ce jour là

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Ce jour-là, le silence

Je ne me souviens pas exactement du jour, ni de la météo, ni de ce que je portais. Les souvenirs importants devraient être précis, mais celui-ci est flou, comme s’il refusait d’être regardé trop longtemps. Pourtant, je me rapelle parfaitement de la sensation : celle d’avoir compris quelque chose trop tôt.

Avant, tout semblait simple. Les mots faisaient confiance, les promesses avaient un poids réel. Je pensais que les gens restaient, que les liens étaient solides par nature. Puis il y a eu ce moment — pas forcément violent, pas spectaculaire — juste quelques phrases, dites presque normalement, mais assez fortes pour fissurer quelque chose en moi.

Je crois que le vrai traumatisme n’est pas toujours un événement énorme. Parfois, c’est une prise de conscience. Comprendre que l’on peut être remplacé. Que quelqu’un peut partir sans se retourner alors que, pour nous, il représentait un monde entier.

Après cela, tout a changé lentement. Pas extérieurement. Je souriais encore, je répondais encore « ça va » sans hésiter. Mais à l’intérieur, une méfiance silencieuse s’est installée. Comme si une partie de moi avait appris à ne plus s’attacher complètement, juste au cas où.

Le plus étrange, c’est que personne ne remarque ce genre de blessure. Il n’y a ni cicatrice visible, ni histoire dramatique à raconter. Seulement une façon différente d’aimer, un peu plus prudente, un peu plus distante. Une peur discrète de devenir trop important pour quelqu’un… ou que quelqu’un devienne trop important pour moi.

Pendant longtemps, j’ai cru que j’aurais dû agir autrement. Dire plus de choses. Retenir ce qui s’éloignait. Revenir en arrière et changer une phrase, un silence, une décision. Les regrets sont silencieux mais persistants ; ils reviennent surtout la nuit, lorsque tout devient calme.

Aujourd’hui, je comprends que ce souvenir ne me définit pas entièrement. Il fait partie de moi, comme une page un peu froissée dans un livre qu’on continue pourtant de lire. Peut-être que guérir ne signifie pas oublier, mais accepter que certaines versions de nous-mêmes appartiennent au passé.

Alors j’écris. Pas pour effacer ce qui s’est passé, mais pour lui donner une place moins lourde. Mettre des mots, c’est reprendre un peu de contrôle sur ce qui semblait incompréhensible.

Et peut-être que l’écriture est vraiment un exutoire, parce qu’en racontant ce qui faisait mal en silence, on réalise une chose simple : la douleur ne disparaît pas immédiatement… mais elle devient partageable, donc un peu moins seule.

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