Qui voit l'Artnée est déjà fou — 3 (V2)
Te voilà, encore. Saloperie. La chose toute noire avait l’impudence de venir le narguer, même ici. Son contraste avec les constructions nacrées la rendait encore plus répugnante. Raul se mit encore plus à douter de sa réalité. Le dicton Qui voit l’Artnée est déjà fou, puait l’équivoque : en la voyant le devenait-on ou fallait-il déjà l’être pour la voir ?
Il fut tenté d’interpeler la première venue pour lui demander si elle l’avait aussi vue, mais se rappela qu’il risquait à nouveau de paraître fou et décida de la boucler et d’observer la progression de l’animal.
Pourquoi se montrait-elle ainsi ? Depuis le jour où il l’avait entraperçue, dans l’ombre des tunnels sans-castes, elle avait pris de plus en plus de place dans sa vie. D’ombre vague, au début, elle s’offrait à lui dans toute son horreur, à présent. S’il l’avait d’abord trouvée fascinante, au début, elle n’a pas mis long à le débecter. Indescriptible, piquetée de membres indescriptibles et de crânes difformes, elle mettrait au défi les Vox les plus talentueuses ou les perinsidents les plus doués de parvenir à la représenter. Qu’une chose pareille puisse exister n’avait d’ailleurs aucun sens. C’était comme si, d’un seul coup, tout ce qui faisait le lit de la vie s’était violemment déchiré pour engendrer — vomir — cette immondice, insulte à l’existence. Comme si la Terre avait soudainement décidé de rejeter toute logique, toute cohérence et toute harmonie, allant jusqu’à les insulter, afin de créer une abomination, une chose sans ordre ni sens.
Elle le hantait. Durant le trajet, elle se glissait parfois sur le pont et se tenait près de lui, tache sombre dans ses angles morts. Sa présence était imposante, comme une onde lourde et silencieuse. Raul sentait ses multiples yeux chatouiller sa nuque et entendait ses membres tordus et trainants glisser sur le pont. Dès qu’il faisait mine de se retourner, elle filait abruptement en serpentant entre les ombres. Raul apercevait alors quelques pattes qui disparaissaient par-dessus le bastingage. Il avait essayé de se cloîtrer à l’intérieur, se cacher dans sa cabine, mais la chose venait alors gratter la coque, de l’extérieur, l’empêchant de dormir. L’absence de sommeil amollissait ses pensées, son résonnement. Ses insomnies lui avaient fait arpenter le Cygne la nuit, cherchant à la débusquer. Mais elle se débrouillait toujours pour disparaître, faisant mine de ne plus exister. Elle était même capable de se ratatiner sur elle-même et, malgré sa taille absurde, pouvait alors se faufiler dans les coursives. Quand tout le monde dormait, elle le guettait dans les couloirs.
Les seuls instants de repos de Raul avaient été ses quelques siestes sur le pont, en journée. Mais c’était alors une tout autre engeance qui venait le malmener : la bienséance. Dormir sur le plancher était plutôt mal vu par l’armée de pestes Aers qui se promenaient sur le pont durant la journée. Lesquelles se débrouillaient pour le tirer du sommeil, en parlant trop fort, parfois même en lui marchant dessus.
Et voilà que cette saleté l’avait suivi jusqu’ici. Elle arborait fièrement sa masse luisante à l’orée des regards, agrippant en tenaille un subâti à l’effigie de Messagère. L’aspect velu et sombre de ses membres dissemblables tranchait avec la gigantesque chevelure ivoire de la déesse. Raul réprima un frisson d’horreur. Soudain, comme si elle réagissait à quelque chose, la créature se recroquevilla avec une rapidité impensable et disparut dans les hauteurs du plafond.
— C’était quoi ? fit une voix juvénile derrière Raul.
Ce dernier se retourna. Une petite fille pointait du doigt le lieu laissé vacant par la chose. Sa mère lui intimait déjà de ne pas la déranger pendant qu’elle écoutait la Vox.
— Tu… Tu l’as vue ? l’interpela Raul.
Sa mère, une Aers dont Raul avait oublié le nom, ramena sa fille auprès d’elle d’un mouvement presque instinctif. L’enfant le regarda d’un air troublé, puis se tourna vers elle.
— Mère, il y avait…
Elle la fit taire. Puis, en voyant Raul s’avancer, elle dévisagea soudain sa fille comme si elle s’était montrée injurieuse.
— Dis-moi, tu l’as vue, petite ? demanda Raul en s’agenouillant.
— Que voulez-vous dire, Aers ? interrogea la mère, en essayant de garder contenance tout en bombardant sa fille d’un regard désapprobateur. Vous a-t-elle importuné de quelque manière ?
— Non… Non, pas du tout, répondit Raul en se tournant vers l’enfant. Juste que… Tu l’as vue, n’est-ce pas ?
La gamine balbutia.
— Je… j’ai… vu un drôle de mouvement, Aers, un grand truc noir, rapide… Maman ! gémit-elle soudain, l’air débordé.
— Vous lui faites peur, Aers ! s’interposa-t-elle, essayant de rester polie. Elle n’a que sept alignements, elle dit n’importe quoi. Ne l’écoutez pas.
Agacé par la mère, Raul poursuivit.
— Tu peux m’en dire plus ? Qu’as-tu vu ?
Il essaya d’atteindre l’enfant tandis qu’elle se glissait derrière sa protectrice.
— Laissez-nous ! trancha sa mère, interpelant des yeux les gens qui les entouraient. Armon !
Un Aers émergea du groupe de visiteurs et s’interposa. Deux jeunes filles le suivirent et vinrent se placer en renfort tout près du garçon.
— Que voulez-vous ? fit le père, en tenant Raul à distance d’une main hésitante.
Il n’élevait pas trop la voix, comme s’il voulait éviter d’attirer l’attention — démarche inutile, vu le nombre de regards qui leur tombaient déjà dessus.
— Je suis élucide, lança Raul en lui faisant face. Ton enfant a vu… ce sur quoi porte ma recherche actuelle et qui me conduit ici dans les confins.
L’ombre de la peur vint ternir le visage de l’Aers.
— Un tardif, ici ? Aux palais astraux ? grinça-t-il. Pour élucider quoi ? Ces lieux sont préservés !
— Préservés de quoi ? ricana Raul. De la malignité des humains ? Allez ! Laissez-moi m’entretenir avec votre fille. Qu’avez-vous à perdre ?
L’attention des visiteurs avait abandonné les excentricités des Caprices pour s’attarder sur l’affaire en cours. Felna y compris.
— Qu’importe vos plumes, élucide ! s’énerva bêtement le père. Sous ces Terres vous n’avez aucune autorité ! Laissez ma fille ou je… demande… l’arbitrage de l’Oblat !
— L’arbitrage de l’Obl… ? Voilà autre chose !
— Vous venez ici sans connaître le nom de celui qui dirige ? interpréta le gars. Renseignez-vous, voyons ! Eléas Sin est l’Oblat de l’Acastale.
Cet imbécile ne savait même pas à qui il avait affaire…
— Et bien qu’il vienne, l’Oblat, je souhaitais justement voir mon père. Je gagne du Temps. Allez, appelle !
L’Aers, décontenancé, voulut rétorquer quelque chose, mais resta bouche bée. Ce fut sa femme qui reprit le flambeau.
— Reculez, élucide. Vos galons ne nous impressionnent pas, ni vos mensonges, ni vos soi-disant missions. On ne touche pas à ma lignée, vous entendez ?
— Mes plumes valent autant ici qu’à la Cité, m’Aers, mes prérogatives m’autorisent à insister…
— Je n’ai qu’un seul pigeon à envoyer, Aers…
Autour d’eux, les regards avaient définitivement quitté les subâtis pour suivre le spectacle croustillant. Derrière tout ce petit monde, Felna le fixait, le visage pourpre. Qu’est-ce qu’il faisait, encore ? Tout cela ne menait à rien. La Vox qui menait le groupe avait déjà interpelé quelqu’un pour qu’on envoie la garde. Raul se tut.
— Je préfère ça, Aers, continua la mère, telle Attraction protégeant ses agrippés. Allez-vous-en, laissez-nous en paix.
Ils tournèrent les talons, soudés telle la famille originelle. La gamine pleurait, sans savoir pourquoi. Elle lui jeta un dernier regard. Raul espéra encore la voir se raviser et confirmer ses dires, mais elle préféra se caler dans la nouée de sa mère. Le reste des visiteurs leur embraya le pas, presque à contrecœur. La visite n’était pas terminée.
Felna le toisa quelques instants de l’amertume plein les yeux, puis suivit les autres, en se collant à son aide.
Laissé à l’abandon sur la susplace fleurie, Raul s’enquit du plafond, cherchant la bête pour l’insulter, mais se ravisa en voyant deux personnages arriver d’un pas martial. Avec leurs dégaines et leurs protections de lin, ils avaient des allures de soldats, voire de templiers. Il ne s’agissait que d’Inter élevés au rang de gardes. Leurs gueules patibulaires et les mots qu’ils lui lancèrent ne portaient aucune sorte d’équivoque.
— Suivez-nous !
Raul sourit, puis se laissa emporter, impatient d’enfin retrouver son père.

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