Ordres croisés

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 En quelques instants, il ne restait plus que lui et les autres exilés en plein milieu de la susplace. Face à eux, leurs inits s’alignaient.

— Vous l'avez entendu ? fit l’un d’eux. Les mouches que vous êtes allez devoir bouffer en accéléré les bonnes tranches d’arpente qu’on va vous servir. Vous êtes cinq, on est cinq. Je suis Falen. Lui, c’est Arbo, fit-il en désignant un type qui se tenait bras croisés. A côté, c’est Cler - une grande femme avec une cicatrice sur le visage. Ici, c'est Furin, continua-t-il en pointant un gars souriant, mais qui n'avait pas du tout l'air commode. Et, enfin, la douce, la charmante, la plus tendre : Garstie.

 Aris jeta un coup d’œil à son init. Elle leur montrait les dents, en gonflant la poitrine. Les arpenteurs paraissaient tous les cinq costauds, mais elle semblait dépasser les autres.

 Falen continua.

— Vous allez apprendre la grimpe ! Je vous préviens, à la fin de la journée, vos bras seront en purée, demain ils seront liquéfiés, après-demain ils n’auront quasi plus aucune substance. Mais vous continuerez, car en dessous, le Ciel vous tend ses bras ! Et le Vide qui s'y cache n’attend qu’une chose, vous digérer.

 Les quatre autres acquiescaient d’un air entendu. Ca rappelait à Aris l'attitude narquoise des adultes qui refusaient d'expliquer le transpassage aux enfants, en s'amusant de leurs craintes passées, déjà dépassées.

 Après un signal de Falen, chacun s’avanca vers sa mouche respective pour lui prendre les bras d'une manière solenelle, sans doute rituelle. En serrant ses avant-bras jusqu'à lui faire mal, Garstie fixait Aris intensément, en souriant. Ca faisait vraiment penser au geste d'Attraction tenant la Cité à bout de bras - référence directe à une statue du protemple, que tout le monde connaissait.

— Je m'engage à te retenir, firent-ils, presque en choeur. Te porter, jusqu'à ce que tu puisses te suspendre seul ou que les dieux en décident autrement.

 Ils lachèrent en même temps leurs bras, puis leur indiqua de les suivre. Ils traversèrent ensemble les passerelles en regardant les arpenteurs s'agiter en tout sens. Ils avaient l'air heureux et craintifs à la fois. Aris et Bornu s'entre-regardèrent, des questions plein les yeux, mais se doutaient qu'il valait mieux éviter de parler. Ils se retrouvèrent au terrain d'entrainement, devant une série de cordages. En haut, emplafonné, de nombreuses structures les attendaient. Furin prit le relais et annonça :

— Ces cordes ne sont pas là pour décorer, les moucherons. Chacun en prend une !

 Aris détestait ce mot. Les mouches étaient, de toute la création, les créatures les plus infâmes. Elles avaient beau être supérieures aux humains selon les textes, puisqu'elles volaient, ça ne l'empêchait pas de les trouver immondes. De tous les volants, elles étaient parmi les plus dégoutantes. Elles étaient l'équivalent des abjects ou des sans-castes chez les volants !

 Garstie, elle, se délectait du mot. Elle le lui glissa encore à l'oreille tandis qu'elle l'accompagnait devant sa corde.

— Avance, mon petit moucheron. J'espère que t'as de bons bras ! Faudra bien ça pour apprendre la méthode de grimpe la plus efficace. La mienne.

 Les mains serrées sur le cordage, chacun rencontrait enfin son init. Bornu avait eu droit à Cler, la balafrée. Pendant qu'elle lui décrivait l'exercice, il semblait se décomposer - pas étonnant car il avait l'air trop nourri, avec son corps lourd et ses bras mous. Rigal, de son côté, se retrouvait avec le désagréable Furin, qui souriait, comme jubilant d’avance de le voir échouer. Chinet, toujours impassible, se tenait devant un Arbo qu’il dépassait d’une tête. Celui-ci ne se laissait pas impressionner pour autant et lui aboyait ses consignes au menton. Slea, sans faire mine de s’intéresser aux explications de Falen, montait déjà sur la corde, mains sûres. Elle se tenait à quelques pieds au-dessus de la plateforme, le toisant, en silence.

— Hé ! T’es avec moi ou avec eux ?

 Aris revint à Garstie.

— T’as peur, gueule-cassée ?

 Toujours ce foutu sourire, Aris lui aurait bien cassé les dents. Mais à la place, il attrapa la corde et la lui tendit.

— Vas-y, explique ! l’affronta-t-il.

— Ah, le courageux est de retour. Tu veux plus te balancer au Vide alors ?

— J’l’ai jamais voulu…

— Oui, bien sûr, claironna-t-elle. En attendant, tu vas bien ouvrir tes esgourdes et écouter mes consignes et surtout chaque mots. Y a un vocabulaire à connaître. C’est la langue des arpenteurs.

— He bien ? Qu’est ce qu’on attend ?

 Elle allait enfin voir ce dont il était capable.

— Corde – cordon, toron, câble – c’est l’élément de base. C’est ton ombilic, celui qui te raccroche à la Mère, là haut. Sauf que c'est pas qu'un idée, ici. C'est on ne peut plus concret ! S’il se décroche, se dénoue ou si tu le lâches. Fini ! La décroche, c’est l’autre nom de la mort. Compris, gueule-de-travers ?

— Il est où, le vocabulaire ?

— J’y viens, continua-t-elle, avec pour bruit de fond les voix des autres inits qui crachaient également leur corpus. Escalader les cordes c’est amonter ou grimper amont, parfois ascendre. Descendre, c’est avaler ou filer aval. Pour s’arrêter : on dira souvent respiration, mais le bon mot c'est stationner. Ça, c'est pour les mouvements verticaux, ascendants, descendants. Mais l’arpente, c’est aussi directionnel, c'est se taper l'horizontalité. Quand on te dit de tracer, c'est bêtement avancer, en arrière c'est refluer.

— Très dur…

— Ca se complique. Sur le dioptre, il y a des directions, reprit-elle, sans sourciller, en lui montrant un objet tout droit pondu par la Forge. Oublie les quatre grandes directions correspondants aux oiseaux sacrés. Ils n'ont pas leur place ici. Ici, on se sert de douze directions – suivant le Temps ! Levant, c'est vers l'ouverture de l'oeil solaire. Midi quand il est au plus bas et le couchant, là où l'oeil se referme. Bien sûr, minuit, c'est à l'opposé du midi, là où il ne se promène pas. Après, t'as les tiers. Levant second tiers, c'est là où on va accrocher les prochain camp. Minuit premier tiers, c'est là où se trouve la Cité par rapport à nous en ce moment. On a toujours plus ou moins le Cité en référence dans notre tête quand on arpente. Appelle ça nostalgie. A l'opposé de notre matrie, t'as l'horizon, mais c'est pas lui qu'on vise. Nous on suit la spirale de l'optimal. C'est pour ça que le capitaine parlait d'arrondissement. Le cent-vingt-sixième sur la trajectoire voulue par Messagère. On dévie pas de l'optimal, c'est la trajectoire des camps successifs et des rails. Pour être complète : les transverses, dont il parlait, sont les bandes de rails qui coupent l'optimal, mais elle n'excèdent jamais le dernier arrondissement.

— Quelle idée... Pourquoi ne pas aller tout droit vers le bout du monde ?

— Fais pas trop le malin, bouche-à-Vent. La foutue humanité pleine d'Art à passé son existence à dépasser les limites ! cracha-t-elle, en pointant le Ciel en dessous de la susplace. Et voilà où on en est ! Messagère veut qu'on apprenne de nos erreurs en prenant le Temps d'étudier et de piger ce qu'on fait avant que l'avenir se pointe. Prendre le Temps ! Avancer lentement, méthodiquement. Et c'est ce que tu vas faire ! Comme nous tous, sans se précipiter comme des excités des ères déchues !

 Aris la regarda, tenant toujours sa corde. Ne pas se précipiter. Il comprenait le principe, mais trouvait la chose abérrante. A côté d'eux, Bornu pestait, effrontément suspendu à deux pied du sol, tandis que Rigal et Chinet grimpaient, péniblement. Sléa, à l'inverse, arrivait déjà à mi chemin du plafond.

— Ouais, exactement, fit Garstie en suivant son regard. T’es à la bourre sur tes petits copains. Alors, tu te grouilles. Tu m'amontes c'te corde, avec les moyens du bord. J'veux voir comment tu t'en sors. Alors t’as intérêt à être bon ! lui claqua-t-elle en lui balançant un assemblage de lanières. D’abord, t'enfiles ça. Ce harnais c’est ta vie et ta vie c’est ce harnais. Vénère le plus que la lignée de ta mère, plus que l'Acastale, plus que n’importe quel dieu !

 Elle lui montra ensuite le crochet, un objet en corne, assez rudimentaire en apparence, qui servait à relier le dispositif d’assurage du harnais à la corde. Elle lui montra, trop vite, comment encocher les deux sur celle-ci. Puis après avoir tiré un bon coup dessus pour resserer le lien et lui montrer que ça se calait tout seule, elle aboya :

— Allez, tu m'ascends tout ça. Tu dépasses les autres ! Que j’te vois en-haut avant l’déménagement ! Et plus vite que ça ! ajouta-t-elle en lui claquant les fesses du plat de la main. J'veux voir ce cul monter comme un oiseau !

 Aris s’éleva, tiré par sa hargne. Pendant qu'il se hissait, des insultes fusaient dans sa tête. Elle allait voir ! Il dépassa très vite Bornu, Rigal et Chinet, qui, clairement, n'avaient jamais eu, comme lui, l'habitude d'aller taquiner le Vide pour aller retrouver leur amour en cachette. Aris avait déjà sa technique. Ses bras étaient prêts pour l'arpente. L'effort n'avait juste pas le même sens. Aucune tendresse, aucun calin ne l'attendait en haut. Le seul intérêt était de faire taire cette femme insupportable !

 Les fines jambes de Slea l'attendaient plus haut, cisaillant l’air. Leur blancheur extrème contrastait avec l’ocre du plafond. Aris les atteindrait juste après Falen, qui s'instalait sur le plateau suspendu où elle se tenait.

— Force pas ! lança Garstie en contrebas. Tu fatigues déjà !

 Qu'est ce qu'elle en savait ? Qu'est ce qu'elle connaîssait de ses habitudes ? Elle le prenait pour un citoyen molasson comme tous les autres. Qu'elle aille au Ciel ! Il se retourna.

— Ta gueu…

 Il fit d'un coup face au camp suspendu, et surtout au Vide qui se tenait juste en dessous. Tout son corps se crispa. Ses mains et ses cuisses se resserèrent violement sur les fibres. Il resta là, souffle coupé. Garstie, en contrebas, se marrait.

— Première erreur ! Regarde pas le Vide ! Jamais ! Montre lui tes fesses au lieu de te face. Ignore-le ! Allez ! C'est pas fini. Yeux au plafond !

Ta gueule ! acheva-t-il intérieurement. Je le sais bien ! Combien de fois n’avait-il pas bravé le Vide, les nuages et le Ciel. Il ne fallait pas les regarder, bien sûr ! Il fallait fixer l'objectif. Mais il n'y avait plus Pali à atteindre dans les hauteurs, à présent c'était autre chose. La survie. Il fit un effort pour retrouver une respiration plus calme et quitter des yeux l'immensité. Il détacha lentement sa main gauche de la corde et pris un instant pour sentir sous ses doigts la boucle d’assurage. Elle glissait sur la corde, l’accompagnait. Ce truc devait lui sauver la vie en cas de chute.

— C’est ça ! Eprouve la ! commenta Garstie. Laisse-toi un peu tomber, s’il le faut. Sent sa résistance !

 Il eut envie de lui rétorquer qu’il savait quoi essayer, qu’elle pouvait la fermer et le laisser faire, mais à quoi bon répondre, elle voulait lui enseigner les choses comme s'il était le dernier des imbéciles. Il se laissa un peu descendre pour sentir le dispositif se coincer. Ca avait l'air de marcher. Il souffla un bon coup et fixa le plateau où Sléa regardait pensivement l'horizon, près du plafond. Il reprit alors l’ascension. Garstie gueulait en bas, mais il l'entendait à peine « Très bien… tu… et… », les détails se confondèrent avec les sons de corde serrée, de vêtements froissés, de consignes lancées par les autres, et puis son propre souffle bruyant, mêlé aux courants. Une fois en haut, il n’entendrait plus sa maudite voix.

 Lorsqu'il posa le pied sur le plateau, ce fut celle de Falen qui prit toute la place. 

— Une fois stable sur le plateau, expliquait-il à une Sléa indifférente. Tu défaits crochet et boucle d'assurage de ton harnais. T’ention, faut pas virer ici, le Vent est salaud. Tu vois la boucle là-bas ?



L’indifférence de le jeune femme semblait épuiser les mots de son Init sur sa peau de lune. Celui-ci essayait pourtant de l’atteindre, sans pour autant s’imposer, comme si son attitude détachée représentait une force qu’il n’osait pas affronter.

— C’est quoi le « raccord » ? osa Aris, qui lui avait tout écouté attentivement.

— Je suis pas ton Init, connard, claqua le teigneux arpenteur. Attends la tienne !

— Charmant… commenta l’Inter en regardant sa voisine de plateau. Un fugace et à peine perceptible sourire fleurit sur ses lèvres avant d’être emporté par la brise ténue.

Une main encore moins charmante vint s’abattre au bas de la petite plateforme, laissant apparaitre dans son prolongement le faciès moqueur de Garstie.

— C’est mon insecte, Falen ! aboya-t-elle en montant prestement sur le support.

— Alors garde-le, fais ton boulot, Garce-tie.

Le regard qu’ils se lancèrent laissait penser que le plateau sur lequel ils se tenait tous les quatre à présent serait le théâtre d’une lutte dangereuse. Pourtant la conclusion fut vive et assortie d’un rire sonore.

— Faux-len, t’es qu’un Connard ! lâche-t-elle en faisant raisonner son éclat parmi les échos du plafond.

Une affection insultante ? Rien d’autre ne venait à Aris pour qualifier cette scène qu’il ne comprenait pas vraiment. De plus, le fait de maltraiter les noms comme ils le faisaient représentait une sorte de crime aux yeux des orgènes et des dieux. Les trois noms étaient sacrés, les Ter disaient qu’il ne fallait jamais les écorcher, au risque d’être frappé par le mal. Mais loin des dieux, dans ces confins maudits, ne pouvait-on pas maltraiter les noms, comme les gens, sans rien risquer ?

« Alors, fumet-d’abject ? lui adressa-t-elle ensuite, pendant que Falen reprenait son enseignement auprès d’une Slea contemplative. On fait le malin ? Le fin escaladeur ? T’es fort, comme ça ? Eh bien, c’est heureux, tu va me montrer tes talents en rejoignant la boucle-relais là-bas. Aux mains et aux pieds. Comme pour un vrai susplantage ! »

— Suce… quoi ? reprit-il, sourcil levé, sourire dressé.

— Susplantage… Tu serais pas un rigolo, toi ? C’est bien, on va bien rire ! commenta-t-elle en soupirant d’aise, avant de lui taper avec force dans le dos. Le coup le précipita hors de la plateforme. Ses pieds quittèrent le plateau, ses mains se perdirent dans l’air.

En quelques instants, Aris eut l’impression que chaque élément du monde l’accompagnait dans sa chute. Le plafond, les plateformes, les cordes, le camp. Slea, Falen, Garstie. Les exilés, Bornu, Rigal Chinet et les Inits. Le Capitaine, tous les arpenteurs, le passeur. Sa déprise s’étendait, les images s’associaient : La Cité, le quartier Nord, ceux qu’il avait côtoyé toute sa vie : Anç’père, anç’mère, son père, sa mère, ses sœurs. Ses amis : Bane, Ister, sa troupe, ses compères, ses braves ! Et Pali, Pali blessée, Pali, ses cheveux noirs masquant son regard. Puis Eriber, sa silhouette le toisant durant sa chute, satisfait, qui cette fois ne le rattraperait pas. Tout s’éloignait pour toujours. Et Pali, Pali basculait aussi, comme lui tendant la main. La Terre, Attraction, Pali… Pali…

Une main solide lui accrocha la manche. Garstie souriait comme Ironie.

— Donc, tu veux rire ?

Aris fit non de la tête, retenant ses larmes, retenant sa vie.

« Alors… Rions ! »

La prise lâcha.

En dessous, le camp, en dessous, le Ciel. Soit son dos irait se fracasser sur le premier, soit son carnat irait se perdre dans le second. Tout ça pour ça ?

La boucle d’assurage fit alors son travail et se tendit brutalement, enserrant brutalement sa poitrine dans son harnais.

— Ah, ben ! On dirait bien qu’il marche finalement ce harnais-là ! plaisanta l’Init, à l’adresse de Falen et des autres. Le rigolo a du bol ! Allez viens, tronche-de-Vide. Prends ça comme un baptême de l’air ! Autant que ça t’arrive maintenant !

Elle se pencha pour le hisser à nouveau sur le plateau. Avec une expression qui semblait dire « c’est de bonne guerre ». Aris, haletant, en proie à de soubresauts nerveux, s’agrippa à elle fermement, le temps de retrouver ses assises, avec pour fond sonore les rires gras des Inits.

« Hé bé, mon poteau, t’as flippé, avoue ? Tu croyais vraim… »

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Aris la poussa loin du rebord.

Elle bascula presque lentement. Son expression horrifiée s’additionnait à celle de Falen qui, pris de court, n’eut pas eu le temps de réagir, pas plus qu’il ne comprit. Garstie, son regard condamné, ses mains saisissant le néant et son carnat avalant vers les profondeurs, perdait à son tour le monde. Ce geste emplit Aris d’une excitation vibrante. Ai-je vraiment fait ça ? se demanda-t-il en songeant déjà aux représailles ainsi qu’à l’arpenteur qui se tenait à seulement un pas de lui. Délaissant son Init sombrant, la pensée d’Aris fila alors à toute vitesse, imaginant chaque possibilité : l’arpenteur voudrait se venger, mais comment ? Il ne pourrait pas le faire tomber par surprise, car Aris était harnaché. En revanche, il pourrait le capturer et lui infliger le même sort, aussi devait il se défendre à même ce plateau gringalet, qui risquait de se renverser à la moindre occasion. Sa seule option serait de descendre, mais il ne savait pas comment glisser aval – Garstie n’avait pas su lui apprendre. Alors, sans perspectives, il fit face à Falen, prêt à improviser. Le regard de l’homme lui annonçait sa mort certaine…

Un rire franc brisa leur confrontation. Il émanait du contrebas. De Garstie. D’un regard mal assuré, Aris se pencha et vit une femme hilare, osciller lentement au Vent, le torse rattaché au câble que déjà elle remontait.

— Bien, bien ! L’empaffé, fit-elle entre deux éclats. J’t’aime bien, tu iras loin !

En un rien de temps, elle fut à nouveau sur le plateau, intimant à Falen de se calmer d’un « Tout doux, mon chou » qui respirait la taquinerie.

« J’ai baissé la garde, comme toi. Que ça nous serve de leçons à tous les deux ! »

— Il n’a pas vérifié… commenta l’arpenteur en pointant Aris du doigt. J’en suis sûr !

Un doute traversa le visage de Garstie.

— Non… tu… tu avais vérifié que ma boucle était raccordée ?

— Peut-être… répondit Aris, à son tour narquois.

Tandis que Falen lui lançait un regard furieux et que Garstie insistait pour savoir, saisie d’inquiétude, Slea parti soudain d’un bon vers la corde-raccord et l’attrapa des deux mains. Ce qui mit fin à la polémique naissante. Pendant quelques instants, elle fut suspendue au-dessus du Vide de tout son long, laissant apparaître sa maigreur exposée par son étirement. Rapidement, elle lança ses jambes vers la Terre et enserra le toron entre ses cuisses.

— Mais attends ! fit alors Falen, abasourdi, tandis que Slea continuait sans l’écouter.

Ils restèrent tous trois à la regarder traverser sous-Terre comme si elle l’avait fait toute sa vie. Au bout de quelques instants, Garstie reprit ses esprits et se mit à commenter la progression.

— Je ne sais pas qui est cette fille. Mais elle est fortiche. Regarde la bien, sale-caractère, prends-en de la graine ! Et écoute : la corde-raccord, c’est celle qui prolonge la boucle-relais.

Aris la regarda pour le moins interloqué, si elle était déjà passée à autre chose, lui vibrait encore de l’acte qu’il venait de poser.

« Une fois qu’on est sur le plateau d’un pylône, on tire, au grapin, notre graine-amorce, comme celle-ci (elle sorti de sa sacoche une pointe blanche, munie d’une encoche), auquel on doit fixer la corde-raccord – on vous entraînera au tir de harpon plus tard ! Donc, une fois la graine lancée, elle se plante dans le plafond et s’ancre. L’extrémité du cordon qu’on a pris le soin de nouer à notre pylône de départ devient alors l’appuis de notre progression. Bon ! Vérifie toujours ton nœud, tête-de-nœud ! Après ton harnais, c’est ta deuxième assurance vie ! »

Slea parvint jusqu’à la boucle-relais auprès duquel l’alambiqué pylône semblait percer le plafond pierreux comme un excroissance aberrante.

« Là, une fois qu’on a atteint le bout, on doit s’occuper de susplanter. Faut compter sur le fait que notre boucle est déjà bien ancrée, tenant fermement – mais comme j’ai dit : si ton nœud est bon, ta boucle peut s’arracher, tu finiras suspendu bien bas, mais tu vivras ! – et de là, il faut presser notre seconde graine-amorce, c’est-à-dire celle-ci, indiqua-t-elle, en extirpant de la même sacoche une boule de corne munie d’un bouton. Tu la fiches contre notre bonne vieille Mère et tu l’enclenches. Bam ! Le pylône pousse ! Gaffe, car si t’y laisse ta main trop longtemps, il pourrait te l’emporter dans sa croissance – on t’entrainera ! –, compris ? »

— Je pense, rétorqua Aris, encore un peu sous le choc.

— N’empêche… elle est bonne cette fille… conclut Garstie, rêveuse.

— Et les rails ? Les cycles ? interrogea soudain Aris, se rendant compte qu’il n’avait pas tout compris.

Il voyait la silhouette fine descendre précautionneusement sur le plateau du pylône pour s’y installer, tout confort. Pas sûr qu’il pourrait arriver jusque-là encore tremblotant des suites des évènements.

— Plus tard, petit-singe, répondit l’Init, avec moins de rouerie. Encoche tes boucles sur le cordon de raccord et rejoins là.

— Mais…

— Mais rien du tout ! Trace, bouffon ! Gobe l’horizon, pulse ! L’Init a dit !

Avant qu’elle n’ait le temps de lui percuter à nouveau les fesses du plat de la main, Aris avait bondi pour attraper le câble sous-terrien. Anticipant le geste, il avait déjà encoché ses boucles, prêt à partir. Le fait d’avoir chuté juste avant et d’en sortir vivant lui donnait le sentiment de pouvoir échapper au Vide. Aussi s’élança-t-il, s’imaginant singe, à la suite de Slea qui de loin l’observait.

« On a deux vainqueurs, ici, mon petit Falen. ‘Vont nous trouver l’bout du monde, ces deux-là ! »

— On verra bien, grinça l’intéressé. Si les dieux veulent...

Après quelques pas de distance, Aris sentait déjà ses mains fatiguer, et devant l’impossibilité d’assurer son chemin à la seule force de celles-ci, préféra envoyer ses jambes vers le haut et enserrer la corde entre ses cuisses, à la manière de celle qui venait d’ouvrir la voie. Si Slea possédait une habilité naturelle, qui coulait de source – chose qui lui manquait – lui, par contre, avait bien plus d’audace :

— L’init parle beaucoup, appela-t-il, tête en arrière, cheveux au Ciel. Mais pourra-t-elle rattraper son insecte ? continua-t-il, en se mettant à parcourir la corde à toute vitesse.

— Et joueur, avec ça ! lança-t-elle à Falen, lui lançant un clin d’œil. Grouille toi, gueule-de-vierge, car Garstie va te bouffer !

Et elle se jeta au Vide, attrapant avec habilité le raccord pour s’élancer à la poursuite du jeune arpenteur.

Quand Rigal parvint enfin sur le plateau, il trouva un Falen au regard noir, qui en le voyant débarquer s’empressa de le faire retomber en lui aboyant « casse-toi ! ». Une portée plus loin, les rires de Garstie, Aris et Slea, furent portés par le Vent jusqu’à éclater aux oreilles de l’infortuné.

Jusqu’au soir leurs bras avaient affronté la gravité. La promesse de Falen était tenue, ils ne savaient presque plus les lever, même pour trinquer. Aris avait en plus la tête remplie d’informations, qu’il avait tenter de retenir en quantité, mais le résultat ressemblait à un fatras d’images, idées, conseils, concepts, ordonnancement d’actions, recommandations en tous genre qui semblaient faire des nœuds dans son crâne à mesure que le vin s’engouffrait dans sa bouche.

Car les arpenteurs buvaient. Malgré l’exigence des journées, malgré la nécessité d’une concentration inébranlable, ceux-ci galvanisaient leurs incarnats à pleines bolées.

— Pourquoi vous nous appelez insectes ? traina Bornu, tel une outre trop pleine, prête à se déverser.

Arbo, dans le même état rétorqua, pâteuse :

— Parce que vous êtes petits et cons, comme ces bestioles, mon gros !

Bornu grimaça mais reprit, mollement déterminé.

— D’accord, mais les insectes sont les aimés des dieux, ils craignent pas le Vide, puisqu’ils volent… Non ?

Son Init, Cler, trancha.

— Sont peut-être aimé des dieux, mais ils crêvent d’un seul coup de tatane ! cracha-t-il en tapant sur la table. Comme vous ! Et puis, les insectes, qui les bouffe, hein ?

— Les oiseaux, dirent en chœur les quatre autres Inits.

— Donc… vous êtes les insectes, vous essayez de tenir au plafond, mais au moindre coup de Vent, n’importe quel éboulis ou l’arrivée des prédateurs, vous êtes finis ! Les oiseaux c’est nous, on vous bouffe !

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