La maison renversée — 1
C'était difficile à supporter, mais se promener dans l’enclave était comme se promener dans la Cité. Ca lui faisait mal, mais Bane ne pouvait que se rendre à l'évidence, l'aire sans-caste ressemblait à s'y méprendre à un bon nombre de districts de la Cité.
En même Temps, cela n'avait rien d'étonnant si on se fiait à l'histoire des proscendants qu'Ulri adorait lui détailler. Cet endroit serait une authentique Cité soeur, ayant été dirigée par l'un des trois patriarches, avant l'avènement de l'Acastale.
Son récit, difficile à supporter, avait le mérite de donner sens à bon nombre de mystères. Selon lui, l'aire sans-caste existait déjà depuis plusieurs siècles avant l'avenènement. Peut-être même depuis l'inversion. C'est la première Acastale qui avait coupé les liens entre les deux Cités rivales, par crainte de représailles d'anciens alliés du patriarche. Elles avaient ensuite traversé les siècles, sans relations, parfaitement indépendantes - chose dont Bane doutait, car il lui semblait impensable que l'aire sans-caste ait subsisté sans la Forge, mais il laissait Ulri parler. Il prétendait que c'était au matin du dixième règne que de nouvelles voies aéroportées avaient été tendues entre les deux sous-territoires. Une affaire étrange, qu'il n'expliquait qu'avec peine, mais qui semblait plausible. C'est lorsque les siens, les proscendants, avaient tenté de rencontrer les citoyens que tout s'était dégradé.
Ulri souriait amèrement, en prétendant que tant que les siens restaient gentiement chez eux, tout allait bien, mais qu'au moment où ils s'étaient un peu plus avancé, multipliant les connexions, les citoyens avaient ridiculement pris peur et avaient finalement décrété leur malignité à cause de l'absence de castes, gages du soutien des dieux et de l'ordre moral. Ils ont finit par proclamer leur absence d'incarna et subâtit le mur acéré. Il n'y a pas si longTemps d'ailleurs. Une soixantaine d'alignements, tout au plus, "Sans jamais mettre les citoyens au courant, discrets comme le Vent, gardant leurs manigences dans les cercles fermés des Aers et de quelques alliés", grondait-il, en accélérant le pas.
Ulri montrait une haine froide envers les gens de la Cité. Il avait grandit la tête pétrie de bêtises que sa mère, pourtant citoyenne Ter, lui avait enseigné. Dans sa folie, il disait que les proscendants étaient des êtres bénis des dieux, injustement condamnés par des personnes illégitimes. Pour lui, ils étaient les seuls capables de renverser le monde, mais on les empêchait d'agir à cause des convictions politico-religieuses dénuées de sens.
Débattre ne servait à rien, vu ses convictions. Bane se contentait de le suivre sur les passerelles, en acquiesçant. Comment le jeune homme silencieux et calme qu'il avait rencontré lors de son transpassage avait-il pu devenir ce personnage idéaliste et bavard ? S'il avait fait semblant, interprétant un personnage, comment avait-il fait pour éteindre si longTemps ses passions ? Ses convictions étaient-elles si fortes qu'il pouvait, au mépris de sa propre haine, jouer au transpassant taciturne et immature, alors qu'il avait - de son propre aveu - deux alignements de plus que l'âge réquis pour l'épreuve, tout ça pour le bien de sa cause ?
— Nous sommes double, à l'intérieur, lui avait-il dit. Chaque être porte deux visages, tel l'oeil solaire et l'oeil lunaire, tel les jumeaux Edgir Rom et Mor Rigde. Si tu ne comprends pas cette division interne, si tu ne la sens pas, en toi, jamais tu ne pourra réconcilier les deux parties du monde.
Bane le laissait parler, attendant son moment. Bientot, il allait la rencontrer. Armina Told, la responsable de tous les maux. Ulri s'interrompit.
— Nous arrivons...
Elle semblait si petite, toute perdue au coeur de l’enclave. Après avoir serpenté entre des baraques mal ancrées sur des passerelles bancales, ils avaient fini par l'atteindre. Solitaire, au centre d'un espace sous-plafond presque nu, descendait une maison qui semblait avoir repoussé toutes les autres. Un vestige d’avant l’inversion. Une maison venue du fond des âges.
Bane avait déjà vu des structures datant d'avant l'inversion dans la Cité, comme le palais de l'Acastale ou la maisonnée de la Dicte, mais aucune ne ressemblait à celle-ci.
Elle avait l'air si ancienne qu'il pouvait l'imaginer déjà vieille au moment où le monde s'est renversé. Avec toutes les fissures qui parcouraient ses façades, elle paraissait prête à se fendiller et s'effondrer dans le Ciel. Elle était pourtant accrochée là depuis des siècles, plus forte que la gravité. Mieux que ça, son apparente fragilité semblait même souligner sa solidité. Comme une vieillarde à la peau creusée de sillons, à laquelle même le Temps n'osait plus s'attaquer.
Bane remonta ses gants, qui, comme souvent, le démangeaient. Il sentait sa nervosité monter, peut-être sa colère. Pourquoi cette merveille se trouvait-elle ici, dans ce trou, au bout du monde ? Du métal pour les singes, regrettait-il, fasciné par les blocs rouges de forme rectangulaire qui la composait. Un trésor de cette envergure, chez eux…
— Tu dois attendre, Ulri, fit le sans-caste colossal qui en gardait l’entrée. Voilà ce qu’Armina a dit.
— Je sais qu’elle n’a rien à faire, s'emporta celui-ci, essayant de forcer le passage. Laisse-moi passer, Raffa.
Bane n’écoutait que d’une oreille pendant qu’il détaillait la structure. Fascinante... Jugea-t-il en caressant de yeux la façade. Ainsi construisaient les anciens ? Pièces par pièces… Quelle patience !
— Précisément, c’est parce qu’elle n’a rien à faire qu’elle ne peut te recevoir. Même toi, Ulri, tu n’as pas encore compris ?
Les blocs rouges semblaient collés les uns aux autres à l'aide d'une matière grise, une sorte de corne de mauvaise qualité. Cet assemblage étonnant ne tenait pas au plafond par la grace des dieux, mais grâce à un dispositif étonnant - dont il avait entendu parler mais qu'il n'avait jamais vu : des griffes d’étayage. Ancrées dans le plafond, elles descendaient pour venir enserrer la partie inférieure du bâtiment – anciennement le toit – pour le maintenir solidement en place.
— Extraordinaire, murmura Bane.
— C’est lui, ton protégé ? L'encasté ? grinça Raffa.
— C’est l’un des nôtre, à présent. Il doit rencontrer Armina.
Ulri se plaça sous son nez pour le braver. Malgré sa taille, il ne lui arrivait qu’au menton.
— Tu désires trop fort, Ulri. Renonce… continua le géant, d’un air détaché. Tu connais la chanson.
Bane détaillait les fissures qui parcouraient la façade. Elles se concentraient autour des fenêtres – d’authentiques ouvertures composées de verre - de verre, sang-morne ! - Bane se sentait tout excité. Que pouvait-il y avoir à l’intérieur ? Comment se présentaient les murs, y avait-il des meubles, des infrastructures ? Y aurait-il des escaliers à l'envers ? Il trépignait à l'idée d’y pénétrer. Il s'agissait là d'un trésor que n'importe quel Artes aurait rêvé d'explorer. Un sujet d'étude inépuisable.
— Est-ce qu'on va pouvoir rentrer ? fit-il, impatient comme il ne s'était plus sentit depuis sa petite enfance.
Le sans-caste qui gardait l'entrée semblait presque surpris de l’entendre. Il plissa la bouche, méprisant, comme un Aers qu'on aurait vétu de loques, et se prépara à lui répondre, mais Ulri tourna les talons avant qu'il n'ait l'occasion de dire quoi que ce soit.
— Non… Il nous faut partir, lança-t-il à Bane. Ce n'est pas le bon jour... On ne pourra la voir que quand ce sera le pire moment pour la rencontrer.
— Mais enfin, on est venus jusqu’ici, fit Bane, survillant d'un oeil Raffa qui l'avait dans le colimateur. Elle est dans la maison, il l'a dit. On a qu'à attendre.
— Là n'est pas le problème, soupira Ulri, en repartant dans l'autre direction. Ma mère ne fait pas les choses comme tout le monde. Ce n'est pas une question de Temps, ni de disponibilité. Il faut renoncer, l’ami. Partons.
— Mais…
Ulri, étonnement nerveux, lui saisit violement le bras et le força à tourner le dos à l’incroyable structure. Bane se démena pour lui échapper.
— Lâche moi ! cria-t-il, avant de reprendre. Je peux marcher !
Ulri était méconnaissable, Bane ne l'aurait même jamais cru capable de se mettre à ce point en colère. Surtout pour une petite frustration.
— Pardon, fit-il, en le lâchant, contrarié et lui-même surpris. Je... Allons y…
Ils s'en allèrent, mais Bane le maudissait intérieurement. Alors que sa vie n'était plus qu'un tissu de désespoir, il trouvait enfin quelque chose de beau et, à peine effleuré, on le lui retirait d'un coup. Il avait bien plus de raisons d'être en colère qu'Ulri. Mais il le suivit, à contrecoeur, très lentement, en ayant l'impression terrible qu'en quittant un seul instant de vue la maison, elle allait sombrer dans le Ciel, sans lui.
Chemin inverse. Retour à l’ennui. Bane essayait de se souvenir d'elle, sans y parvenir. Une merveille, que n'importe quel citoyen aurait vénéré. Et ces sans-castes la négligeaient, s'en servant comme d'un simple logement ! Ironie les rendait donc aveugles ? Ces stupides sans-castes cotoyaient des trésors et ne le savaient même pas. Que faisaient les Aers et le Ter qui étaient censés les éduquer ? C'était bien de ça dont avait parlé cette bannie, Kael, qui se trouvait avec Ister : un enseignement, une tentative de civiliser ces gens. L'échec était total. Tous ces sans-castes n'étaient que des foutus adorateurs d'Ironie.
Et Bane commençait à peine à effleurer l’étendue de leurs théories absurdes. Pour eux, il n'y avait pas d'Envers. Terre était une sphère à l'intérieure de laquelle l'humanité vivait. Le plafond n'était pas plat mais incurvé et s'étendait progressivement vers le bas, jusqu'à atteindre un sol, plein de montagnes, de forêts, de plaines et d'océans. Ces deux mondes ne communiquaient pas, trop éloignés l'un de l'autre. Poétique, mais fou.
Lorsque Bane lui avait renvoyé qu'on aurait dû voir cette autre partie de la Terre, Ulri, plein d'amour pour Ironie, lui avait expliqué que le monde du dessus et celui d'en bas ne pouvaient pas se regarder à cause d'un tissu que le Ciel étendait d'un bord à l'autre des parois, avec la complicité du Temps, pour leur masquer la vérité. Le fanatique avait alors reprit sa regaine autour des jumeaux Mor Ridge et Edgir Rom, qui auraient découvert cet aspect du monde et l’auraient professé auprès des citoyens, avant de subir leur condamnation, puis leur destin tragique. "C'est bien l'aveuglement des encastés, qui n'ont jamais compris... Mais, heureusement, les proscendants le savaient déjà. Le jumeaux étaient nos guides, ils se trouvaient juste du mauvais côté de la frontière. Evidement, puisqu'Ironie fait habillement les chose".
Tout partait et revenait à la déesse. Ces paradoxes permettaient de tout justifier. Une logique inattaquable : quand c'est blanc, c'est noir, et quand on veut que le blanc reste blanc, on se tait. De cette manière on a toujours raison.
— Je suis désolé... lui glissa Ulri, tandis qu'ils dépassaient des baraques encastrées les unes dans les autres. Je vais te ramener. Nous réessayerons demain, après l'entraînement.
Ca lui était sortit de la tête. Ce foutu entrainement à la danse-Vent qu'Ulri s'était mis en tête de lui enseigner. Il devait s'y coller chaque jours, apprentissage accéléré. Il le disait doué. Bane pouvait l'imaginer, car en très peu de Temps, il parvenait déjà à manier des principes et des mouvements que d'autres ne parvenaient qu'à peine à intégrer. Bien sûr, rien d'étonnant, il était plus éduqué et plus intelligent que ces démeurés.
Leur bétise était si étendue qu'ils lui permettait d'apprendre des techniques de combat dont il pourrait un jour se servir contre eux. Tout ça parce qu'ils voulaient du fond du coeur le voir comme un allié. Ulri était dupe, son désir de l'utiliser l'aveuglait presque autant que ses croyances déviantes.
Ils revinrent sur des ponts plus fréquentés. Les sans-castes le dévisageaient, comme si ses origines étaient marquées sur son visage. C'était toujours comme ça quand on le promenait dans l'enclave. Des remarques et insultes s’élevaient, mais ça se limitait à ça. Bane ne s’en inquiétait pas, ces gens ne l’intéressaient pas.
En regardant les façades usées, il se demandait où pouvaient se trouver les autres exilés. Il espérait que la tempête ne les avait pas tous emportés. Quand il enlevait ses gants pour se glisser dans l'immensité de la corne pour essayer de les retrouver, les dieux ne venaient plus. Bane les implorait malgré tout, demandant que ne fut-ce qu'un seul d'entre eux soit retrouvé par les forces citoyennes. Juste un seul, ça suffirait. Les choses changeraient, alors. Les forces débarqueraient et fracasseraient ces imbéciles crédules qui le fixaient de leurs yeux ternes.

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