La maison à l'envers — 1

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 C'était difficile à supporter, mais se promener dans l’enclave était comme se promener dans la Cité. Ca lui faisait mal, mais Bane ne pouvait que se rendre à l'évidence, l'aire sans-caste ressemblait à s'y méprendre à un bon nombre de districts tertiaires de la Cité.

 En même Temps, cela n'avait rien d'étonnant si on se fiait à l'histoire des proscendants qu'Ulri adorait lui détailler. Cet endroit serait une authentique Cité soeur, ayant été dirigée par l'un des trois patriarches, avant l'avènement de l'Acastale.

 Son récit, difficile à supporter, avait le mérite d'expliquer bon nombre de mystères. Selon lui, l'aire sans-caste existait déjà depuis plusieurs siècles avant l'avenènement. Peut-être même depuis l'inversion. C'est la première Acastale qui avait coupé les liens entre les deux Cités rivales, par crainte de représailles d'anciens alliés du patriarche. Elles avaient ensuite traversé les siècles, sans relations, parfaitement indépendantes - chose dont Bane doutait, car il semblait impensable que l'aire sans-caste ait subsisté sans la Forge, mais il laissait Ulri parler. Il prétendait que c'était au matin du dixième règne que de nouvelles voies aéroportées avaient été tendues entre les sous-territoires. Une affaire étrange, qu'il n'expliquait qu'avec peine, mais qui semblait plausible. C'est lorsque les siens, les proscendants, avaient tenté de rencontrer les citoyens que tout s'était dégradé. Il souriait amèrement, en prétendant que tant que les siens restaient gentiement chez eux, tout allait bien, mais qu'au moment où ils s'étaient un peu plus avancé, multipliant les connexions, les citoyens avaient ridiculement pris peur et avaient décrété leur malignité, déplorant l'inexistence chez eux des castes, gages d'ordre moral, et finit par proclamer leur absence d'incarna, pour finalement subâtir le mur acéré. Il n'y a pas si longTemps d'ailleurs. Une soixantaine d'alignements, tout au plus, "Sans jamais mettre les citoyens au courant, discrets comme le Vent, gardant leurs manigences dans les cercles fermés des Aers et de quelques alliés", grondait-il, en accélérant le pas.

 Ulri montrait une haine froide envers les gens de la Cité. Il avait grandit la tête pétrie de bêtises que sa mère, pourtant citoyenne Ter, lui avait répété. Dans sa folie, les proscendants étaient des êtres bénis des dieux qui se voyaient jugés par des personnes illégitimes. Pour lui, ils étaient les seuls capables de renverser le monde, pourtant on les empêchait injustement d'agir à cause des convictions politico-religieuses qu'il disait dénuées de sens.

 Débattre ne servait à rien, vu ses convictions. Bane se contentait de le suivre sur les passerelles, en acquiesçant. Comment le jeune homme silencieux et calme qu'il avait rencontré lors de son transpassage avait-il pu devenir ce personnage idéaliste et bavard ? S'il avait fait semblant, interprétant un personnage, comment avait-il fait pour éteindre si longTemps ses passions ? Ses convictions étaient-elles si fortes qu'il pouvait, au mépris de sa propre haine, se muer en transpassant immature et taciturne, alors qu'il avait - de son propre aveu - deux alignements de plus que l'âge réquis pour l'épreuve, tout ça pour le bien de sa cause ?

— Nous sommes double, à l'intérieur, lui avait-il dit. Chaque être porte deux visages, tel l'oeil solaire et l'oeil lunaire, tel les jumeaux Edgir Rom et Mor Rigde. Si tu ne comprends pas cette division interne, si tu ne la sens pas, en toi, jamais tu ne pourra réconcilier les deux parties du monde.

 Bane le laissait parler, attendant son heure. Bientot, il allait la rencontrer. Armina Told, la responsable de tous les maux. Ulri s'interrompit.

— Nous arrivons...

 Elle semblait si petite, toute perdue au coeur de l’enclave. Après avoir serpenté entre des baraques mal ancrées sur des passerelles bancales, ils avaient fini par l'atteindre. Solitaire, au centre d'un espace sous-plafond presque nu, descendait une maison qui semblait avoir repoussé toutes les autres. Un vestige d’avant l’inversion. Une maison venue du fond des âges.

 Bane avait déjà vu des structures datant d'avant l'inversion dans la Cité, comme le palais de l'Acastale ou la maisonnée de la Dicte, mais aucune ne ressemblait à celle-ci.

 Elle avait l'air si ancienne qu'il pouvait l'imaginer déjà vieille au moment où le monde s'est renversé. Avec toutes les fissures qui parcouraient ses façades, elle paraissait prête à se fendiller et s'effondrer dans le Ciel. Elle était pourtant accrochée là depuis des siècles, plus forte que la gravité. Mieux que ça, son apparente fragilité semblait même souligner sa solidité. Comme une vieillarde à la peau creusée de sillons, à laquelle même le Temps n'oserait plus s'attaquer.

 Bane remonta ses gants, qui, comme souvent, le démangeaient. Il sentait sa nervosité monter, peut-être sa colère. Pourquoi cette merveille se trouvait-elle ici, dans ce trou, au bout du monde ? Du métal pour les singes, regrettait-il, fasciné par les blocs rouges de forme rectangulaire qui la composait. Un trésor de cette envergure, chez eux…

— Tu dois attendre, Ulri, fit le sans-caste colossal qui en gardait l’entrée. Voilà ce qu’Armina a dit.

— Je sais qu’elle n’a rien à faire, s'emporta celui-ci, essayant de forcer le passage. Laisse-moi passer, Raffa.

 Bane n’écoutait que d’une oreille pendant qu’il détaillait la structure. Fascinante... Jugea-t-il en caressant de yeux la façade. Ainsi construisaient les anciens ? Pièces par pièces… Quelle patience !

— Précisément, c’est parce qu’elle n’a rien à faire qu’elle ne peut te recevoir. Même toi, Ulri, tu n’as pas encore compris ?

 Les blocs rouges semblaient collés les uns aux autres à l'aide d'une matière grise, une sorte de corne de mauvaise qualité. Cet assemblage étonnant ne tenait pas au plafond par la grace des dieux, mais grâce à un dispositif étonnant - dont il avait entendu parler mais qu'il n'avait jamais vu : des griffes d’étayage. Ancrées dans le plafond, elles descendaient pour venir enserrer la partie inférieure du bâtiment – anciennement le toit, supposa-t-il – pour le maintenir solidement en place.

— Extraordinaire, murmura Bane.

— C’est lui, ton protégé ? L'encasté ? grinça Raffa.

— C’est l’un des nôtre, à présent. Il doit rencontrer Armina.

 Ulri se plaça sous son nez, en bravade. Malgré sa taille, il ne lui arrivait qu’au menton.

— Tu désires trop fort, Ulri. Renonce… continua le géant, d’un air détaché. Tu connais la chanson.

 Bane détaillait les fissures qui parcouraient la façade. Elles se concentraient autour des fenêtres – d’authentiques ouvertures composées de verre - de verre, sang-morne ! Bane se sentait tout excité. Que pouvait-il y avoir à l’intérieur ? Comment se présentaient les murs, y avait-il des meubles, des infrastructures ? Y aurait-il des escaliers à l'envers ? Il trépignait à l'idée d’y pénétrer. Il s'agissait là d'un trésor que n'importe quel Artes aurait rêvé d'explorer. Un sujet d'étude inépuisable.

— Est-ce qu'on va pouvoir rentrer ? fit-il, impatient comme il ne s'était plus sentit depuis sa petite enfance.

Le sans-caste semblait presque surpris de l’entendre. Il plissa la bouche, méprisant, comme un Aers, mais qui serait vétu de loques, et se préparait à lui répondre, mais Ulri tourna les talons avant qu'il n'ait l'occasion de dire quoi que ce soit.

— Non… Il nous faut partir, lança-t-il à Bane. Ce n'est pas le bon jour... On ne pourra la voir que quand ce sera le pire moment pour la rencontrer.

— Mais enfin, on est venus jusqu’ici, fit Bane, survillant d'un oeil Raffa qui l'avait dans le colimateur. Elle est dans la maison, il l'a dit. On a qu'à attendre.

— Là n'est pas le problème, soupira Ulri, en repartant dans l'autre direction. Ma mère ne fait pas les choses comme tout le monde. Ce n'est pas une question de Temps, ni de disponibilité. Il faut renoncer, l’ami. Partons.

— Mais…

Ulri, étonnement nerveux, lui saisit le bras et le força à tourner le dos à l’incroyable structure. Bane se démena pour lui échapper.

— Lâche moi ! cria-t-il, avant de reprendre. Je peux marcher !

 Ulri lui parassait méconnaissable, Bane ne l'aurait même jamais cru capable de se mettre à ce point en colère. Surtout pour une petite frustration.

— Pardon, fit-il, contrarié et lui-même surpris, en le lâchant. Je... Allons y…

 Ils s'en allèrent, mais Bane le maudissait intérieurement. Alors que sa vie n'était plus qu'un tissu de désespoir, il trouvait enfin quelque chose de beau et, à peine effleuré, on le lui retirait d'un coup. Il avait bien plus de raisons d'être en colère qu'Ulri. Mais il le suivit, à contrecoeur, très lentement, en ayant l'impression terrible qu'en quittant un seul instant de vue la maison, elle allait sombrer dans le Ciel, sans lui.

 Chemin inverse. Retour à l’ennui. Bane essayait de se souvenir d'elle, sans y parvenir. Une merveille, que n'importe quel citoyen aurait vénéré. Et ces sans-castes la négligeaient, s'en servant comme d'un simple logement ! Ironie les rendait-elle donc aveugles ? Ces stupides sans-castes cotoyaient des trésors et ne le savaient même pas. Que faisaient les Aers et le Ter qui étaient censés les éduquer ? Cette fille qui accompagnait Ister, Kael, avait bien dit que les templiers en étaient chargés ? L'échec était total. Tous ces sans-castes n'étaient que des foutus adorateurs d'Ironie. Et Bane commençait à peine à effleurer l’étendue de leurs théories absurdes. Pour eux, il n'y avait pas d'Envers. De ce qu’il avait saisi : Terre était une sphère à l'intérieure de laquelle l'humanité vivait. Le plafond n'était pas plat mais incurvé et s'étendait progressivement vers le bas, jusqu'à atteindre un sol, plein de montagnes, de forêts, de plaines et d'océans. Ces deux mondes ne communiquaient pas, trop éloignés l'un de l'autre. Lorsque Bane avait renvoyé à Ulri qu'on aurait dû voir cette autre partie de la Terre, ce dernier, obsédé par Ironie, lui avait expliqué que le monde du dessus et celui du dessous ne pouvaient pas se regarder à cause d'un tissu que le Ciel étendait d'un bord à l'autre des parois, avec la complicité du Temps, pour leur masquer la vérité.

 Le fanatique avait alors reprit sa regaine autour des jumeaux Mor Ridge et Edgir Rom, qui auraient découvert cet aspect du monde et l’auraient professé auprès des citoyens, avant de subir leur condamnation, puis leur destin tragique. "Aveuglement des encastés, qui n'ont jamais compris... Mais heureusement, les proscendants, le savaient déjà. Le jumeaux étaient nos guide, ils se trouvaient juste du mauvais côté de la frontière. Evidement, puisqu'Ironie fait habillement les chose".

 Tout partait et revenait à la déesse. Ces paradoxes permettaient de tout justifier. Une logique inattaquable : quand c'est blanc, c'est noir et, inversément, quand on veut que le blanc soit blanc, on se tait. De cette manière on a toujours raison.

— Je suis désolé... lui glissa Ulri, tandis qu'ils dépassaient des baraques encastrées les unes dans les autres. Je vais te ramener. Nous réessayerons demain, après l'entraînement.

 Bane lui sourit, bien forcé d'accepter. L'apprentissage de la danse-Vent était bien la seule chose qu'il appréciait dans sa vie d'hôtage. Ulri le disait doué. Bane le croyait aussi, car il voyait bien qu'en très peu de Temps, il parvenait déjà à saisir des principes et des mouvements que certains autres ne parvenaient que péniblement comprendre. Bien sûr, rien d'étonnant, il était plus éduqué et plus intelligent que ces démeurés. Leur bétise était si étendue qu'ils lui permettait d'apprendre des techniques de combat dont il pourrait un jour se servir contre eux. Tout ça parce qu'ils voulaient du fond du coeur le voir comme un allié. Ulri était dupe, son désir de l'utiliser l'aveuglait presque autant que ses croyances déviantes.

 Ils revinrent sur des ponts plus fréquentés. Les sans-castes le dévisageaient, comme si ses origines étaient marquées sur son visage. C'était toujours comme ça quand on le promenait dans l'enclave. Des remarques et insultes s’élevaient, mais ça se limitait à ça. Bane ne s’en inquiétait pas, ces gens ne l’intéressaient pas.

 En regardant les façades usées, il se demandait où pouvaient se trouver les autres exilés. Il espérait que la tempête ne les avait pas tous emportés. Quand il enlevait ses gants pour se glisser dans l'immensité de la corne pour essayer de les retrouver, les dieux ne venaient plus. Bane les implorait malgré tout, demandant que ne fut-ce qu'un seul d'entre eux soit retrouvé par les forces citoyennes. Juste un seul, ça suffirait. Les choses changeraient, alors. Les forces débarqueraient et fracasseraient ces imbéciles crédules qui le fixaient de leurs yeux ternes.

Autour d’eux, les ponts s’animaient, pauvrement arpentés par une population meurtrie. Leur misère était absolue, même les secteurs les plus reculés de La Suspendue ne présentaient pas un tel niveau de décrépitude. Les jeunes gens avaient l’air vieux, et lesdits vieux étaient tout bonnement absents, probablement morts avant d’atteindre ce statut. Malgré cela, ils parcouraient en nombres les ponts et plateformes, plus forts que le Vent, plus résistants que leur allure. Comme si même leur mortalité, qu’Ulri disait catastrophique, ne les empêchaient pas de grossir. Que mangeaient donc les membres de ce peuple, si nombreux ? Les pêcheurs d’oiseaux et leurs maigres moyens, ainsi que les poulaillers aperçus ici et là ne pouvaient suffire à nourrir une telle quantité de gens. Parmi les mystères que Bane avait tenté de percer, celui-ci était l’un des plus résistants. Il supposait même qu’il y avait aux abords de ces lieux des terrassements agricoles cachés, ou d’autres genre de cultures. Parfois ses pensées filaient vers des hypothèses sombres, telles des agricultures impies organisées en haut des sols, au fin fond des tunnels où ils allaient volontiers se terrer. Ou encore plus inquiétant : l’exercice du cannibalisme dont les temples les avait toujours accusés. Perçant le brouhaha de ce parlé aux accents grinçants, une voix les interpela.

— Attendez ! cria une jeune femme, en traversant le pont médiocre qu’ils venaient de quitter.

Ulri se retourna comme s’il s’attendait à cette interpellation.

— Qu’y a-t-il ? répondit-il d’un léger sourire.

— Armina Told demande à vous voir !

Abasourdi, Bane voulu répliquer :

— Mais elle… !

— Bien ! fit Ulri, l’interrompant vivement. Nous te suivons.

Malgré son énervement et le vif sentiment qu’on se foutait de lui, Bane les accompagna en sens inverse. Ruminant sa colère, il se consola en se disant qu’il retrouverait bientôt le vestige improbable et pourrait l’étudier cette fois en détails.

De retour devant le bâtiment, défendu par le même Raffa narquois, ils furent invités à y pénétrer. Bane était si concentré qu’il avait l’impression que ses yeux allaient sortir de son crâne pour observer chaque portion de cette demeure irréelle. Le haut du porche ressemblait à une pierre qu’on aurait rendu lisse par des moyens inconnus. Bane comprit, en voyant les marches inversées qui s’élevaient vers le plafond, qu’il s’agissait de dalles que les anciens foulaient pour rentrer dans leur domicile. Là où ces marches finissaient, lieu des antiques « rues » décrites par les Vox, ayant depuis longtemps sombré dans le Ciel, s’étendait à présent un sol creusé, exhibant ses roches malmenées, qui faisait office de contresocle à l’ancestrale maison. Ils dépassèrent une porte en bois sculpté et arrivèrent dans espace très étrange.

Toute structure de la Cité se présentait de plein pied. Bane y était tellement habitué qu’il fut fortement perturbé de devoir descendre un petit escalier à peine arrivé dans l’entrée. Après réflexion, il se rendit compte de l’évidence : il marchait en réalité au plafond de la salle. Par ailleurs, celle-ci transpirait l’étrangeté, comme s’il venait de pénétrer dans un autre monde. Loin de lui la traditionnelle blancheur des murs de corne, ceux-ci présentaient couleurs et patines. L’usure s’y mêlait à des entrelacs de fissures que des tissus – ou un genre de papier – aux motifs moirés venaient partiellement recouvrir. À d’autres endroits, c’est un film coloré qui recouvrait les différentes couches mélangées, l’ensemble s’affichait en manière de raccommodage, comme si de nombreuses couches d’histoire venaient s’y confondre – parfois même s’y disputer. Les meubles – des bancs semble-t-il – disposés sur les côtés de l’entrée, présentaient une facture digne des plus beaux meubles royaux. Si Bane n’en avait jamais vu, la description qu’on lui en avait fait y correspondait parfaitement : des montages en bois fixée au moyen de petite pièces vrillées en métal et recouverts des tissus des plus nobles. Ceux qui se trouvaient dans cette entrée étaient garnis de tons olive, ornés de dessins faits de fils d’or. Outre les lampes à huile accrochées aux murs, se trouvaient des images – comment les appeler autrement ? – encadrées dans des montants de bois doré. Bane s’arrêta devant l’une d’elle en particulier et oublia soudain tout le reste.

L’objet était des plus étrange. Il consistait en une sorte de représentation faite à l’aide de pigments que les anciens avaient trouvé une façon d’accommoder à leur guise, à la manière des perinsident sculpteurs, pour leur donner forme, relief et couleur. L’œuvre, plate mais si réaliste qu’elle semblait en prendre vie, représentait un paysage troublant. Ce décor, impensable, presque inquiétant, figurait la progression d’un objet oblong, surmonté d’une voile triangulaire qui fendait une sorte de « sol » bleu, écumeux, sous – sous ! – un Ciel remplis de nuages…

Bane tremblotait, pris de faiblesse. D’incontrôlables larmes perlèrent sur ses joues. Ulri se joignit à lui.

— C’est…le monde… d’avant l’inversion.

— Alors… c’est vrai ? fit Bane, des sanglots dans la voix.

— Oui. C’est ce qu’il y a sous les nuages… Voilà ce que nous cherchons… l’océan.

Débordé par l’émotion, Bane se laissa tomber sur l’un des bancs matelassés, les yeux perdus dans les détails de l’œuvre. La précision était telle qu’elle semblait ressortir. Tous ses éléments débordaient de réalisme. Était cela ? L’océan ? Cette infinité bleue où il était possible de flotter, nager et que les antiques traversaient en voile, comme eux parcouraient les sous-plafond ? Et cet homme, sur ce navire ? Représentait-il donc l’un de ces anciens, un humain d’avant l’inversion, un vrai ? Quelqu’un qui traversait régulièrement les mers et qui avait disparu dans les nuages en même temps que les eaux qu’il arpentait ?

Bane se sentit presque défaillir, c’était bien trop pour lui.

« Respire, l’ami, doucement, dit tendrement Ulri en posant une main sur sa poitrine. Comme cela »

— Il faut… Ramener cette image à la Cité, faillit-il dire, entre deux sanglots mais il se ravisa. Il faut…en parler à d’autres…

— Que dire, l’ami ? continua Ulri. Qu’est-ce que ça changerait ? Profite de ce moment, de cette découverte. Qu’elle t’inspire la joie, car elle nous reviendra bientôt.

Bane se concentra sur sa respiration en fixant Ulri. Durant quelques instants il ne voulut plus le détester, l’émotion explosait, trop belle pour inclure sa haine. Dieux, est-ce vrai ? Cette image est-elle vraiment ici, chez ces… impurs ?

Ulri se calla contre lui, ils se pressèrent l’un contre l’autre. Réconforté, Bane se laissa aller. Quand le sans-caste passa une main sur sa joue, en emportant l’une de ses larmes, il eut pourtant une réaction de crispation. C’est celui qui t’a pris, enfermé ! cria une voix en lui. L’Artes sursauta, oubliant soudain l’image merveilleuse. Il ne t’aura pas !

— Non ! Je… Je ne peux pas ! opposa-t-il à l’attitude accueillante d’Ulri. Montre-moi le reste, insista-t-il en se plaçant dans le fauteuil d’en face, en fixant effrontément une autre œuvre.

Celle-ci lui offrait également un décor inversé. En bas de l’image, il y voyait un terrain verdoyant – couleur d’une rareté absolue dans la Cité – qui s’étendait à perte de vue. Lequel Soulignait d’un côté une quantité absurde d’arbres et de l’autre un horizon d’azur, infiniment plat, que Bane devina être une portion du même océan qu’il avait aperçu sur l’autre représentation. Le tout était surmonté d’un Ciel presque dépourvu de nuages. Ressortant au centre car mis en valeur par un soleil généreux, quelques animaux ancestraux gambadaient sur la large étendue herbeuse, sans s’inquiéter d’aucun danger. Libres.

— Des chevaux, dit Ulri, énigmatique.

Bane en resta coi. Il connaissait en effet l’expression « monter sur ses grands chevaux ». Or, s’il en connaissait le sens, comme tout le monde, il n’imaginait pas qu’elle se référait à des êtres ayant vraiment existé. C’est donc cela, des chevaux ?

Cette fois les larmes ne le surmontèrent pas. Il se détourna même de l’encadrement et considéra Ulri, en face. Les yeux crépitant d’intelligence de son camarade masquaient en réalité un fanatisme débridé, il voulait le séduire avec ces merveilles, l’embobiner. Ça ne prendrait pas !

Pris d’une colère enterraine, Bane se mit à juger ces merveilles sévèrement, comme si elles trahissaient les dieux en figurant ici. Qu’elles n’avaient rien à faire chez ces sauvages et trahissaient les siens. Leur place est dans un temple ! résonnait en lui avec force. Mais il se garda bien de dire quoi que ce soit, gardant toutes ses émotions et vindicte renaissante au fond de lui. Je les leur prendrai, Perfection !

« Viens » dit tout à coup Ulri, en se levant.

Le sans-caste s’avança vers le fond de la pièce et commença à descendre un genre d’escalier. Bane vit alors qu’il se situait juste en dessous d’un autre escalier de bois – en miroir –, muni d’une rampe sculptée qui devait, en son temps, servir à monter à l’étage, plutôt qu’y descendre. Un peu tourneboulé de le voir ainsi disparaître, il se redressa pour le suivre, délaissant les merveilles qui demandaient encore à être percées. Une part de lui s’inquiétait que le sans-caste ait perçu sa rage rentrée, aussi se faufila-t-il derrière, comme pour s’excuser. Soucieux de ne pas être percé à jour.

— Mère est en haut, dit Ulri, en descendant.

Bane ne releva pas tout de suite l’étrangeté de sa phrase mais finit malgré tout par interroger :

— Tu veux dire… en bas ?

— Non, j’ai bien dit en haut. Nous montons. Il te faut cesser de percevoir le monde tel un citoyen, l’ami.

Bane se sentit d’autant plus confus que la perspective des lieux lui semblait étrange. Il avait les yeux rivés sur les marches antiques, toutes de bois composées, qui, malgré leur instabilité notoire et leurs nombreuses pièces déboitées, représentaient un trésor dont aucun Aers du quartier royal n’oserait rêver. Pas même la Reine.

Elles étaient si proche qu’il aurait pu les toucher du bout des doigts. Mais, au lieu d’essayer atteindre cette splendeur à l’aspect aussi évanescent que celui d’un mirage, il préféra caresser le mur qui accompagnait sa descente. L’étrange papier qui le recouvrait çà et là était d’une nature si travaillée qu’il semblait être le fruit du divin. Comment les anciens pouvaient-ils atteindre un tel degré de perfection dans les détails et les motifs, pour faire en sorte qu’ils se reproduisent à ce point à l’identique sur toute la surface ?

D’autres cadres décoraient ces murs antiques. Ceux-ci n’abritaient aucun paysage irréel issu du passé mais des figures antiques. Des visages aux traits et aux expressions venus du fond des âges. Des anciens. Femmes, enfants, vêtus de tissus impossibles. Des familles, rassemblées, usants d’objets incompréhensibles ; coiffés, apprêtés comme aucune Reine ne pouvait rêver. Puis, il s’arrêta quelques instants devant l’un d’eux, saisi de frayeur.

Il reconnaissait ces vêtements particuliers. Même ce visage, cette expression. Ce sourire…

D’un seul coup, un furieux sentiment d’irréalité le submergea, ses jambes lâchèrent et il tomba en travers de l’escalier, manquant de basculer en avant. Dieux, c’est lui ! Il est venu ! Sorti par ce cadre ! Ulri remonta lentement les marches malingres de leur monde inversé pour s’assoir à côté de lui. Après un silence ponctué de battements de cœur, il posa une main sur l’épaule de l’Artes.

— Tu l’as reconnu, dit-il, doucement. Nous sommes dans sa maison…

— Non, non. Non ! cria soudain Bane. Non !

Ses poings se serrèrent.

— Allons, l’ami. Allons, tu vas bientôt comprendre.

Mais plus rien n’allait, plus rien ne semblait possible. Mordre sur sa chique, tenter de frayer avec eux, manger, les regarder, leur parler, alors qu’ils abritaient ce monstre ? Vivaient dans sa maison ! Lui parlaient peut-être ? Et avaient même – qui sait ? – préparé ce meurtre avec lui ? Ses pensées filaient à nouveau, vertigineuses. Il avait là la preuve qu’ils étaient du même bord, que les sans-caste avaient envoyé l’homme-inversé et donc tué le Réalien !

— Imbéciles ! cria-t-il, en le frappant à l’avenant dans les côtes, l’épaule, la jambe.

Le sans-caste essaya de lui attraper les mains mais Bane essayait de le griffer à chaque contact. À force, Ulri parvint pourtant à les immobiliser.

« Bandes d’imbéciles ! Et vous voulez que je sois des vôtres ? Connards ! Vidés foutreux ! » hurla-t-il en essayant cette fois de le mordre.

— Bane ! gronda Ulri en le laissant planter ses dents dans son épaule. Écoute-moi…

Le sang perla le long de son bras, imbibant les lèvres de l’Artes. « Ce n’est pas lui qui a tué Fard Egan Aers… fit-il, laissant la douleur s’amplifier, comme s’il l’offrait à son ami. Ce sont les Ter, les assassins…

Mensonges, encore, songea Bane, goutant le métal. Dieux, foudroyez-le, cette maison, cette zone entière ! Qu’ils bouffent votre colère !

« Lui ne voulait que la paix, retourner le monde ! continua Ulri, sentant la mâchoire lentement se desserrer. Viens, rencontre ma mère, elle t’expliquera. »

— Ce n’est même pas ta mère, sans-caste ! gronda Bane, la bouche pleine de hargne.

— Elle l’est. Elle m’a tout appris, viens !

Indifférent à son épaule percée, Ulri se redressa et descendit jusqu’à ce qui était un plafond boisé de l’ancien monde. Bane, à contre cœur, le suivit. Il n’était plus sûr de rien, son incertitude s’abattait sur lui comme un épuisement tangible. Dieux, la folie d’ironie ma guette, il va me rendre fou. Mais je continue pour vous. Pour toi, Perfection. Armina Told paiera, et lui aussi. Et si l’inversé est ici ? songea-t-il soudain. Dans l’une de ces chambres ?

Désorienté, perdu il doutait des mots entendus. Ulri lui avait-il vraiment dit qu’ils se trouvaient dans sa maison ?

Comme s’il entendait à nouveau ses pensées, le sans-caste précisa : « C’est sa chambre, ajouta-t-il en indiquant une porte inversée située au fond du couloir où ils étaient arrivés. Il n’y rencontre qu’une personne à la fois… Quand il est là ».

Le sol rapiécé, en dessous duquel on pouvait presque sentir le Vide attendre, grinçait à chacun de leurs pas. Ce bruit incongru fit sursauter Bane et lui donna le sentiment que la maison était en vie et criait sous leurs pieds. Suffoqué d’inquiétude, il s’arrêta et fixa cette porte en hauteur derrière laquelle se cachait celui que toute la Cité recherchait. Celui qui avait toutes les réponses.

« Pour l’instant, il n’accepte de parler qu’à ma mère », précisa le sans-caste.

Bane s’imagina un instant bousculer Ulri et foncer en direction de la chambre du monstre. Qu’allait-il y découvrir ? Comment allait-il réagir ? Se dressant hors du passé, il se remémora son sourire qui le toisait du bas de la planche, en méprisant leur gravité, leurs lois, leurs dirigeants. Ce sourire qui avait brisé sa vie.

Mais Ulri lui pressa le bras, comme pour le ramener dans ce monde, en ce temps, avec lui. Reprenant ses sens, Bane vit qu’il lui indiquait un autre passage, sur leur gauche. À contre-cœur, il s’engouffra – sol grinçant – dans ce couloir les menant vers une autre salle.

Aux quelques coups frappés sur une porte qui s’élevait elle aussi à un pas du sol, répondit un « N’entre pas ! » que le sans-caste négligea en ouvrant d’un seul coup.

Il enjamba adroitement l’espace qui devait être jadis le dessus-de-porte, pour pénétrer la petite pièce.

— Mère, nous sommes là, lança Ulri, comme s’il était invité.

Bane se rangea derrière lui mais s’arrêta au seuil surélevé pour inspecter les lieux comme s’ils devaient receler quelques pièges. La chambre présentait un décor étrange, issu d’un autre temps que sa haine mêlée de désorientation l’empêchait d’apprécier. Il associait dorénavant ces merveilles d’antan aux horreurs de ces gens qui n’avaient jamais autant mérité le nom d’impurs.

Là, au milieu des vestiges, il n’avait d’yeux que pour la femme qui se balançait doucement dans une étrange chaise. Une voix enrouée les accueillit :

— Ulri, mon fils adoré, dit-elle en sortant de son fauteuil-balancier. Te voilà. Je t’aime.

Là-dessus, elle leva haut sa main et l’abattit violement sur le visage d’Ulri. Celui-ci reçu le coup stoïquement, comme s’il s’y préparait et l’acceptait.

— Mère, continua-t-il, chancelant de la vibrante claque qu’il venait de recevoir. Voici celui que le duplique m’a montré.

Bane était à ce point soufflé par le geste que cette mère venait de perpétrer sur son fils qu’il se sentit comme figé sur place. Que se passait-il ? Ulri ne réagissait guère, il ne paraissait même pas étonné !

— Bane… Bâne… Bannis, chantonna l’intrigante en le regardant. L’interstitiel, toi ? Le choisi d’Ironie ? Ne reste pas là, voyons. Ce couloir est son royaume, il ne faut pas s’y éterniser ! Alors, entre donc, citoyen…

Sur le front de cette femme vêtue de loques perçait le symbole des Ter, elle lui indiquait d’une main usée qu’il fallait passer le seuil surélevé. Bane se doutait qu’une fois rentré, il n’aurait plus droit à aucune retraite mais la perspective de rester dans un couloir en proie à l’inversé précipita son choix. Je ne peux plus reculer Perfection, je sais. Il enjamba le dessus-de-porte.

— L’interstitiel… Oui, je le crois, mère, continua Ulri, souriant.

Un regard inquiétant s’abattit sur Bane et le lorgna de haut en bas. Les yeux s’attardèrent sur différentes parties de son corps, comme s’ils les mesuraient.

— Il ne l’est pas ! Je le vois dans ses yeux et ses proportions, tu te trompes, mon fils. C’est parfait !

Bane ne savait plus trop où se mettre. Comme un poulet avant l’abattage et l’offrande, il se sentait promis à un destin sacrificiel. Nullement surpris, Ulri continua, fièrement :

— Il ne l’est pas, c’est pour cela que je vous l’ai amené.

— Je… hasarda Bane, mais l’Eclairante le coupa net.

— Tu questions volent pour s’écraser, claqua-t-elle, sans ambages. Assisterons-nous à leur disparition ?

— Mais je n’ai rien dis !

Toute cette scène lui semblait folle, comme s’il était coincé entre les doigts d’Ironie.

— Tu échoues même à parler, continua la Ter, badine. Tes discours vides de mots expriment bien trop de choses !

— Que dites-vous ? geigna Bane, abasourdi et au bord des larmes. Je ne comprends rien !

— Comprendre est bien la pire des ignorances ! Tais-toi et écoute ce que tu ne devrais entendre, tonna-t-elle, en retournant trôner sur son étrange chaise balançante.

Bane se tint figé, la gorge comme inondée, en la voyant s’installer comme une Reine parmi tous ses trésors. Elle avait un visage anguleux et des cheveux d’une couleur indéfinissable, entre le gris, le roux et le noir. Ses yeux distillaient un marron fade qui, en fonction des reflets favorisés par l’éclairage, tiraient vers des coloris presque jaunes.

— Il pense que nous avons tué le Réalien, mère, commenta Ulri. Il a vu Mor Ridge, il le pense coupable.

— Bien sûr qu’il le pense, dit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence. Et l’autre connard a tout fait pour que l’ensemble de la Cité le pense aussi. Heureusement, sa réussite sordide signera son échec !

— Qui ? Parvint à murmurer Bane, peinant à retenir ses larmes.

— Mais enfin : l’ami du Peuple, l’ami des dieux ! lâcha-t-elle, encore une fois comme l’évidence. Celui qui fait tout pour nuire aux uns, comme aux autres.

Sa première pensée alla vers l’homme-inversé, comme s’il était nécessairement la cause de tout. Mais il se ravisa en essayant de suivre le raisonnement adverse. De qui pouvait-elle être l’ennemie ? Qui, à ces yeux, était celui qui se prétendait l’ami du Peuple et des dieux, tout en leur nuisant ? Celui qui avait détruit ses plans…

— Ober Hin Ter… continua Bane, en guise de réponse.

— Il sait ce qu’il ignore, glissa l’Eclairante à son fils. Prometteur…

Bane poursuivit sur sa lancée, comprenant qu’elle lui offrait les bases pour qu’il chemine.

— Mais comment ? Par les dieux ?

— Par ta caste, Artes ! Par ceux qui sont censurés par leurs bons soins. Un accord sur lit de désaccord.

— Je ne comprends pas.

— Evidement, c’est en voulant comprendre que tu t’égares et devient sot. Laisse affleurer l’ignorance, elle est porteuse.

Bane sentit que son étourdissement d’avant se muait lentement en un autre état. Le fil de ses pensées se coordonnaient. Si pour ces sans-castes l’inversé s’avérait être un allié, voire leur envoyé, sans être l’assassin de Fard Egan, cette femme semblait croire que celui qui avait fait échouer la rencontre avec la Reine et qui était le réel instigateur du meurtre n’était autre que le Ter-élu. Bane avait l’impression que ses idées filaient à nouveau à toute vitesse. S’il ne pouvait pas croire qu’un citoyen puisse vouloir supprimer un Réalien, il ne doutait pas que ce personnage qui avait ordonné leur enfermement et leur déportation puisse être capable de telles malversations. Mais alors…

— Pourquoi l’aurait-il fait assassiner ?

Elle ricana en agitant les mains en tous sens.

— Pour la débâcle ! Le spectacle ! Rameuter les templiers ! Pousser les Aers à riposter… Et trucider les enfants d’Ironie que ces petits sont – sans être ! D’une pierre : trois coups !

Bane avait du mal à la suivre, son débit, son rythme, ses phrases. Pourtant leur sens s’assemblait. Il poursuivit.

— Comment l’a-t-il tué ?

— Cherche, tu t’éloignes ! clama-t-elle, dénigrante.

Bane commençait à comprendre à qui il avait affaire et ne se laissa pas démonter par cette nouvelle contre-phrase. Cette femme avait bien dit que sa propre caste – les Artes – avait aidé Ober Hin… Un accord sur lit de désaccord…

Ses yeux papillonnaient entre elle et Ulri, l’air se saturait d’attente. Il se sentait à l’examen. Qu’importe la véracité, Bane savait que même les mensonges suivaient une certaine logique, qu’il devait percer, comprendre. Il continua son développement : quel sorte d’accord secret pourrait donc lier les Ter aux Artes ? Il n’y avait qu’une chose qui pouvait à ce point susciter les passions et justifier les pires manigances ; Une chose qui faisait tenir la Cité… Une chose qu’on disait menacée de sombrer…

— La Forge ! s’exclama-t-il soudain. Ils ont fabriqué des choses interdits pour le compte du Ter-élu !

— Une arme ! lança-t-elle, les yeux brillants.

— Et en échange de…

— Très bien… ponctua-t-elle en cessant son balancement pour se pencher vers lui. Continue, que ferait donc le dirigeant des temples de cette pacifiante arme ? Laisse-toi aller, sois spontané.

Bane se dit que si, à la veille de la cérémonie, Ober Hin avait eu vent de l’intervention de l’homme-inversé – ce Mor Ridge, dont parlait Ulri – nom qui lui disait quelque chose, il l’avait déjà entendu quelque part – ; il aurait…

— … Préparé une sorte de coup monté pour gâcher la rencontre de paix prévue durant la cérémonie, continua Bane, transporté. Pour laisser croire au Peuple, présent en masse, que l’agent de la paix n’était en réalité qu’un monstre…

Et faire, comme venait de le dire Armina Told, d’une pierre trois coups : exclure les sans-castes, rameuter les templiers, et en vertu de l’accusation, entraîner l’assaut et la destruction de la cité sans-caste…

Tout cela tient affreusement la route, songea-t-il, en baissant les bras. Ils mentent bien, dieux… Ils sont malins !

— Tu comprends ? intervint alors Ulri. Hober Hin s’est servi du meurtre comme excuse pour nous expulser en même temps que vous ! Nous voulions – non… Il voulait, Mor Ridge – parlementer avec la Reine, réconcilier les sans-castes et les citoyens, pour...

— Silence, mon fils ! coupa l’Eclairante. Laisse sa connaissance cheminer le long de son ignorance. Continue, Bane, Bâne, Bannis !

Porté par l’enthousiasme d’Ulri, ses rêves, tout ce qu’ils avaient échangé jusqu’à alors, Bane conclut :

— Pour… Pour… Retourner le monde…

— Presque ! l’interrompit-elle à nouveau, tout en se relevant d’un coup. Mais c’est raté ! Et c’est assez ! Passons à la suite, qui sera aussi la fin de cet entretien.

Armina Told, qui plongeait ses yeux d’or dans ceux de l’Artes, se retourna prestement, comme si on l’avait appelé depuis un coin de la pièce. Elle se précipita vers un énorme bureau, entièrement fait de bois que Bane n’avait pas vu malgré le fait qu’il trônait presque au milieu de la pièce. Il s’agissait d’un meuble massif, vestige d’une époque où le bois était si abondant qu’il servait à toutes les fabrications et où la diversité des essences permettait de croiser les teintes et les duretés. Après avoir contourné celui-ci, l’Eclairante y ouvrit un espace que Bane ne put apercevoir et en extirpa une plaque de… Corne ?

— Surtout ne touche pas ça ! clama-t-elle, les yeux brillants, tout en lui tendant. Allez !

Décontenancé, encore étourdit par tout ce qu’il venait de déduire, Bane se sentait si perdu que toute la colère qui l’avait accompagné dans la pièce s’était comme envolée. À la place, s’installait un sentiment d’étrangeté absolue, comme si un rêve s’incarnait devant lui. Après de telles révélations, il doutait de vraiment voir cette femme, habitée d’Ironie, et cette plaque, simple, sans intérêt apparent, se tendre vers lui, perdus dans cette salle émergée tout droit d’avant l’inversion ; ce décor impensable – maison de l’homme-inversé. Et là, à ses côtés, son ami et tortionnaire, soutenant un geste qu’on venait de lui demander de ne pas faire.

— Vas-y, l’ami.

— N’y touche pas ! reprit Armina Told, implacable, en lui avançant la plaque comme si elle annonçait l’inverse. Ulri ! fais-le cesser d’obéir.

— Non, mère. Il va comprendre, répondit le jeune homme, qui la dépassait d’une tête et s’imposait tout à coup. Il comprend le courants inverses ; incarne déjà les paradoxes : la crainte le porte, la certitude le tue, il nous déteste pourtant nous aide, il n’attend que notre mort mais déjà s’installe parmi nous. Bane ! fit-il, en plongeant son regard dans celui de l’Artes. Avance, respire, et part !

À nouveau, ces trois verbes le traversèrent, comme ils l’avaient fait devant la planche de l’affront. Quand ses doutes s’étaient d’un seul coup estompé et que le Vent avait alors emporté son carnat, le dirigeant par son souffle, entrant, sortant, le raccordant au monde des dieux. Devenu le jouet du dieu aérien, qui infiltrait les corps un à uns, glissant ses affres dans les poumons et les cœurs pour incliner insidieusement les incarnats…

Sa main s’éleva alors. Il la regarda faire, impuissant, même indifférent. Placide, éteint mais présent, comme si à nouveau il percevait chaque détail. Des muscles se bandaient, des doigts s’étendaient, dirigés vers la plaque blanche. Un pas se fit en avant. Au sol, le tapis l’accueillit en s’amollissant. Un parfum âcre se déversait par la bouche de celle qui s’approchait peu à peu, dont les yeux solaires bavaient du Vide et qui, comme ce dieu gouffre, attiraient, en promettant l’annihilation. Cependant, la paume, nullement effrayée, traversa effrontément l’air pour finalement rencontrer la corne offerte mais refusée.

En un instant, tout se mélangea et le monde s’estompa.

Ses yeux s’ouvrirent sur les lattes vernies. En haut, le plancher le toisait alors qu’il se trouvait couché au plafond. Il en eut le tournis à peine éveillé, ayant presque l’impression d’en être tombé. Mais il reprit ses sens en voyant la mère et son fils adoptif se pencher lentement au-dessus de lui.

— S’égarer lui a montré le chemin, fit-elle en regardant en direction de la porte. Comme toi, Ulri. Et l’entraîner lui fera désapprendre.

— Nous irons, dès demain.

— Va ! Et n’oublie pas, cher non-fils. Que si tu t’éloignes, je te bannirai. À présent, va-t’en vite. Il arrive… Non… Il est déjà là !

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