L'abrupt — 2 (V2)

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 En quelques instants, il ne restait plus que lui et les autres exilés en plein milieu de la susplace. Face à eux, leurs inits s’alignaient.

— Vous l’avez entendu ? fit l’un d’eux. Les mouches que vous êtes allez devoir bouffer en accéléré les bonnes tranches d’arpente qu’on va vous servir. Vous êtes cinq, on est cinq. Je suis Falen. Lui, c’est Arbo, fit-il en désignant un type qui se tenait bras croisés. À côté, c’est Cler — une grande femme avec une cicatrice sur le visage. Ici, c’est Furin, continua-t-il en pointant un gars souriant, mais qui n’avait pas du tout l’air commode. Et, enfin, la douce, la charmante, la plus tendre : Garstie.

 Aris jeta un coup d’œil à son init. Elle leur montrait les dents, en gonflant la poitrine. Les cinq étaient costauds, mais elle semblait tous les dépasser.

 Falen continua.

— Vous allez apprendre l’arpente ! Je vous préviens, à la fin de la journée, vos bras seront en purée, demain ils seront liquéfiés, après-demain ils n’auront quasi plus aucune substance. Mais vous continuerez, car en dessous, le Ciel vous tend les bras ! Et le Vide qui s’y cache n’attend qu’une chose, vous digérer.

 Les quatre autres acquiesçaient d’un air entendu. Leur attitude narquoise rappela à Aris celle des adultes qui refusaient d’expliquer le transpassage aux enfants, en s’amusant de leurs craintes passées, depuis longTemps dépassées.

 Après un signal de Falen, chacun s’avança vers sa mouche respective et lui attrapa les avant-bras d’une manière solennelle, sans doute rituelle. Serrant ses poignets jusqu’à lui faire mal, Garstie fixait Aris intensément, en souriant. Ça ressemblait fort à Attraction tenant la Cité à bout de bras — référence directe à une statue du protemple, que tout le monde connaissait.

— Je m’engage à te retenir, firent-ils, presque en chœur. Te porter, jusqu’à ce que tu puisses te suspendre seul ou que les dieux en décident autrement.

 Ils lâchèrent en même Temps leurs bras, et leur indiquèrent de les suivre. Ils traversèrent ensemble les passerelles en observant autour d’eux les arpenteurs s’agiter en tout sens. Ils avaient l’air heureux et craintifs à la fois. Aris et Bornu se regardèrent, des questions plein les yeux, mais mieux valait se taire.

 Ils se retrouvèrent au terrain d’entrainement, devant une série de cordages. En haut, emplafonnées, de nombreuses structures les attendaient. Furin prit le relais et annonça :

— Ces cordes ne sont pas là pour décorer, les moucherons. Chacun en prend une !

 Aris détestait ce mot. Les mouches étaient, de toute la création, les créatures les plus infâmes. Elles avaient beau être supérieures aux humains selon les textes, puisqu’elles volaient, ça ne l’empêchait pas de les trouver immondes. Elles étaient l’équivalent des abjects ou des sans-castes chez les volants !

 Garstie, elle, se délectait du mot. Elle le lui glissa encore à l’oreille tandis qu’elle l’accompagnait devant sa corde.

— Avance, mon petit moucheron. J’espère que t’as de bons bras ! Faudra bien ça pour apprendre la méthode de grimpe la plus efficace. La mienne.

 Les mains serrées sur le cordage, chacun rencontrait enfin son init. Bornu avait eu droit à Cler, la balafrée. Pendant qu’elle lui décrivait l’exercice, il semblait se décomposer — pas étonnant, car il avait l’air trop nourri, avec son corps lourd et ses bras mous. Rigal, quant à lui, se retrouvait en présence du désagréable Furin, qui semblait se réjouir rien qu’à l’idée de le voir échouer. Chinet, toujours impassible, se tenait devant un Arbo qu’il dépassait d’une tête. Celui-ci ne se laissait pas impressionner pour autant et lui aboyait ses consignes au menton. Slea, sans faire mine de s’intéresser aux explications de Falen, montait déjà sur la corde, mains sûres. Elle se tenait déjà à quelques pieds au-dessus de la plateforme, le toisant, en silence.

— Hé ! T’es avec moi ou avec eux ?

 Aris revint à Garstie. Elle récoltait des sangles abandonnées au sol.

— T’as peur, gueule-cassée ?

 Toujours ce foutu sourire. Aris lui aurait bien cassé les dents. Mais à la place, il attrapa la corde et la lui tendit.

— Vas-y, explique !

— Ah, le courageux est de retour. Tu veux plus te balancer au Vide alors ?

— J’l’ai jamais voulu…

— Oui, bien sûr, claironna-t-elle. En attendant, tu vas bien ouvrir tes esgourdes et écouter mes consignes et surtout chaque mot. Y a un vocabulaire à connaître. C’est la langue des arpenteurs.

— He bien ? Qu’est-ce qu’on attend ?

 Elle allait enfin voir ce dont il était capable.

— Corde, ou encore cordon, filin, câble : c’est l’élément de base. C’est ton ombilic, celui qui te raccroche à la Mère, là-haut. Sauf que c’est pas qu’une idée, ici. C’est on ne peut plus concret ! S’il se décroche, se dénoue ou si tu le lâches. Fini ! La décroche, c’est l’autre nom de la mort. Compris, gueule-de-travers ?

— Il est où, le vocabulaire ?

— J’y viens, continua-t-elle, avec pour bruit de fond les voix des autres inits qui crachaient également leur corpus. Escalader les cordes, c’est amonter ou grimper amont, parfois ascendre. Descendre, c’est avaler ou filer aval. Pour s’arrêter : on dira souvent « respiration », mais le bon mot, c’est « stationner ». Ça, c’est pour les mouvements verticaux, ascendants, descendants. Mais l’arpente, c’est surtout directionnel. C’est sous le plafond que ce que les temples rabâchent est le plus tangible : vivre sa trajectoire, c’est se taper l’horizontalité. Quand on te dit de tracer, c’est avancer, en arrière, c’est refluer. Progression latérale, ça dit ce que ça dit.

— Très dur…

— Ça se complique. Sur le dioptre, il y a des directions, reprit-elle, sans sourciller, en lui montrant un objet clairement manufacturé par la Forge. Oublie les quatre grandes directions correspondant aux oiseaux sacrés. Ils n’ont pas leur place ici. Ici, on se sert de douze directions — suivant le Temps ! Levant, c’est vers l’ouverture de l’œil solaire. Midi quand il est au plus bas et le couchant, là où l’œil se referme. Bien sûr, minuit, c’est à l’opposé du midi, là où il ne se promène pas. Après, t’as les tiers. Levant second tiers, c’est là où on va accrocher le prochain camp. Minuit premier tiers, c’est là où se trouve la Cité par rapport à nous en ce moment. On a toujours plus ou moins le Cité en référence dans notre tête quand on arpente. Appelle ça nostalgie. À l’opposé de notre matrie, t’as l’horizon. T’ention, c’est pas lui qu’on vise. Nous, on suit la spirale de l’optimal. C’est pour ça que le capitaine parlait d’arrondissement. Le cent-vingt-sixième sur la trajectoire voulue par Messagère. On dévie jamais de l’optimal, c’est la trajectoire des camps successifs et des rails. Pour être complète : les transverses, dont il parlait, sont les bandes de rails qui coupent l’optimal, mais elles n’excèdent jamais le dernier arrondissement.

— Quelle idée... Pourquoi ne pas aller tout droit vers le bout du monde ?

— Fais pas trop le malin, bouche-à-Vent. La foutue humanité pleine d’Art à passé son existence à dépasser les limites, déclara-t-elle, en pointant le Ciel sous la susplace. Et voilà où on en est ! Messagère veut qu’on apprenne de nos erreurs en prenant le Temps d’étudier et de piger ce qu’on fait avant que l’avenir se pointe. Donc, prendre le Temps ! Avancer lentement, méthodiquement. Et c’est ce que tu vas faire ! Comme nous tous, sans se précipiter comme des excités des ères déchues !

 Aris la regarda, tenant toujours sa corde. Ne pas se précipiter. Il comprenait le principe, mais trouvait la chose aberrante. À côté d’eux, Bornu pestait, suspendu à deux pieds du sol, tandis que Rigal et Chinet grimpaient, péniblement. Sléa, à l’inverse, arrivait déjà à mi-chemin du plafond.

— Ouais, exactement, fit Garstie en suivant son regard. T’es à la bourre sur tes petits copains. Alors, tu te grouilles. Tu m’amontes cette corde. J’veux voir comment tu t’en sors. T’as intérêt à être bon ! lui claqua-t-elle en lui balançant l’assemblage de lanières. D’abord, t’enfiles ça. Ce harnais, c’est ta vie et ta vie, c’est ce harnais. Vénère-le plus que la lignée de ta mère, plus que l’Acastale, plus que n’importe quel dieu !

 Elle lui montra ensuite le crochet, un objet en corne, assez rudimentaire en apparence, qui servait à relier ce qu’elle appelait le dispositif d’assurage du harnais à la corde. Elle lui montra, trop vite, comment encocher les deux sur celle-ci. Puis, après avoir tiré un bon coup dessus pour resserrer le lien et lui montrer que ça se calait tout seul, elle aboya :

— Allez, tu m’ascends tout ça. Tu dépasses les autres ! Que j’te vois en haut avant l’déménagement ! Et plus vite que ça ! ajouta-t-elle en lui claquant les fesses du plat de la main. J’veux voir ce cul monter comme un oiseau !

 Aris partit vite, avec hargne. Pendant qu’il se hissait, des insultes fusaient dans sa tête. Elle allait voir ! Il dépassa rapidement Bornu, Rigal et Chinet, qui, clairement, n’avaient jamais eu, comme lui, l’habitude d’aller taquiner le Vide pour aller retrouver quelqu’un en cachette. Aris avait déjà une technique. Malgré sa convalescence, ses bras étaient encore taillés pour l’escalade. L’effort n’avait juste pas le même sens. Aucune tendresse, aucun calin ne l’attendait en haut. Le seul intérêt était de faire taire cette femme insupportable !

 Les fines jambes de Slea l’attendaient plus haut, cisaillant l’air. Leur blancheur extrême contrastait avec l’ocre du plafond. Aris les atteindrait juste après Falen, qui s’installait sur le plateau suspendu où elle se tenait.

— Force pas ! lança Garstie en contrebas. Tu te fatigues déjà !

 Qu’est-ce qu’elle en savait ? Qu’est ce qu’elle connaissait de ses habitudes ? Elle le prenait pour un citoyen mollasson comme tous les autres. Qu’elle aille au Ciel ! Il se retourna.

— Ta gueu…

 Il fit d’un coup face au camp suspendu, et surtout au Vide qui se tenait juste en dessous. Tout son corps se crispa. Ses mains et ses cuisses se resserrèrent violemment sur les fibres. Il resta là, souffle coupé. Garstie, en contrebas, se marrait.

— Première erreur ! Regarde pas le Vide ! Jamais ! Montre-lui tes fesses au lieu de ta face. Ignore-le ! Allez ! C’est pas fini. Yeux au plafond !

Ta gueule ! acheva-t-il intérieurement. Je le sais bien ! Combien de fois n’avait-il pas bravé le Vide, les nuages et le Ciel. Il ne fallait pas les regarder, bien sûr ! Il fallait fixer l’objectif. Mais il n’y avait plus Pali à atteindre dans les hauteurs, à présent, c’était autre chose. La survie. Il fit un effort pour retrouver une respiration plus calme et quitter des yeux l’immensité. Il détacha lentement sa main gauche de la corde et prit un instant pour sentir sous ses doigts la boucle d’assurage. Elle glissait sur la corde, l’accompagnait. Ce truc devait lui sauver la vie en cas de chute.

— C’est ça ! Éprouve-la ! lui hurla Garstie. Laisse-toi un peu tomber, s’il le faut. Sens sa résistance !

 Il eut envie de lui rétorquer qu’il savait quoi essayer, qu’elle pouvait la fermer et le laisser faire, mais à quoi bon répondre ? Elle voulait de toute façon lui enseigner les choses en le traitant comme le dernier des imbéciles.

 Il se laissa un peu descendre pour sentir le dispositif se coincer. Ça avait l’air de marcher. Il souffla un bon coup et fixa le plateau où Sléa regardait pensivement l’horizon, tout près du plafond. Il reprit alors l’ascension.

 Garstie gueulait en bas, mais il l’entendait de moins en moins « Très bien… tu… et… », ses mots se confondaient avec les sons de corde serrée, de vêtements froissés, de consignes lancées par les autres, et puis son propre souffle bruyant, mêlé aux courants. Une fois en haut, il n’entendrait plus sa maudite voix. Lorsqu’il posa le pied sur le plateau, c’est celle de Falen qui prit toute la place.

— Tu écoutes ? Une fois stable, expliquait-il à une Sléa indifférente. Tu défais crochet et boucle d’assurage de ton harnais. T’ention, faut pas virer ici, le Vent est salaud. Tu vois la boucle là-bas ?

 Il aurait pu autant parler à une statue. Sléa fixait le bout de corne en forme d’anneau qui dépassait du plafond, sans rien dire.

— À quoi ça sert, ce truc ? demanda Aris, histoire de ne pas le laisser causer dans le Vent.

— C’est pas moi, ton init, claque-Vide, cracha Falen, sans même le regarder. Pour les instructions, attends la tienne !

— Charmant… glissa Aris en regardant Sléa.

 Il crut voir un sourire se dessiner sur ses lèvres, mais n’en était pas certain.

 Il sursauta. Quelque chose venait de lui attraper le pied. La tête satisfaite de Garstie émergea de dessous le plateau.

— C’est ma mouche, Falen ! grogna-t-elle en se hissant sur le support. Tu lui parles pas.

— Alors, tiens-la, ta mouche, la garce ! Fais ton boulot d’init et suis-la de près.

 Elle avança vers lui. Ils se firent face sur le plateau trop étroit. C’était un coup à tomber s’il leur prenait l’envie de se battre.

— Tu fais un peu trop le malin depuis quelques jours, fit Garstie en s’approchant de lui. Pour un fainéant de première, t’es gonflé. Combien de pylônes t’as susplanté dernièrement ? Ah oui, aucun, c’est vrai. Tu tousses trop. Tu souffres, tu dors mal, poussin ?

— Ma petite garce, y a que toi qui respire ce poison sans crever. T’as pactisé avec le Vent, alors facile : de respirer, d’arpenter, de s’en foutre du Vide. Moi, tu vois, je suis droit !

— Y a pas plus oblique que toi, Tordu-du-cul, ta grand-mère, c’est Ironie.

— T’es tellement chiante que quand ta famille t’as jetée au Ciel, bébé, Vide t’as relancé dans leur bras !

 Aris n’avait jamais entendu autant d’insultes aux dieux, d’irrespect et mésusage de noms ! À la Cité, grands dieux, ils auraient été menés au temple pour qu’on leur lave la bouche ! Et, le pire, c’est qu’ils avaient l’air d’en rire.

— Bon ! Aucun intérêt, tout ça, trancha Garstie en se tournant vers lui. Dis donc, le moucheron ? Tu m’avais pas dit que t’étais un foutu macaque. C’est presque louche, mais qu’importe, on va pouvoir s’amuser. Tu vas me montrer tes petits talents en ralliant la boucle-relais là-bas. Aux mains et aux pieds. Comme pour un vrai susplantage !

 Une brève bourrasque l’interrompit. Le plafond était si proche qu’on pouvait entendre les craquements de la roche instable. Des poussières dévalèrent, emportées par lui.

— Suce… quoi ?

— Susplantage… soupira-t-elle, levant les yeux à Terre. Toi aussi, tu veux faire le comique ? Tu te crois de la bande ? Hé bien, on va rire !

 Pourquoi réagissait-elle comme ça, qu’avait-il dit de drôle ? Soudain, elle se précipita sur lui et le poussa. Sa force étonnante le fit reculer. Il tenta vainement d’attraper un des montants du plateau, ses pieds hésitèrent, puis d’un coup perdirent le sol.

 Garstie, Falen, Sléa basculèrent vers le haut, avec l’ensemble du monde. Sa tête partit vers l’infini. Son cœur remonta dans sa poitrine. En un sursaut, il tenta d’attraper la corde, mais ses doigts la ratèrent de peu. Il allait soit dans le Ciel, soit se fracasser sur la plateforme en contrebas.

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