Ombres portées — Vox
« Oh que vous êtes difficiles aujourd’hui ! Vos constants trépignements m’assomment ! Ecoutez donc ! Sim Mana va vous enfoncer une histoire dans la tête, vous ne l’oublierez jamais !
C’est l’histoire des trois curieux !
Commençons par la formule consacrée :
« Et jadis en haut du Ciel » trois petits Ter curieux marchaient de ponts en ponts, avides des secrets du monde…
Passant sous le sombre contre-gouffre, qui figure, en creux, l’absent temple du Vide ; ils eurent une belle idée. L’un d’eux dit « Et si nous tentions de l’atteindre ? Et si nous escaladions ses parois ? Trouverait-on le Vide au plus haut du trou ? »
Les autres semblaient incertains, voire carrément dubitatifs. Mais le premier avait une telle force de conviction, une telle candeur à penser pouvoir négocier avec l’innégociable, qu’ils finirent par être convaincus.
Là-dessus, ils remontèrent, par le chemin des prêtres désœuvrés et sombres que sont les adorateurs du Vide, pour atteindre enfin le contrebas de l’inquiétante crevasse pratiquée dans notre Mère.
Ces trois là se demandaient toujours si l’inquiétant dieu, qui se serait extirpé de là à l’aube des temps, pouvait éventuellement y résider encore de temps à autre. Ils étaient aussi au fait d’éventuelles traces ou trésors qui les déterminerait d’autant plus à braver ainsi les interdits. Leur naïveté d’enfant valait comme argument, personne ne les punirait, puisqu’ils étaient encore si jeunes…
Ils escaladèrent alors les parois internes, sous les yeux ahuris et effrayés des Ter du Vide. Leur ascension fut parait-il difficile, d’autant plus que les rayons du soleil devenaient de plus en plus ténus à mesure qu’ils progressaient.
On raconte pourtant que plus ils progressaient, plus la lumière – une autre, bien plus étrange, surnaturelle – grandissait. Et là ils découvrirent…
Ah ! Et bien on ne sait pas !
Frustrant hein ? Les gamins.
Bon, je vais quand même vous dire ce qu’il s’est passé après : quand ils redescendirent, non sans mal de la fracture terrestre. Les trois enfants étaient changés. Ils avaient acquis des connaissances impensables, qui modifiaient leur rapport au monde et aux autres. Ils étaient, dit-on, plus proches des dieux et égalaient presque les anciens, non pas qu’ils arpentaient le plafond, mais plutôt qu’ils semblaient comprendre le monde d’une manière bien particulière. Ils étaient devenus des éclairés. Des Illums.
Maintenant entendez le plus croustillant, les enfants. On raconte que ces enfants, devenus adultes, seraient toujours parmi nous, dans la Cité. Mais personne ne sait qui ils sont…
Sauf Sim Mana, bien sûr ! Ah ah ah ! »
— Palais astraux en vue ! cria le capitaine Artes d’une voix qui perçait les courants.
Felna était soulagée que résonnent enfin ces mots qu’elle n’espérait plus entendre. Après deux jours de voyage, coincée parmi des courtisans eux-mêmes fatigués par la promiscuité des lieux et qui perdaient peu à peu le vernis d’apparat qu’ils affichaient sans cesse, elle avait de plus en plus l’impression d’être étrangère à ce monde, alors qu’il était censément le sien.
Pourtant, elle avait pour habitude de côtoyer ces Aers à la cour – armée de sa suivante et de sa capacité à s’esquiver quand leurs manigances s’étalaient de trop – mais ici elle était acculée, et au surplus elle devait aussi se débrouiller avec les hypocrisies galopantes de sa mère et les étrangetés de son père qui – le pauvre homme – semblait avoir définitivement basculé dans la folie. Si toutefois il n’y était pas déjà avant.
En effet, l’hagard errait sur le pont, se retournant régulièrement, comme si une brute allait le frapper après l’avoir sournoisement approché de derrière. Il regardait aussi souvent le plancher de la voile, comme s’il escomptait y trouver quelque indice ou qu’il supposa qu’il se passait quelque-chose sous la coque. La frayeur assombrissait son regard et ce depuis ce moment affreux qu’ils avaient passés sur le pont, contemplant l’horizon indélicat.
Qu’il bascule une bonne fois pour toute dans la folie, je n’en ai cure ! pensa-t-elle. Et de ma mère non plus ! Et de ces nobles décrépis également ! Car ils arrivaient enfin. Les palais astraux s’étendaient là, offerts.
— M’Aers, avez-vous entendu ? l’interpela Mina, l’air soulagée.
— Je suis pourvue d’oreilles, ainsi que toi, mon amie, et d’yeux, comme nous tous, semblerait-il !
Les Aers, massés à l’avant, ainsi que les quelques castes inférieures restées en retrait, contemplaient de concert l’étrange construction qui semblait émerger par-dessus les nuages.
Là, descendant harmonieusement d’ocres roches surplombantes, se découpait dans les rayons matinaux une large structure blanche et tentaculaire qui étendait ses bras incurvés en toutes directions. On aurait dit une Cité bâtie d’un seul tenant, à partir d’un gigantesque bloc de corne auquel on aurait donné la forme d’une créature mythique aux bras multiples.
Felna savait que chaque extrémité possédait une coupole en verre – cette matière si rare en étrange, qui se laissait traverser par la vue, tout en ayant la solidité du métal – offrant aux habitants une vue imprenable sur le Ciel, sans y tomber.
— Ma mère m’en a parlé mainte fois, commenta Felna, l’air rêveuse. Ce verre que tu aperçois en dessous de chaque extension permet, parait-il, de marcher sur un sol transparent. Il donne, à ceux qui osent s’y aventurer, l’impression de voler.
Mina frissonna en écoutant sa maîtresse.
— Cela me ferait bien trop peur, m’Aers.
— Ne sois pas sotte, Mina ! Nous irons, car cela est de bon ton, déjà, mais aussi parce qu’il faut vivre cela au moins une fois dans sa vie. Tout le monde le dit.
— J’essayerai…
— C’est cela, tu essayeras ! trancha-t-elle, reportant son regard vers l’horizon.
Sa mère pérorait déjà auprès de ceux qui n’étaient jamais venus, mobilisant d’ores et déjà l’attention de tous.
— Vous voyez, mes chers amis, ce qui bientôt sera la nouvelle Cité. Les Artes qui nous accompagnent travaillent d’arrache-pied pour la rendre la plus accueillante possible. Acclamez-les, car ils sont les artisans de notre avenir !
Sa splendeur avait parlé ; les applaudissements ne tardèrent pas à se faire entendre. Felna grimaça. Sa mère ne faisait même plus l’effort de masquer qu’elle préférait les palais astraux à La Suspendue. Elle soupçonnait même – et elle n’était pas la seule – qu’il y avait là un petit groupe d’Aers, parmi lesquels se trouvaient elle et son anç’père, qui désiraient ardemment faire de cet endroit un lieu de vie à part entière, même une cité indépendante. C’est pour cette raison que Felna doutait que leur voyage ait une quelconque utilité, sinon de renforcer la détermination d’Eléas Sin à s’éloigner du pouvoir, pour mieux soigner le sien.
Au lieu d’écouter la suite de ces dithyrambes, Felna préféra s’éloigner en emportant le bras de sa suivante. Elles arpentèrent le pont pour finalement se poster le long d’un rebord. De cet point l’immense monument était plus difficile à distinguer mais, au moins, Felna savait qu’elles retrouveraient le calme.
— Regarde donc ces formes, Mina. Ne te paraissent-elles pas étranges ? Ne ressemblent-elles pas à s’y méprendre à la Forge ? fit-elle, professorale. Mon amie, Rigana Frast, qui y a vécu de nombreuses années, m’a expliqué ceci – écoute bien Mina : La Forge et les Palais astraux, ainsi que le Dôme et les autres structures anciennes, comme les temples, ont toutes en commun qu’elles sont composées entièrement de corne. Pourtant, elles ne dateraient pas des mêmes époques !
Mina laissa son regard se perdre dans la contemplation des immenses tubes ondulés, Felna continua.
« Rigana en voulait pour preuve que leurs architectures respectives n’avaient rien de similaire. Oh, bien sûr, elle tenait cela d’ingénieurs Artes qui l’avaient bien informée, elle n’avait pas découvert cela toute seule ! Enfin… Elle disait que le Dôme et les palais astraux étaient les plus anciens, car ils privilégiaient les courbes, en hommage à la Terre. Les temples, quant à eux, seraient plus récents, puisqu’ils représentent des formes qui évoquent les dieux et leurs bienfaits, sans pour autant présenter ces arrondis gracieux. Inutile de parler des terrassements agricoles, qui sont dépourvus d’architecture, réduits au strict utilitarisme. Ni du palais royal qui, selon elle, devait avoir une toute autre fonction que la royauté en ces temps reculés. Et pas un mot sur l’île hospice qui ne mérite même pas qu’on s’y attarde. Le plus troublant étant la Forge, qui serait en réalité le monument le plus ancien. Il parait qu’il serait même plus vieux que l’humanité ! Sa nature informe renverrait au monde avant qu’il ne prenne sens, avant la conscience, donc avant la Messagère et le Temps – les grands organisateurs. »
Mina en resta soufflée, s’approchant du bastingage, ses cheveux s’agitaient dans les bourrasques.
« Ferme dont cette bouche, Mina, c’est inconvenant. J’y aurais réfléchis par deux fois avant de te parler des merveilles du monde si j’avais su l’air ahuri que tu aurais ! »
— Pardon, M’aers, fit l’Inter contrite, en se décrochant de la rampe tout en refermant la bouche.
— Contiens toi, ma chère. Reprit Felna en se rapprochant d’elle. Nous allons bientôt rencontrer mon anç’père. C’est un homme important, comme tu le sais. Un ancien Réalien ! Et nous lui devons un respect absolu. D’ailleurs tu t’abstiendras de parler en sa présence, compris ?
— Bien, m’Aers, fit la sa servante en laissant ses yeux dériver vers l’horizon.
Un long silence s’ensuivit. Les deux femmes regardaient l’édifice tentaculaire se rapprocher, tout en entendant les voix lointaines de commentateurs éclairés. Les oiseaux réapparaissaient enfin après ce long trajet de voile dans le néant, ils pépiaient à nouveau, curieux et en recherche de restes à chaparder. Perçant le calme, Felna se tourna vers sa suivante et amie.
— Oh Mina, ne fais pas cette tête. Allez, dis-moi, je suis ta maitresse mais tu peux me parler. Tu le sais !
— Je n’ai rien dis, m’Aers, et je n’ai rien à dire, j’ai bien compris.
— Non, pas ça. Depuis hier, je vois bien que tu n’es pas comme d’habitude. La Cité te manquerait-elle ? Peut-être te languis-tu de tes amis… Ou de ton amant ?
— M’Aers, je n’ai pas d’amant ! dit-elle, en lui tendant un regard qui hésitait entre franchise et soumission. Je vais très bien, je suis juste émue devant une telle splendeur.
Felna ne se laissa pas convaincre par ces mots emprunts d’une crispation certaine.
Elle était déjà prête à insister quand elle vit par-dessus l’épaule de son amie et à l’autre bout du pont, un personnage accoudé au bastingage. L’homme contemplait un Ciel et un plafond désespérément vides, à l’opposé des palais astraux.
Elle reconnut son père.
Felna se retint de s’exclamer « le pauvre homme est devenu fou » en le voyant discuter avec le Vent. Elle ne voulait pas que Mina, toute amie qu’elle était, l’entende proférer des jugements irrespectueux sur celui qui lui avait donné la vie. Mais la chose était maintenant certaine, bien loin d’un Illum, Raul Idan Aers parlait bien au néant, comme devant un interlocuteur réel. La conversation semblait d’ailleurs animée et il lui sembla même entendre des jurons portés par les courants.
Cela devait cesser, immédiatement. Mina pouvait le voir, d’autres personnes pourraient l’entendre, – pire – des Aers, ou sa mère, pourraient débarquer et constater son état d’hébétude ; et ce serait une humiliation retentissante !
Non ! Elle ne sera pas la fille d’un fou !
Elle se tourna abruptement vers Mina.
— Laissons ces questions, mon amie. Voudrais-tu aller préparer mes affaires pour le débarquement ?
— Mais, m’Aers, nous sommes encore loin et…
— « Il faut pêcher l’oiseau quand il est vif », Mina. Allez, file !
Felna attendit nerveusement son départ. Puis, brisant son apparente retenue, elle fondit sur son père en franchissant la distance qui les séparaient, toute encombrée de sa robe.
— Père !
— Felna, ma tendre enfant, fit-il l’air de rien mais le regard perdu ailleurs. Tu me reparles ?
— Je vous ai vu !
— Il le faut bien pour me rejoindre ! commenta-t-il, narquois.
— Père ! Veuillez cesser de parler au Vide ! C’est inconvenant ! clama-t-elle tout en s’efforçant de rester discrète.
— Oh Felna… ça… dit-il, surpris, avant d’ajouter plus bas. Je… Ne parle pas trop fort, les autres ne doivent pas nous entendre !
— Père qu’avez-vous ? Vous ne faites qu’errer depuis la nuit de notre dispute ! Le Vent aurait-il infiltré vos sens… Dites-moi que vous n’êtes pas devenu le pantin d’Ironie ou un de ces frénétiques d’Art !
— Mais enfin Felna, pour qui me prends-tu ? S’il m’était possible de basculer dans la folie, crois bien que j’y serais déjà tombé depuis longtemps !
— Alors que faites-vous, reprit-elle, en s’approchant. Répondez-moi je vous en prie !
Après un temps de réflexion éveillant plus d’inquiétude en elle que d’apaisement, son père lui dit :
— Felna, as-tu déjà eu l’impression que quelque chose dans le monde cherchait à s’adresser à toi ? Comme si la Messagère glissait un signe dans un simple objet, un mot ou un mouvement discret, parfois même un léger souffle ; un signe, qui ne vaut que pour toi ?
Felna se figea, repensant tour à tour aux singes, à la déesse liante et à sa sœur, Ironie. Son autel. Elle secoua la tête.
— Non père, arrêtez, il ne faut pas s’intéresser à ces choses, elles sont malfaisantes, elles sont d’Ironie !
Une lueur naquit dans les yeux de Raul, il posa une main sur l’épaule de sa fille.
— Ecoute les Felna, que te disent-elles ?
— Rien ! s’exclama-elle, chatouillant les aigus. Elles ne me parlent pas ! Vous devenez fou ! Ça n’existe pas, père !
— Tu ne la vois pas ? Sous la coque… Elle est bien cachée, mais elle nous accompagne depuis que nous avons dépassé le lit du Vent…
— Taisez-vous ! Je ne veux pas en entendre plus !
— L’Artnée est…
Felna s’échappa, s’arrachant à son dément de père. Elle n’avait pas la force de résister à sa folie. Mais il la prit par le bras.
« Non, attends Felna, laisse-moi au moins te dire ça ! Je sais qui est l’inversé ! Du moins l’un deux ! »
Elle poussa un cri suraigu et commença à frapper son père à répétition.
Les curieux arrivaient déjà et Mina déboula d’une des coursives, se précipitant à son secours. Entretemps, Raul l’avait lâchée.
Tous se tenaient suspendus, en chien de Fayence. Un silence pesant vint encombrer les planches du pont tandis que Felna tremblait des pieds à la tête. Raul, dévisagé, se sentait au pied du mur et coupable d’avoir commis l’indicible offense que ces regards laissaient entendre. Il décida de fournir un sens à cette scène.
— Bien ! Vas-y, ma fille ! éructa-t-il en attirant tout l’attention. Tu préfères rester aux palais astraux toute ta vie, c’est ça ? Eh bien, restes-y, alors ! Et ton mari ? Tu y as pensé ?
Les larmes aux yeux, Felna embrailla d’une voix tremblante :
— Je n’ai pas de comptes à vous rendre… Père ! Et je ne suis pas encore décidée. Il me faut du temps pour réfléchir ! En attendant laissez-moi !
Elle s’extirpa de ces lieux devenus bondés – les Aers ne rataient jamais d’assister à une bonne dispute – et frôla sa mère qui était bien entendu dans l’assemblée. Était-ce un sourire qui fleurissait sur son visage ou l’expression de son mépris ? Derrière, son père cria :
— C’est ça ! On en reparlera !
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Le Vent les déposa bientôt au port d’attache de la gigantesque structure.
Les passagers furent accueillis sur des plateformes dignes des plus beaux districts de la Cité. Au-dessus l’immensité tentaculaire qui voisinait avec le firmament, s’étalaient des espaces de vie aux styles et formes inhabituels. Un « accueillant », se présenta à la sortie de la voile pour leur faire la visite. L’homme se montrait imbu de lui-même, comme s’il avait été un grand représentant Ter leur décrivant la magnificence du temple céleste. Mais il ne s’agissait que d’un simple Vox, gonflé et théâtral.
— Bienvenus aux palais astraux, lança-t-il d’une voix chantante et démonstrative. Ici le monde se réinvente. Ici, la Cité compte une sœur somptueuse, plus jeune certes, mais capable de s’appuyer sur la splendeur de son ainée.
Et comme toute sœur, rumine sa rivalité avant de mordre ! songea Raul, pendant qu’il suivait le troupeau.
Ils pénétrèrent dans « le village », mot incompréhensible, dont l’homme disait qu’il signifiait « petit district ». Voilà qu’ils inventent de nouveaux mots ! pensa Raul en grimaçant. Tout ici puait le snobisme de son père. Mais au moins, Raul pouvait être sûr qu’elle n’allait pas le suivre jusqu’ici… l’endroit était trop beau pour sa boursoufflure et de toute façon elle ne se montrerait pas devant les autres.
— Mais comment se fait-il que ces bâtiments ne soient pas cubiques ? demanda quelqu’un.
Sans doute cette maudite Galena qui voulait toujours tout savoir.
— Les palais suspendus ne sont pas soumis aux mêmes lois que La Suspendue, clama-t-il, apparemment habitué à la question. L’exigence des dieux concernant la Cité sacrée diffère en ces lieux retirés, puisqu’ils sont malheureusement délaissés par eux.
Du coup vous faites ce que vous voulez, ajouta Raul, pour lui-même.
— Ne risquons-nous pas d’être maudits en venant ici ? risqua celle qui devait être Galena, à cause de cette voix de crécerelle assez typique.
— Les premiers arpenteurs à fouler les palais astraux – ces fiers personnages qui ont de par leur gloire reçu une remise de peine – ont remués Terre et Ciel pour que des autels soient rapidement amenés et placés au cœur des voûtes astrales. Si ces lieux n’étaient pas sacrés au départ, ils ont entretemps reçu un statut intermédiaire. Les mêmes règles architecturales ne s’appliquent pas en ces lieux. Ici les citoyens sont libres.
Raul attendait une nouvelle question, mais rien ne vint. Ces bêlants ne poussaient donc jamais le résonnement plus loin que les apparences ? Reflexe d’enquêteur peut-être, mais lui jugeait que tout cela ne tenait pas la route. Les graines amorces qui fondaient ses bâtiments et permettaient leur essor sous la Terre étaient fabriqués par la Forge, soit par les Artes et surtout le perinsidents. Or ces braves faiseurs étaient tenus serrés par les temples, qui ne toléraient rien qui sorte de l’ordinaire et surtout qui marque une quelconque innovation. Raul doutait sévèrement que les palais astraux puissent avoir des passe-droits sous prétexte qu’ils n’étaient pas la Cité. Tout cela cachait autre chose. Il y avait des accords là-dessous. Le genre d’arrangements douteux dont son père était friand.
Ils traversèrent des ponts larges et de belle facture, aux ancrages solides. Du beau boulot. Autour d’eux, les habitations n’avaient rien de ces abrupts cubes amoncelés en grappes plongeantes qui donnaient à la Cité ses allures de vignoble titanesque. Hormis la blancheur de la corne, ces maisons-là n’avaient rien de commun en forme et en style.
Ici, les bâtiments se faisaient œuvres d’art. Il y avait des demeures-statues, à l’effigie sans doute de leur « glorieux » propriétaires, préférant le grand air qui leur rappelait la Cité, que les senteurs de tunnels des palais astraux. Certaines bâtisses n’étaient que de gigantesques visages, presque planté dans le plafond, on y rentrait par l’oreille et en ressortait par la bouche-balcon, pour contempler les claires-profondeurs armé d’une bolée de vin. D’autres avaient osé des compositions courageuses, qui donnaient parfois quelque chose d’intéressant, mais qui d’autres fois évoquaient des magmas informes. Raul imaginait que les propriétaires devaient volontiers accuser les perinsidents d’avoir loupé le coche. Mais allez décrire à ces gens une maison qui serait « l’ineffable lutte entre le Vide et l’Attraction, mais avec quatre chambres » sans que le projet ne se casse la gueule et ne ressemble vite à fatras bizarre.
Bien sûr, le troupeau beuglait d’admiration. Évidemment, puisque cet étalage était là pour les faire rêver ! Bientôt, ils commanderont les mêmes absurdités pour venir les infliger au plafond du monde, vantant au passage les dessins de tel ou tel Artes, vedette du moment…
— Et pourrions nous savoir, mon brave, comment des formes aux évocations si… puissantes… parviennent à sortir des allées de la Forge ? interrogea Raul, haut et fort, en consultant son entourage du regard. J’ai peut-être raté quelque chose… Non ?
Le guide parut pour le moins décontenancé, comme si on lui posait la question pour la première fois.
— Je ne saurai dire, Aers, dit-il, s’arrêtant pour réfléchir. J’imagine que… les puissants savent s’accorder, comme nos dieux… pour le bien du monde.
Tu parles. Tête ventée, avis vidé.
— Sans doute… sans doute, commenta Raul en retour, sous le regard de la clique troublée.
Le Vox, nullement atteint, passa vite à autre chose. Ils firent halte sur une plateforme idéalement située pour offrir un panorama sur « le village ».
— Voyez, nos merveilles architecturales. Ici, les ingénieurs Artes peuvent donner libre court à leurs élans. Ici, la maison-Terre ! clama-t-il en indiquant un plateau rivé à un bon nombre d’ancrages. Ne vous y trompez pas, ce disque est bien habité ! Fouler le balcon situé sur son toit donne l’impression d’être un dieu marchant à l’autre face du monde. Vous apprécierez également la reproduction des arbres et montagnes qui le garnissent, ainsi que celle de la Cité suspendue en-dessous. Une des plus belles œuvre-bâtisse.
Le promoteur – il fallait bien l’appeler comme cela – souligna, avec force d’exemples splendides et de demeures plus extravagantes les unes que les autres, la grande liberté dont les palais astraux jouissaient. Raul comprit rapidement ce qui se disait en creux derrière ce discours abrutissant : « Venez, Aers – venez, puissants ! – jouir ici, loin de la Reine et des Ter, donc des dieux ». L’enquêteur souriait pendant la présentation, on aurait pu le croire content, mais en réalité il s’amusait de la folie de son père qui, non content d’avoir été Réalien pendant longtemps, s’arrogeait à présent les privilèges offerts aux Reines seules, loin de la Cité, dans son petit fief à lui.
« Continuons, fit le guide illuminé, en remettant leur assemblée en mouvement. Nous allons découvrir à présent la maison d’un ancien Réalien. Ses formes vous paraîtront peut-être particulières, mais elles ont bien sûr leur raison d’être ! Ses extensions ne visent rien d’autres que s’aligner aux étoiles ! Suivez-moi ! »
Raul accompagna la cohue. Il aurait préféré suivre sa femme après leur débarquement mais Milia s’était si prestement extirpée du groupe qu’elle lui avait filé entre les doigts. Elle connaissait déjà tous ces boniments par cœur et devait être pressée de retrouver ses appartements.
Plus loin dans le groupe, Felna – son enfant de marbre, drapée de fierté – visitait les lieux d’un air intéressé, armée d’un bras de sa suivante et de l’autre d’une potiche dont il avait oublié le nom. Il se doutait que sa fille, qui avait décrété sa folie avant même de l’écouter, ne lui adresserait probablement plus la parole avant longtemps. Il avait d’ores et déjà fait le deuil de l’accompagner. Qu’elle reste dans son coin, pensa Raul, qui avait de toutes façons d’autres affaires en court.
Il ne faisait plus que passer le temps, arpentant ces ponts m’a-tu-vus, en attendant une ouverture vers les palais. À la première occasion, il filerait à la rencontre du grand maître Eléas Sin.
Raul se demandait encore comment faire pour le confondre. S’il était bien celui qui se cachait derrière l’homme-inversé – ce dont il était quasiment certain –, l’ancien Réalien ne se laisserait pas facilement démasquer. D’autant plus qu’il devait être au courant de son arrivée et devait avoir préparé sa défense.
« … Ces trois étoiles, plus brillantes, sont communément admises comme étant les carnats magnifiés des trois premiers Réaliens. En les visant de ces pointes, la maison de notre ancien dirigeant leur rend ainsi hommage et redirige également leurs forces vers notre Terre. Pour nous inspirer. »
Fatigué des « Oh » et des « Ah » admiratifs des bêlants, Raul laissa son regard vagabonder vers les autres habitations, toutes plus alambiquées les unes que les autres. Ces lieux étaient splendides, inspirés, mais quelque part délirants. Un mouvement subreptice s’immisça le long d’une façade représentant la Messagère domptant un oiseau-feuille, une ombre immense.
Te voilà, encore. Maudite Artnée. La chose gargantuesque le narguait avec la discrétion d’un chat en pleine chasse et le désir flagrant de n’être visible que par lui. Raul, hérissé par ses mouvements glissants, songea à nouveau au dicton Qui voit l’Artnée est déjà fou, puant l’équivoque : en la voyant le devenait-on ou fallait-il déjà l’être pour la voir ?
Pour en avoir le cœur net, Raul avait tenté d’interpeler d’autres personnes, y compris Felna, pour la leur montrer. Mais la créature décampait à chaque fois à une vitesse fulgurante et on le regardait comme un insensé. Qu’à cela ne tienne, cette immonde chimère ne parviendrait pas le rendre dément, il en était persuadé. En revanche, elle risquait de le faire passer pour tel.
S’il avait l’impression qu’elle l’observait déjà depuis le plafond de la Cité juste avant son départ, Raul avait le sentiment qu’elle n’avait commencé à se montrer et surtout à le suivre qu’une fois qu’il voguait sous Terre. Après l’avoir vu s’extirper maladroitement du lit du Vent pour ensuite disparaitre dans les anfractuosités terriennes. Raul se souvenait avoir pesté en se jugeant fatigué et idiot, puis, abandonnant l’idée saugrenue d’aller rejoindre sa femme, avait finalement quitté le pont pour retrouver sa chambre.
Au moment de pénétrer dans la coursive, il s’était retourné à la faveur d’un léger bruit d’avalanche et l’avait vu descendre du plafond pour les rattraper en se servant des pylônes et des câbles. L’immonde créature s’était faufilée, suivant ses mouvements alambiqués, jusqu’aux suspenseurs de la voile et, après lui être apparue dans toute son abominable splendeur, s’était glissée sous la coque et se tapir en bas du navire, attendant son heure.
Raul n’avait rien manqué de son abominable progression et le regrettait amèrement, car sa fascination l’avait perdu, savoir cette chose répugnante à proximité était devenu son obsession. Son image lui revenait, impossible d’imaginer pareille créature. Indescriptible, piquetée de membres aux formes incongrues et garnies des têtes contre-nature, elle aurait mis au défis les Vox les plus talentueux ou les meilleurs sculpteurs perinsidents de parvenir à la représenter. Seul le sentiment qu’elle éveillait en Raul pouvait être partagé. C’était comme si d’un seul coup, tout ce qui faisait le lit de la vie était violement bafoué et que le monde engendrait – vomissait – une immondice, insulte à l’existence. Comme si la création se mettait à mépriser toute logique, cohérence ou harmonie ; leur crachant même à la gueule, en se permettant de faire n’importe quoi et laisser s’incarner l’absurde, l’abjecte : un monstre impossible, sens dessus dessous.
En sachant cette horreur tapie sous la coque, Raul avait passé tout le reste du voyage à redouter qu’elle endommage le vaisseau et engendre une catastrophe.
Pourtant, cette chose impie ne fit rien de plus et resta là, invisible. Furieusement présente mais insaisissable. C’était presque pire : on ne pouvait jamais être sûr qu’elle soit partie et à chaque fois qu’il l’avait cru retournée au plafond ou tombée au Ciel, elle venait insidieusement se rappeler à lui.
Elle se glissait parfois sur le pont et se tenait à proximité, dans ses angles morts. Il sentait alors sa présence telle une vibration surréelle, un bourdonnement monstrueux ; en plus de ses multiples yeux dissemblables qui s’écrasaient sur sa nuque et ses nombreux membres tordus et trainants qui glissaient sur le pont. Dès qu’il faisait mine de se retourner, elle filait abruptement en serpentant entre les ombres. Raul apercevait alors quelques pattes qui disparaissaient par-dessus le bastingage.
Il avait essayé de se cloîtrer à l’intérieur, se coincer dans une chambre, mais la chose venait alors gratter la coque, de l’extérieur, l’empêchant de se concentrer ou dormir. Ce qu’il n’avait d’ailleurs plus réussi à faire depuis le début du voyage.
La fatigue l’avait pétri, amolli ses pensées, son résonnement. Le repos étant devenu impossible. Ses insomnies lui avait fait arpenter le navire la nuit, cherchant à débusquer la créature. Mais elle se débrouillait bien pour disparaitre quand il le fallait, faisant mine de ne pas exister.
Elle était même capable de se racrapoter sur elle-même et malgré sa taille absurde, pouvait se faufiler à l’intérieur du vaisseau. Quand tout le monde dormait, elle le guettait dans les couloirs, le privant de toute retraite.
Ses seuls instants de repos avaient été ses quelques siestes sur le pont, car la présence de monde semblait empêcher la créature de le poursuivre. Mais à ce moment, une toute autre engeance venait le malmener : la bienséance. Dormir sur un banc n’était pas de convenance chez les Aers et l’armée de pestes qui jalonnaient le pont durant la journée se débrouillait habillement pour le tirer du sommeil. Etiquette à la con...
Raul s’était dit qu’une fois arrivé tout irait mieux, qu’il serait enfin quitte de cette chose. Qu’il n’avait qu’à composer avec la fatigue, deux nuits sans sommeil n’allaient pas l’achever ; il se rattraperait dans quelques tissus luxueux, dormir enfin, avant d’aller confronter son père.
Hélas cette maudite Artnée l’avait poursuivi jusqu’ici. Elle pavanait sa masse sombre à l’opposé des regards, ses pattes difformes agrippaient en tenaille cette maison aux tendres formes féminines. L’aspect velu et sombre de ses membres dissemblables tranchaient odieusement avec la blanche pureté de la façade en corne. Raul réprima un frisson d’horreur.
Consciente de son regard, la créature gigantesque se racrapota à nouveau et en un mouvement d’une rapidité impensable, disparu dans les hauteurs du plafond.
— C’était quoi ? fit-une voix juvénile derrière Raul.
Ce dernier se retourna, abasourdi. Un petit garçon pointait du doigt le lieu laissé vacant par la chose. Sa mère lui intimait déjà de ne pas la déranger pendant qu’elle écoutait le guide.
— Tu l’as vue ? l’interpela l’enquêteur, tombant des sols.
Le femme Aers, une autre dont Raul avait oublié le nom, ramena son fils auprès d’elle d’un mouvement presque instinctif. L’enfant regarda l’enquêteur d’un air troublé puis se tourna vers elle.
— Mère, il y avait…
Elle le fit taire. Puis, en voyant le divisionnaire s’avancer, dévisagea soudain son fils comme s’il s’était montré injurieux.
— Dis-moi que tu l’as vue, petit ? demanda Raul en s’agenouillant.
— Que voulez-vous dire, Aers ? interrogea la mère, en essayant de garder contenance tout en bombardant son fils d’un regard désapprobateur. Vous a-t-il importuné de quelque manière ?
— Non… Non, pas du tout, répondit Raul en se tournant vers le garçon. Juste que… Tu l’as vue n’est-ce pas ?
Le garçon balbutia.
— Je… j’ai… vu un drôle de mouvement, Aers, un grand truc noir, rapide… Maman ! gémit-il soudain, l’air débordé.
— Vous lui faites peur, Aers ! s’interposa-elle, essayant de rester polie. Il n’a que sept alignements, sa conscience est encore brouillée à sens de la Messagère. Ne l’écoutez pas.
Indifférent à la mère, Raul poursuivit :
— Tu peux m’en dire plus ? Qu’as-tu vu au juste ?
Il essayait d’atteindre l’enfant qui se glissait à présent derrière se protectrice.
— Laissez-nous ! trancha-t-elle, interpelant des yeux les gens qui les entouraient. Armon !
Un homme émergea du groupe de visiteurs et s’interposa, les yeux cherchant réponse. Deux jeunes filles l’avaient suivi, qui vinrent se placer tout près du garçon, aux côtés de leur mère.
— Que voulez-vous ? fit l’homme, en tenant Raul à distance d’une main hasardeuse. Il n’élevait pas trop la voix, comme s’il voulait éviter d’attirer l’attention (démarche inutile, vu le nombre de regards qui leur tombaient déjà dessus).
— Je suis enquêteur, Lieutenant Raul Idan Aers, lança-t-il en lui faisant face. Votre enfant a vu… ce sur quoi porte mon enquête actuelle et qui me conduit ici dans les confins.
L’ombre de la peur vint ternir le visage de l’Aers.
— Une enquête, ici ? Aux palais astraux ? grinça-t-il. C’est impossible, ces lieux sont préservés !
— Et préservés de quoi ? Cher frère Aers ? De la malignité des humains ? Allez ! Laissez-moi m’entretenir avec votre fils. Qu’avez-vous à perdre ?
L’attention des visiteurs avait abandonné les magnifiques demeures sculptées pour s’attarder sur l’affaire en cours.
— Non, Lieutenant, en ces sous-Terres vous n’avez aucune autorité ! Laissez mon fils ou je… demande… l’arbitrage de l’Oblat !
— L’arbitrage de l’Obl… ? Qu’est ce que ça veut dire !
— Vous venez ici sans connaître le nom de celui qui dirige ? Eléas Sin est l’Oblat de la Reine.
Raul lui répondit d’un regard méprisant, voilà donc le titre pompeux que son père s’était arrogé ? Faiseur de loi, juge et dirigeant ? La Reine l’avait-elle vraiment nommé Oblat ?
— Et bien qu’il vienne, « l’Oblat », je l’attends de pied ferme !
L’Aers parut décontenancé, il avait misé sur ses grands mots, mais sans succès. Ce fut sa femme qui s’interposa à son tour, avec fermeté et aplomb.
— Quittez ce groupe, Aers. Vos galons ne nous impressionne pas, ni vos soi-disant missions d’enquête. On ne touche pas à ma lignée, vous entendez ?
— Oblat ou pas, Reine, et cetera, mes prérogatives d’enquêteur m’autorisent à insister…
— Je n’ai qu’un seul pigeon à envoyer, Aers…
Raul allait répondre du tac au tac, quand il entendit dans les propos qui s’échangeaient autour d’eux la répétition d’un nom. Un nom qu’il ne connaissait que trop bien « Gor » « Vink Gor », il comprit soudain qui se tenait devant lui. Si ses traits n’avaient pas la même rugosité, il était clair que la sœur du Général possédait en tout cas le même aplomb que son ainé. Le même aura d’autorité.
Raul se tût.
« Je préfère ça, Aers, continua-t-elle, telle une statue guerrière protégeant sa famille. Allez-vous-en, laissez-nous en paix. »
Le groupe reprit sa route, emportant avec lui ses regards inquiets et désapprobateur. Felna toisa quelques instants son père, en affichant sa profonde condescendance et se laissa ensuite emporter par la marée humaine.
Laissé seul sur la susplace fleurie, Raul s’enquit du plafond, cherchant la bête pour l’insulter, mais se ravisa en voyant deux personnages d’allure étrange arriver. Malgré leurs vêtements et leurs protections, tout autant que leur allure, il ne s’agissait ni de soldats Aers, ni de templiers. Ces Inter – selon leur front – avaient tout d’une garde et les mots qu’ils lui lancèrent ne portaient aucune sorte d’équivoque :
— Suivez-nous.

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