiance toxique et perdre la tranquilité. Je vous promets, la télé allumée toute la journée, les infos à chaque repas, les disputes et la déprime de ma mère, je n'en peux plus. Et pourtant, à chaque fois, je me sens presque soulagée quand je rentre, comme si je retrouvais mon vrai foyer. Mon esprit est un traître.

— Je dirais plutôt qu'il retrouve une vieille habitude.

— Celui de passer son temps à stresser ?

— Tu stresses plus chez tes parents qu'en Bretagne ?

— Ça peut sembler paradoxal, mais oui. Je le sens, j'ai beaucoup plus de tension, mon coeur bat vite tout le temps, j'ai tout le temps faim hors des repas, et pendant je n'ai plus envie de manger. J'ai aussi du mal avec le contact physique. Enfin, je n'ai jamais été très tactile, mais je le supporte encore moins quand ça vient de la famille. Quand je rentre à la maison... Je veux juste retourner en Bretagne.

— Pourtant, ce n'était pas mieux. Tu passais ton temps à déprimer. Tu te couchais tard, tu mangeais à des heures différentes à chaque fois, tu rentrais chez toi en étant épuisée.

— Oui. Mais je n'avais pas ce poids sur les épaules de devoir être présente, de me taire quand j'ai envie de me défendre, d'essayer de raconter les pires conneries possibles pour alléger l'ambiance, ni à devoir supporter les disputes et le manque de maturité de mes parents. Encore moins de tout céder à mon père pour éviter qu'il ne pique une crise, surveiller que personne ne lise par-dessus mes épaules quand je parle à mes amis d'internet, devoir justifier le fait de me terrer dans ma chambre. Ni de culpabiliser de ne pas aider davantage ma mère, de ne plus essayer de me rapprocher de ma famille, de me sentir comme un poids mort. Vous savez, ma psy m'avait demandé si je trouvais ma place dans la famille. Je ne savais pas quoi répondre sur le coup, j'ai bredouillé une réponse à la con, probablement quelque chose qu'elle voulait entendre parce que je n'avais pas l'énergie d'y réfléchir. Maintenant, je me demande où elle est. Alors oui, je suis la plus jeune, celle qui fait des études loin, celle qui fait les études les plus longues, la... "préférée" des parents. Mais avec eux, je ne sais pas qui je suis.

— Pourquoi ?

— Je n'aime pas leur montrer ce que j'aime. Ils ne savent pas pour l'Atelier des Auteurs, ni Épistolads, ni ce qui s'est vraiment passé avec E., ni le fait que je me sens plus proche avec les personnes rencontrées sur Internet, que j'ai moins de blocage pour leur parler qu'avec mes amis physiques. J'ai l'impression que, sinon, ils trouveront un moyen de le gâcher. J'ai envie que les peu de choses qui m'animent encore aujourd'hui ne soient qu'à moi. Je ne leur fais pas confiance. Quand je rentre... Oui, je suis soulagée, je suis contente de retrouver ma chambre, mes livres, mon odeur, reprendre mes petites habitudes. Mais le stress que j'ai, les coups de déprime, comme cette fois-là... Je ne peux pas compter sur eux.

— Cette fois-là ?

— Je n'ai pas envie d'en parler. Pas aujourd'hui.

— Est-ce qu'il y a eu d'autres choses qui se sont passées depuis ?

— Pas vraiment. Mais j'ai ce recul que je n'avais pas l'année dernière. Je vois tout ce qui ne va pas. Je peux en parler à ma soeur, je sais qu'elle comprend. La famille tourne autour de la maladie de ma mère. Elle veut à tout prix conserver l'image de la famille parfaite, celle qui n'a aucun problème. Et c'est encore plus étouffant.

 Je termine le thé. Je me rends compte, à travers la fenêtre derrière Erin, qu'il pleut à verses. Il y a même des éclairs et des coups de tonnerre.

— Il y a forcément des choses positives à rentrer chez soi. Si tu creuses, je suis sûre que tu trouveras.

— Il y a de la pression dans la douche. Je n'ai plus le stress des courses à faire ou la plannification de la lessive.

— Et par rapport à ta famille ? Vous pouvez vous faire des films, jouer à la console, faire des jeux de société ?

— Avec qui ?

 Elle n'a pas besoin de creuser la question.

— Je n'ai plus mon chien. Je ne peux plus sortir pour me promener, ni faire de sport pour le moment parce que mon frère entendrait mon step, et je sais qu'il serait capable de se moquer de moi. Je sais que j'aurais de nouvelles crises de déprime.

— Pourquoi tu persistes à appeler ça des crises de déprime ?

— C'est ce que c'est.

— Non.

— Je n'ai pas envie d'en parler.

— Là, tu fuis. À quoi ça te sert de venir me parler si tu refuses de creuser certains sujets ?

— De base, on parle de mon retour à la maison.

— C'est toujours le cas. Tant que tu n'es pas prête à en parler, ça ne sert à rien de venir.

— Erin, s'il vous plaît...

— Non. Je sais que c'est dur, mais c'est nécessaire. Si tu n'es pas prête, alors ça ne sert à rien pour l'instant. Au revoir.

— Attendez...

 Trop tard.  

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