La maison renversée — 2
Dans l'enclave les gens allaient et venaient sans s'inquiéter des dieux. Bane mesurait de plus en plus à quel point l'enclave, malgré son état de délabrement, était un district d'exception. Dans les noeuds urbains voisins, les sans-castes sacrifiaient, vu la fumée qui parcourait le plafond dans le lointain, mais l'enclave en était dépourvue. Ils se trouvaient dans un lieu important, un lieu de pouvoir, où l'absence des templiers se faisait sentir. Les sans-castes d'ici étaient bien trop fiers d'être proscendants pour accepter l'aide citoyenne. Et on en voyait les répercussions. Ici, les jeunes avaient l’air vieux, et les vieux étaient absents, probablement morts avant d’atteindre ce statut. Ils étaient usés, malades, pâles, mais ne se plaignaient pas. Au contraire, ils transpiraient plutot la fierté et semblaient savourer l'existence.
A mesure qu'ils s'y enfonçaient, l'enclave devenait de plus en plus bruyante et animée, tout le monde parlait à tord et à travers, avec leur accent déplorable et des mots que Bane ne reconnaissait pas.
Quelqu'un les interpella depuis une passerelle située plus haut, entre deux cases en bambou suspendues à des surteinements envahis de vignes.
— Ulri, attends ! cria une jeune femme cachée sous un entremêlement de cheveux sales.
Ils s'arrêtèrent. Le pont se mit à osciller doucement sous leurs pieds. Ulri soupira en levant la tête.
— Que ce que tu veux ?
Elle fit le geste étrange qu'ils faisaient tous ici : bras croisés pointant alternativement vers Terre et Ciel.
— Mais enfin ! Ulri, pourquoi tu pars ? Armina Told allait justement vous recevoir !
Temps leur prit quelques instants. Ils restèrent tous à s'entre-regarder. Puis, Ulri acquiesça.
Bane manqua de s'étouffer avec sa propre salive.
— Quoi ? Mais elle vient de nous envoyer balader !
— Rien n'est laissé au hasard, l'ami, s'exclama Ulri, soudain joyeux. Notre guide doit être imprévisible, fit-il en revenant à celle qui les observait, hilare, depuis les hauteurs. Nous te suivons.
La folie continuait. Ulri repartait en sens inverse, comme un gentil petit soldat. Bane resta quelques instants à le regarder, puis le rattrapa sur le pont brinquebalant.
— Tu veux dire que ta mère a mit tout ça en scène, exprès ?
Ulri sourit en coin.
— Ce n'est pas une mise en scène, elle est indécise de nature, comme tout enfant d'Ironie. On ne sait jamais ce qu'elle va faire ou dire. Elle est incroyable. Personne ne lui arrive à la cheville.
Bane n'en pouvait plus, il avait envie d'attraper Ulri et le secouer, le faire revenir à la raison. La plus basique des raisons ! Bane avait appris à respecter la logique comme une nécessité, et ces sans-castes passaient leurs journées à glorifier les comportements les plus absurdes ! Il ne fit rien et se contenta de le suivre, en redoutant une énième retournement de situation. Il se consolait en pensant à la maison renversée, qu'il allait à nouveau pouvoir étudier en détail.
Celle-ci était toujours gardée par Raffa, qui retenait ses moqueries sous son rictus. Il les invita à rentrer.
— Toute entrée est aussi une sortie, leur fit-il, en levant la main pour attraper la poignée de la porte.
Sa grande taille lui permettait de la saisir malgré sa hauteur. Bane n'en revenait pas de voir cette porte si proche du plafond, il n'y avait que trois marches ridicules qui la séparait de la roche plate qui la surplombait. Pourquoi ces marches ? Pourquoi ne pas l'avoir simplement construite à même l'ancien sol ? Et qu'était ce sol devenu plafond, justement ? Il ressemblait à une pierre qu’on aurait rendu lisse par des moyens inconnus. Etait-ce les fameux sols artificiels dont parlait les historiens Vox ? Cette fameuse corne primitive dont ils se servaient pour niveler leurs cités ? Les questions grouillaient dans sa tête, se bousculuant les unes les autres. Essayer de s'imaginer le monde d'avant l'inversion était une tâche qui lui avait plusieurs fois donné mal de tête.
Ulri enjamba la porte et l'aida à faire de même. Ils posèrent leurs pieds sur une petite plateforme placée là pour éviter qu'on ne tombe de cinq ou six pas sur ce qui devait être le plafond d'avant l'inversion. Ils le rejoignèrent grâce à une échelle de corde si rustique qu'elle gachait le reste du décor.
Celui-ci était tout bonnement incroyable. Le "sol" qui les portait n'avait rien de l'uniformité ennuyeuse de la corne, il avait du caractère, des nuances, une patine. L'émotion lui sera le ventre quand il se rendit compte que le mur sur lequel il posait sa main gantée était plus ancien que la Cité. Sa qualité de conservation était telle que Bane en eut les larmes aux yeux. Il était usé, bien sûr, à nu à plusieurs endroits et pleins de fissures. Mais dans l'ensemble il était extrêmement bien conservé. Il était recouvert d'un genre de tissu, ou de papier, présentant des motifs surprenants, évoquant des fleurs bizarres sur un fond rouge, terni par les siècles. Ce papier coloré semblait à plusieurs endroit recouvrir d'autres couches superposées, comme des strates d’histoire s'accumulant.
Il voulu s'assoir mais s'arrêta. Les banquettes qui avaient été disposées en bas de l'échelle paraissaient bien trop belles pour qu'on s'y assoit. Avec leur facture digne des plus beaux meubles du palais, seule l'Acastale ou des hauts-Aers auraient le droit de s'y installer. Fascinantes. Elles étaient recouvertes de matelas de tissus nobles de couleur vert foncé, ornés de fils d’or. Le bois avait été incurvé et sculpté pour ressembler au tronc d'un arbre, auquel s'ajoutait des symboles incompréhensibles sortis d'autres âges.
L'escalier inversé en bois massif qui se trouvait plus loin présentait le même niveau de travail. Hormi le trône Acastale qu'on disait taillé dans un arbre, Bane n'imaginait pas qu'il soit possible de trouver une pièce en bois de cette taille. Il dominait avec majesté l'ensemble du couloir.
Bane se trouvait en plein Envers. Il en tremblait. Ulri souriait.
— J'ai vu beaucoup de gens être émus en rentrant ici, mais jamais à ce point.
Bane ne lui répondit pas. Ulri, les sans-castes, l'enclave, plus rien n'existait. Il n'y avait plus que cette maison. Cette antique merveille qu'il avait l'honneur de pouvoir pénétrer. Les sanglots grandissaient dans sa gorge, ses larmes coulaient abondament.
Et là, sa respiration se coupa en découvrant une nouvelle chose. Un petit détail, que la splendeur des murs et de l'imposant escalier lui avaient d'abord masqué. Ce n'était pas grand chose, juste un cadre, doré, qui ne prenait qu'une toute petite place au coeur des motifs floraux. A l'intérieur, l'impensable. Il peina même à retrouver le mot qui qualifiait ce qu'il voyait.
— La mer, completa Ulri, comme s'il lisait dans ses pensées. Nous ne savons pas s'il s'agit de l'océan d'avant l'inversion ou celle qui se situe sous nos pieds, dans le monde d'en dessous. Mais, comme ce tableau se trouve ici, dans la maison, la première hypothèse est la plus probable.
Bane n'avait plus de mots. Il était face à l'impossible. Une quantité d'eau si vaste qu'elle allait jusqu'à l'horizon, s'étendait sous un Ciel teinté de gris et de rose. Si étrange. Et puis que penser de cette chose qui traversait l'océan ? Cette sorte de voile, entièrement faite en bois, tranchant les flots agités, sur laquelle des minuscules personnages s'affairaient, tourmentés. Les humains d'avant l'inversion faisaient ils vraiment ce genre de choses ?
Bane tremblait de plus en plus.
— C’est ce que nous cherchons, marqua Ulri, en s'approchant lentement de lui. C'est ce que tu va nous aider à conquérir. La mer, mon ami. Mais aussi un monde où plus personne ne chutera jamais.
Ses jambes le lâchèrent. Ulri l'aida à s'assoir sur l'une des banquettes matelassées. Bane se sentait comme quand il rentrait dans la corne, sauf qu'il le faisait avec les yeux. Du regard, il plongea dans les détails de l’œuvre. Tout y débordait de réalisme. La voile, uniformémant blanche, se gonflant de Vent, comme prête à craquer. L'eau, en ces quantités absurdes, fourmillait de nuances de bleus pleine d'ombres mouchetée d'écume blanche, comme si elle fabriquait de petits nuages. On aurait pu passer des heures à détailler toutes les parties du vaisseau. Les personnages semblaient vivre, surtout l'un d'entre eux, mis en évidence, à l'avant du vaisseau. Qui était-ce ? Un militaire, un dirigeant, un patriarche ? Traversait-il régulièrement les mers ? Avait-il disparu dans les nuages en même Temps que les eaux sur lesquelles il voguait ?
Bane se sentit partir, c’était bien trop pour lui.
— Respire, lui dit Ulri en posant une main sur sa poitrine. Comme cela.
— Il faut… Ramener cette image à la Cité, faillit-il dire, entre deux sanglots mais il se ravisa. Il faut… le montrer à d’autres. Cette chose, cette oeuvre... Est un témoin direct d'avant l'inversion !
— Qu’est-ce que ça changerait ? fit Ulri, doucement. Profite de ce moment, de cette découverte. Qu’elle t’inspire la joie. Qu'elle fortifie tes nouvelles convictions.
Bane se concentra sur sa respiration en fixant Ulri. Durant quelques instants il ne voulut plus le détester, l’émotion était trop belle pour inclure sa haine. Dieux, est-ce vrai ? Cette image est-elle vraiment ici, chez ces… impurs ?
Ulri se calla contre lui, ils se pressèrent l’un contre l’autre. Réconforté, Bane se laissa aller. Quand le sans-caste passa une main sur sa joue, en emportant l’une de ses larmes, il eut pourtant une réaction de crispation.
C’est celui qui t’a pris, enfermé ! cria une voix en lui. Bane sursauta, oubliant soudain l’image merveilleuse. Il ne t’aura pas !
— Non ! Je… Je ne peux pas ! fit-il en se tendant et en repoussant Ulri. Mais, il y en a d'autres ! s'écria-t-il, mal à l'aise, en se plaçant dans le fauteuil d’en face.
Du coin de l'oeil, il voyait bien qu'Ulri était décontenancé, mais il préférait fixer une nouvelle oeuvre et oublier ce contact. Oublier cette sensation.
Celle-ci lui offrait également un décor inversé. En bas de l’image, il y voyait un terrain verdoyant – couleur d’une rareté absolue dans la Cité – qui s’étendait à perte de vue. Lequel Soulignait d’un côté une quantité absurde d’arbres et de l’autre un horizon d’azur, infiniment plat, que Bane devina être une portion du même océan qu’il avait aperçu sur l’autre représentation. Le tout était surmonté d’un Ciel presque dépourvu de nuages. Ressortant au centre car mis en valeur par un soleil généreux, quelques animaux ancestraux gambadaient sur la large étendue herbeuse, sans s’inquiéter d’aucun danger. Libres.
— Des chevaux, dit Ulri, énigmatique.
Bane en resta coi. Il connaissait en effet l’expression « monter sur ses grands chevaux ». Or, s’il en connaissait le sens, comme tout le monde, il n’imaginait pas qu’elle se référait à des êtres ayant vraiment existé. C’est donc cela, des chevaux ?
Cette fois les larmes ne le surmontèrent pas. Il se détourna même de l’encadrement et considéra Ulri, en face. Les yeux crépitant d’intelligence de son camarade masquaient en réalité un fanatisme débridé, il voulait le séduire avec ces merveilles, l’embobiner. Ça ne prendrait pas !
Pris d’une colère enterraine, Bane se mit à juger ces merveilles sévèrement, comme si elles trahissaient les dieux en figurant ici. Qu’elles n’avaient rien à faire chez ces sauvages et trahissaient les siens. Leur place est dans un temple ! résonnait en lui avec force. Mais il se garda bien de dire quoi que ce soit, gardant toutes ses émotions et vindicte renaissante au fond de lui. Je les leur prendrai, Perfection !
« Viens » dit tout à coup Ulri, en se levant.
Le sans-caste s’avança vers le fond de la pièce et commença à descendre un genre d’escalier. Bane vit alors qu’il se situait juste en dessous d’un autre escalier de bois – en miroir –, muni d’une rampe sculptée qui devait, en son temps, servir à monter à l’étage, plutôt qu’y descendre. Un peu tourneboulé de le voir ainsi disparaître, il se redressa pour le suivre, délaissant les merveilles qui demandaient encore à être percées. Une part de lui s’inquiétait que le sans-caste ait perçu sa rage rentrée, aussi se faufila-t-il derrière, comme pour s’excuser. Soucieux de ne pas être percé à jour.
— Mère est en haut, dit Ulri, en descendant.
Bane ne releva pas tout de suite l’étrangeté de sa phrase mais finit malgré tout par interroger :
— Tu veux dire… en bas ?
— Non, j’ai bien dit en haut. Nous montons. Il te faut cesser de percevoir le monde tel un citoyen, l’ami.
Bane se sentit d’autant plus confus que la perspective des lieux lui semblait étrange. Il avait les yeux rivés sur les marches antiques, toutes de bois composées, qui, malgré leur instabilité notoire et leurs nombreuses pièces déboitées, représentaient un trésor dont aucun Aers du quartier royal n’oserait rêver. Pas même la Reine.
Elles étaient si proche qu’il aurait pu les toucher du bout des doigts. Mais, au lieu d’essayer atteindre cette splendeur à l’aspect aussi évanescent que celui d’un mirage, il préféra caresser le mur qui accompagnait sa descente. L’étrange papier qui le recouvrait çà et là était d’une nature si travaillée qu’il semblait être le fruit du divin. Comment les anciens pouvaient-ils atteindre un tel degré de perfection dans les détails et les motifs, pour faire en sorte qu’ils se reproduisent à ce point à l’identique sur toute la surface ?
D’autres cadres décoraient ces murs antiques. Ceux-ci n’abritaient aucun paysage irréel issu du passé mais des figures antiques. Des visages aux traits et aux expressions venus du fond des âges. Des anciens. Femmes, enfants, vêtus de tissus impossibles. Des familles, rassemblées, usants d’objets incompréhensibles ; coiffés, apprêtés comme aucune Reine ne pouvait rêver. Puis, il s’arrêta quelques instants devant l’un d’eux, saisi de frayeur.
Il reconnaissait ces vêtements particuliers. Même ce visage, cette expression. Ce sourire…
D’un seul coup, un furieux sentiment d’irréalité le submergea, ses jambes lâchèrent et il tomba en travers de l’escalier, manquant de basculer en avant. Dieux, c’est lui ! Il est venu ! Sorti par ce cadre ! Ulri remonta lentement les marches malingres de leur monde inversé pour s’assoir à côté de lui. Après un silence ponctué de battements de cœur, il posa une main sur l’épaule de l’Artes.
— Tu l’as reconnu, dit-il, doucement. Nous sommes dans sa maison…
— Non, non. Non ! cria soudain Bane. Non !
Ses poings se serrèrent.
— Allons, l’ami. Allons, tu vas bientôt comprendre.
Mais plus rien n’allait, plus rien ne semblait possible. Mordre sur sa chique, tenter de frayer avec eux, manger, les regarder, leur parler, alors qu’ils abritaient ce monstre ? Vivaient dans sa maison ! Lui parlaient peut-être ? Et avaient même – qui sait ? – préparé ce meurtre avec lui ? Ses pensées filaient à nouveau, vertigineuses. Il avait là la preuve qu’ils étaient du même bord, que les sans-caste avaient envoyé l’homme-inversé et donc tué le Réalien !
— Imbéciles ! cria-t-il, en le frappant à l’avenant dans les côtes, l’épaule, la jambe.
Le sans-caste essaya de lui attraper les mains mais Bane essayait de le griffer à chaque contact. À force, Ulri parvint pourtant à les immobiliser.
« Bandes d’imbéciles ! Et vous voulez que je sois des vôtres ? Connards ! Vidés foutreux ! » hurla-t-il en essayant cette fois de le mordre.
— Bane ! gronda Ulri en le laissant planter ses dents dans son épaule. Écoute-moi…
Le sang perla le long de son bras, imbibant les lèvres de l’Artes. « Ce n’est pas lui qui a tué Fard Egan Aers… fit-il, laissant la douleur s’amplifier, comme s’il l’offrait à son ami. Ce sont les Ter, les assassins…
Mensonges, encore, songea Bane, goutant le métal. Dieux, foudroyez-le, cette maison, cette zone entière ! Qu’ils bouffent votre colère !
« Lui ne voulait que la paix, retourner le monde ! continua Ulri, sentant la mâchoire lentement se desserrer. Viens, rencontre ma mère, elle t’expliquera. »
— Ce n’est même pas ta mère, sans-caste ! gronda Bane, la bouche pleine de hargne.
— Elle l’est. Elle m’a tout appris, viens !
Indifférent à son épaule percée, Ulri se redressa et descendit jusqu’à ce qui était un plafond boisé de l’ancien monde. Bane, à contre cœur, le suivit. Il n’était plus sûr de rien, son incertitude s’abattait sur lui comme un épuisement tangible. Dieux, la folie d’ironie ma guette, il va me rendre fou. Mais je continue pour vous. Pour toi, Perfection. Armina Told paiera, et lui aussi. Et si l’inversé est ici ? songea-t-il soudain. Dans l’une de ces chambres ?
Désorienté, perdu il doutait des mots entendus. Ulri lui avait-il vraiment dit qu’ils se trouvaient dans sa maison ?
Comme s’il entendait à nouveau ses pensées, le sans-caste précisa : « C’est sa chambre, ajouta-t-il en indiquant une porte inversée située au fond du couloir où ils étaient arrivés. Il n’y rencontre qu’une personne à la fois… Quand il est là ».
Le sol rapiécé, en dessous duquel on pouvait presque sentir le Vide attendre, grinçait à chacun de leurs pas. Ce bruit incongru fit sursauter Bane et lui donna le sentiment que la maison était en vie et criait sous leurs pieds. Suffoqué d’inquiétude, il s’arrêta et fixa cette porte en hauteur derrière laquelle se cachait celui que toute la Cité recherchait. Celui qui avait toutes les réponses.
« Pour l’instant, il n’accepte de parler qu’à ma mère », précisa le sans-caste.
Bane s’imagina un instant bousculer Ulri et foncer en direction de la chambre du monstre. Qu’allait-il y découvrir ? Comment allait-il réagir ? Se dressant hors du passé, il se remémora son sourire qui le toisait du bas de la planche, en méprisant leur gravité, leurs lois, leurs dirigeants. Ce sourire qui avait brisé sa vie.
Mais Ulri lui pressa le bras, comme pour le ramener dans ce monde, en ce temps, avec lui. Reprenant ses sens, Bane vit qu’il lui indiquait un autre passage, sur leur gauche. À contre-cœur, il s’engouffra – sol grinçant – dans ce couloir les menant vers une autre salle.
Aux quelques coups frappés sur une porte qui s’élevait elle aussi à un pas du sol, répondit un « N’entre pas ! » que le sans-caste négligea en ouvrant d’un seul coup.
Il enjamba adroitement l’espace qui devait être jadis le dessus-de-porte, pour pénétrer la petite pièce.
— Mère, nous sommes là, lança Ulri, comme s’il était invité.
Bane se rangea derrière lui mais s’arrêta au seuil surélevé pour inspecter les lieux comme s’ils devaient receler quelques pièges. La chambre présentait un décor étrange, issu d’un autre temps que sa haine mêlée de désorientation l’empêchait d’apprécier. Il associait dorénavant ces merveilles d’antan aux horreurs de ces gens qui n’avaient jamais autant mérité le nom d’impurs.
Là, au milieu des vestiges, il n’avait d’yeux que pour la femme qui se balançait doucement dans une étrange chaise. Une voix enrouée les accueillit :
— Ulri, mon fils adoré, dit-elle en sortant de son fauteuil-balancier. Te voilà. Je t’aime.
Là-dessus, elle leva haut sa main et l’abattit violement sur le visage d’Ulri. Celui-ci reçu le coup stoïquement, comme s’il s’y préparait et l’acceptait.
— Mère, continua-t-il, chancelant de la vibrante claque qu’il venait de recevoir. Voici celui que le duplique m’a montré.
Bane était à ce point soufflé par le geste que cette mère venait de perpétrer sur son fils qu’il se sentit comme figé sur place. Que se passait-il ? Ulri ne réagissait guère, il ne paraissait même pas étonné !
— Bane… Bâne… Bannis, chantonna l’intrigante en le regardant. L’interstitiel, toi ? Le choisi d’Ironie ? Ne reste pas là, voyons. Ce couloir est son royaume, il ne faut pas s’y éterniser ! Alors, entre donc, citoyen…
Sur le front de cette femme vêtue de loques perçait le symbole des Ter, elle lui indiquait d’une main usée qu’il fallait passer le seuil surélevé. Bane se doutait qu’une fois rentré, il n’aurait plus droit à aucune retraite mais la perspective de rester dans un couloir en proie à l’inversé précipita son choix. Je ne peux plus reculer Perfection, je sais. Il enjamba le dessus-de-porte.
— L’interstitiel… Oui, je le crois, mère, continua Ulri, souriant.
Un regard inquiétant s’abattit sur Bane et le lorgna de haut en bas. Les yeux s’attardèrent sur différentes parties de son corps, comme s’ils les mesuraient.
— Il ne l’est pas ! Je le vois dans ses yeux et ses proportions, tu te trompes, mon fils. C’est parfait !
Bane ne savait plus trop où se mettre. Comme un poulet avant l’abattage et l’offrande, il se sentait promis à un destin sacrificiel. Nullement surpris, Ulri continua, fièrement :
— Il ne l’est pas, c’est pour cela que je vous l’ai amené.
— Je… hasarda Bane, mais l’Eclairante le coupa net.
— Tu questions volent pour s’écraser, claqua-t-elle, sans ambages. Assisterons-nous à leur disparition ?
— Mais je n’ai rien dis !
Toute cette scène lui semblait folle, comme s’il était coincé entre les doigts d’Ironie.
— Tu échoues même à parler, continua la Ter, badine. Tes discours vides de mots expriment bien trop de choses !
— Que dites-vous ? geigna Bane, abasourdi et au bord des larmes. Je ne comprends rien !
— Comprendre est bien la pire des ignorances ! Tais-toi et écoute ce que tu ne devrais entendre, tonna-t-elle, en retournant trôner sur son étrange chaise balançante.
Bane se tint figé, la gorge comme inondée, en la voyant s’installer comme une Reine parmi tous ses trésors. Elle avait un visage anguleux et des cheveux d’une couleur indéfinissable, entre le gris, le roux et le noir. Ses yeux distillaient un marron fade qui, en fonction des reflets favorisés par l’éclairage, tiraient vers des coloris presque jaunes.
— Il pense que nous avons tué le Réalien, mère, commenta Ulri. Il a vu Mor Ridge, il le pense coupable.
— Bien sûr qu’il le pense, dit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence. Et l’autre connard a tout fait pour que l’ensemble de la Cité le pense aussi. Heureusement, sa réussite sordide signera son échec !
— Qui ? Parvint à murmurer Bane, peinant à retenir ses larmes.
— Mais enfin : l’ami du Peuple, l’ami des dieux ! lâcha-t-elle, encore une fois comme l’évidence. Celui qui fait tout pour nuire aux uns, comme aux autres.
Sa première pensée alla vers l’homme-inversé, comme s’il était nécessairement la cause de tout. Mais il se ravisa en essayant de suivre le raisonnement adverse. De qui pouvait-elle être l’ennemie ? Qui, à ces yeux, était celui qui se prétendait l’ami du Peuple et des dieux, tout en leur nuisant ? Celui qui avait détruit ses plans…
— Ober Hin Ter… continua Bane, en guise de réponse.
— Il sait ce qu’il ignore, glissa l’Eclairante à son fils. Prometteur…
Bane poursuivit sur sa lancée, comprenant qu’elle lui offrait les bases pour qu’il chemine.
— Mais comment ? Par les dieux ?
— Par ta caste, Artes ! Par ceux qui sont censurés par leurs bons soins. Un accord sur lit de désaccord.
— Je ne comprends pas.
— Evidement, c’est en voulant comprendre que tu t’égares et devient sot. Laisse affleurer l’ignorance, elle est porteuse.
Bane sentit que son étourdissement d’avant se muait lentement en un autre état. Le fil de ses pensées se coordonnaient. Si pour ces sans-castes l’inversé s’avérait être un allié, voire leur envoyé, sans être l’assassin de Fard Egan, cette femme semblait croire que celui qui avait fait échouer la rencontre avec la Reine et qui était le réel instigateur du meurtre n’était autre que le Ter-élu. Bane avait l’impression que ses idées filaient à nouveau à toute vitesse. S’il ne pouvait pas croire qu’un citoyen puisse vouloir supprimer un Réalien, il ne doutait pas que ce personnage qui avait ordonné leur enfermement et leur déportation puisse être capable de telles malversations. Mais alors…
— Pourquoi l’aurait-il fait assassiner ?
Elle ricana en agitant les mains en tous sens.
— Pour la débâcle ! Le spectacle ! Rameuter les templiers ! Pousser les Aers à riposter… Et trucider les enfants d’Ironie que ces petits sont – sans être ! D’une pierre : trois coups !
Bane avait du mal à la suivre, son débit, son rythme, ses phrases. Pourtant leur sens s’assemblait. Il poursuivit.
— Comment l’a-t-il tué ?
— Cherche, tu t’éloignes ! clama-t-elle, dénigrante.
Bane commençait à comprendre à qui il avait affaire et ne se laissa pas démonter par cette nouvelle contre-phrase. Cette femme avait bien dit que sa propre caste – les Artes – avait aidé Ober Hin… Un accord sur lit de désaccord…
Ses yeux papillonnaient entre elle et Ulri, l’air se saturait d’attente. Il se sentait à l’examen. Qu’importe la véracité, Bane savait que même les mensonges suivaient une certaine logique, qu’il devait percer, comprendre. Il continua son développement : quel sorte d’accord secret pourrait donc lier les Ter aux Artes ? Il n’y avait qu’une chose qui pouvait à ce point susciter les passions et justifier les pires manigances ; Une chose qui faisait tenir la Cité… Une chose qu’on disait menacée de sombrer…
— La Forge ! s’exclama-t-il soudain. Ils ont fabriqué des choses interdits pour le compte du Ter-élu !
— Une arme ! lança-t-elle, les yeux brillants.
— Et en échange de…
— Très bien… ponctua-t-elle en cessant son balancement pour se pencher vers lui. Continue, que ferait donc le dirigeant des temples de cette pacifiante arme ? Laisse-toi aller, sois spontané.
Bane se dit que si, à la veille de la cérémonie, Ober Hin avait eu vent de l’intervention de l’homme-inversé – ce Mor Ridge, dont parlait Ulri – nom qui lui disait quelque chose, il l’avait déjà entendu quelque part – ; il aurait…
— … Préparé une sorte de coup monté pour gâcher la rencontre de paix prévue durant la cérémonie, continua Bane, transporté. Pour laisser croire au Peuple, présent en masse, que l’agent de la paix n’était en réalité qu’un monstre…
Et faire, comme venait de le dire Armina Told, d’une pierre trois coups : exclure les sans-castes, rameuter les templiers, et en vertu de l’accusation, entraîner l’assaut et la destruction de la cité sans-caste…
Tout cela tient affreusement la route, songea-t-il, en baissant les bras. Ils mentent bien, dieux… Ils sont malins !
— Tu comprends ? intervint alors Ulri. Hober Hin s’est servi du meurtre comme excuse pour nous expulser en même temps que vous ! Nous voulions – non… Il voulait, Mor Ridge – parlementer avec la Reine, réconcilier les sans-castes et les citoyens, pour...
— Silence, mon fils ! coupa l’Eclairante. Laisse sa connaissance cheminer le long de son ignorance. Continue, Bane, Bâne, Bannis !
Porté par l’enthousiasme d’Ulri, ses rêves, tout ce qu’ils avaient échangé jusqu’à alors, Bane conclut :
— Pour… Pour… Retourner le monde…
— Presque ! l’interrompit-elle à nouveau, tout en se relevant d’un coup. Mais c’est raté ! Et c’est assez ! Passons à la suite, qui sera aussi la fin de cet entretien.
Armina Told, qui plongeait ses yeux d’or dans ceux de l’Artes, se retourna prestement, comme si on l’avait appelé depuis un coin de la pièce. Elle se précipita vers un énorme bureau, entièrement fait de bois que Bane n’avait pas vu malgré le fait qu’il trônait presque au milieu de la pièce. Il s’agissait d’un meuble massif, vestige d’une époque où le bois était si abondant qu’il servait à toutes les fabrications et où la diversité des essences permettait de croiser les teintes et les duretés. Après avoir contourné celui-ci, l’Eclairante y ouvrit un espace que Bane ne put apercevoir et en extirpa une plaque de… Corne ?
— Surtout ne touche pas ça ! clama-t-elle, les yeux brillants, tout en lui tendant. Allez !
Décontenancé, encore étourdit par tout ce qu’il venait de déduire, Bane se sentait si perdu que toute la colère qui l’avait accompagné dans la pièce s’était comme envolée. À la place, s’installait un sentiment d’étrangeté absolue, comme si un rêve s’incarnait devant lui. Après de telles révélations, il doutait de vraiment voir cette femme, habitée d’Ironie, et cette plaque, simple, sans intérêt apparent, se tendre vers lui, perdus dans cette salle émergée tout droit d’avant l’inversion ; ce décor impensable – maison de l’homme-inversé. Et là, à ses côtés, son ami et tortionnaire, soutenant un geste qu’on venait de lui demander de ne pas faire.
— Vas-y, l’ami.
— N’y touche pas ! reprit Armina Told, implacable, en lui avançant la plaque comme si elle annonçait l’inverse. Ulri ! fais-le cesser d’obéir.
— Non, mère. Il va comprendre, répondit le jeune homme, qui la dépassait d’une tête et s’imposait tout à coup. Il comprend le courants inverses ; incarne déjà les paradoxes : la crainte le porte, la certitude le tue, il nous déteste pourtant nous aide, il n’attend que notre mort mais déjà s’installe parmi nous. Bane ! fit-il, en plongeant son regard dans celui de l’Artes. Avance, respire, et part !
À nouveau, ces trois verbes le traversèrent, comme ils l’avaient fait devant la planche de l’affront. Quand ses doutes s’étaient d’un seul coup estompé et que le Vent avait alors emporté son carnat, le dirigeant par son souffle, entrant, sortant, le raccordant au monde des dieux. Devenu le jouet du dieu aérien, qui infiltrait les corps un à uns, glissant ses affres dans les poumons et les cœurs pour incliner insidieusement les incarnats…
Sa main s’éleva alors. Il la regarda faire, impuissant, même indifférent. Placide, éteint mais présent, comme si à nouveau il percevait chaque détail. Des muscles se bandaient, des doigts s’étendaient, dirigés vers la plaque blanche. Un pas se fit en avant. Au sol, le tapis l’accueillit en s’amollissant. Un parfum âcre se déversait par la bouche de celle qui s’approchait peu à peu, dont les yeux solaires bavaient du Vide et qui, comme ce dieu gouffre, attiraient, en promettant l’annihilation. Cependant, la paume, nullement effrayée, traversa effrontément l’air pour finalement rencontrer la corne offerte mais refusée.
En un instant, tout se mélangea et le monde s’estompa.
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Ses yeux s’ouvrirent sur les lattes vernies. En haut, le plancher le toisait alors qu’il se trouvait couché au plafond. Il en eut le tournis à peine éveillé, ayant presque l’impression d’en être tombé. Mais il reprit ses sens en voyant la mère et son fils adoptif se pencher lentement au-dessus de lui.
— S’égarer lui a montré le chemin, fit-elle en regardant en direction de la porte. Comme toi, Ulri. Et l’entraîner lui fera désapprendre.
— Nous irons, dès demain.
— Va ! Et n’oublie pas, cher non-fils. Que si tu t’éloignes, je te bannirai. À présent, va-t’en vite. Il arrive… Non… Il est déjà là !

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