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À l’extérieur, les sirènes hurlantes me perturbent. Le bruit rugissant de notre moteur fait écho à mon cœur. Le silence et l’obscurité me glacent le sang. Mais je n’ai pas le temps de m’épancher sur mes ressentis… La course poursuite avec les flics semble lancée. Je ne sais pas qui est au volant, mais je prie pour qu’il soit une pointure ! Sans relâche, nous sommes secoués de droite à gauche comme du bétail. Totalement déboussolée, je n’arrive plus à penser. Je ne maîtrise plus rien. Devant la vivacité de la conduite, les deux hommes bien rondouillards délimitant mon espace m’écrasent alternativement à chaque virage. Je tressaute dès que je ressens leur toucher répugnant sur ma peau. Ils me dégoûtent.

L’inconnue m’effraie comme jamais. Mon esprit carbure, mais s’épuise à force d’hypothèses inutiles. Dans ma confusion, je ne sais pas ce qui me terrorise le plus : la proximité dérangeante de ces malfrats ou le fait d’être dans un véhicule fou ? Dans ce néant, une seule chose me porte : je veux vivre, revoir ma fille et dire à quel point je l’aime. Mon pouls s’accélérer au fil des minutes qui s’écoulent. Le temps me parait décuplé. Dire que je suis claustrophobe ! L’absence de luminosité et la petitesse de l’espace ne font qu’accroître la sensation de chaleur étouffante que je ressens. Ma respiration, trop rapide, me fait perdre tout discernement et semble consommer le peu de dioxygène en réserve. La vitesse, mêlée aux virages successifs et saccadés ont raison de mon estomac. La tête de me tourne. Manquerait plus que je leur gerbe dessus !

Le hurlement des voitures de police m’inquiète plus qu’il me rassure. Notre conducteur a beau se défendre, il paraît avoir ses limites. Force est de constater qu’il n’arrive pas à les semer. Pour l’instant, tout ce dont je rêve, c’est que cet abominable rallye improvisé cesse enfin ! J’espère juste que l’altercation se fera en douceur, sans dommage collatéral. Surtout si ce doit être moi, le dommage collatéral…

Je ne saurais dire à quelle vitesse nous roulons, mais ma conscience me murmure qu’il vaut mieux que je l’ignore. Soudain, notre véhicule pile dans un dérapage endiablé, stoppant net notre course. La décélération est si puissante que ma respiration en est coupée. Mon corps s’écrase violemment sur la paroi contre laquelle j’étais adossée. C’est fini ? Je n’ose y croire… J’ouvre la bouche pour prendre une grande inspiration, mais notre conducteur fou, et malheureusement responsable de ma survie, accélère dans un crissement de pneus, bivouaquant brusquement.

Cette fois, je me retrouve assise sur les genoux du mec à ma gauche ! La situation semble des plus amusantes, enfin, si je me fie aux réflexions graveleuses que ce voyou se permet de faire. Il me repousse à ma place, non sans en avoir profité pour poser une main rugueuse sur mon bras. Je n’ai pas le temps de m’offusquer, qu’un terrible bruit de tôle froissée éclate derrière nous. Un sursaut l’accompagne. Mon cœur rate un battement avant de repartir de plus belle. Mes inspirations sont suffocantes.

— J’y crois pas ! Il leur a encore fait le coup du feu rouge. Putain… J’hallucine ! Ça marche à chaque fois ! se félicite le gars au parfum sucré.

— Quel conducteur, ton pote ! répond celui à ma droite.

— Sans lui, je n’aurai jamais tenté de faire ce coup, conclut le chef avec une fierté évidente.

Perdue, je les écoute se gargariser des exploits du truand qui, pour moi, roule comme un véritable chauffard. Les sirènes sont à présent à peine audibles. Le carambolage a eu le mérite de les avoir distancés et par la même occasion, d’avoir calmé notre cadence. Mais le répit est de courte durée. Déjà, nous percevons le cri hurlant de nouveaux véhicules. Furibond, le chauffeur redouble aussitôt d’animosité, changeant plusieurs fois de direction. Les secousses à l’intérieur de la fourgonnette sont violentes. Dire que j’avais naïvement imaginé que tout était terminé !

Soudain, nous nous engageons avec une vitesse vertigineuse sur un chemin si pentu que je manque rouler en avant. Je n’ai pas le temps de penser à la meilleure manière d’éviter la chute que je suis finalement plaquée en arrière par l’arrêt brutal du véhicule dans un bruit effroyable. La sensation d’être passée d’environ cent kilomètres-heure à zéro en l’espace d’une nanoseconde m’arrache un cri. Aplatie contre la cloison nous séparant du conducteur, je me sens comprimer par le corps des deux gars écrasés sur moi. La douleur qui me transperce n’est pas le pire. Le pire, c’est cette sensation d’impuissance qui m’accable. Cette souffrance que m’affligent mes mâchoires à force d’être trop serrées. Et cette peur, tenace, viscérale, qui s’incruste dans chacune de mes cellules et suinte par chaque pore de ma peau. Mon regard cherche à accrocher celui des hommes autour de moi, mais je ne vois que du vide, illuminé par les battements incessants et effrénés de mon cœur qui se répercutent dans mes tempes.

Commençant à connaître la façon de conduire de notre pilote, je m’attends à ce que nous repartions furtivement. Pourtant, le moteur se stoppe définitivement.

Un silence pesant s’empare des lieux. Il me fait perdre le peu de moyens qu’il me reste. Seul le son rauque de mon souffle rapide emplit désormais l’espace. Mais ce calme est de courte durée. Très vite, un barouf effroyable de porte métallique coulissant avec peine retentit furieusement. Ce couinement martèle ma pauvre tête qui bourdonne encore du trajet mouvementé. Enfin, le grincement strident stoppe dans une résonnance sourde qui fait vibrer le sol.

Où sommes-nous ? Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ?

— On y est ! Il a réussi ! Oh, oh… Il est trop fort ! s’exclame l’homme au doux parfum.

À l’extérieur, il me semble percevoir d’autres gars converser entre eux. Fiers de leurs prouesses, ils se tapent dans les mains. Je les déteste ! La portière arrière s’ouvre et je tressaille à nouveau. Une lumière aveuglante s’engouffre dans l’habitacle jusqu’ici plongé dans la totale obscurité. En plein contre-jour, il m’est impossible de distinguer autre chose que des silhouettes. Les trois hommes se libèrent en sautant hors du véhicule, exaltant leur instant de victoire. Pour ma part, je ne bouge pas, pétrifiée.

Lorsqu’un des gars me hurle en tendant un doigt accusateur : « Toi, reste là ! », je me félicite d’être demeurée à ma place. J’ignore encore mon rôle dans l’histoire, mais j’ai bien compris qu’ils ont besoin de moi. La portière se referme, me laissant désormais dans le noir et seule. Ce n’était pas que leur présence me plaisait, mais elle avait l’avantage de combler le vide.

— Bravo, mon pote ! lance joyeusement le type au doux parfum.

— Ils n’y ont vu que du feu ! se gargarise l’autre.

— Y a pas à dire, t’es le meilleur !

— Et votre otage ? s’inquiète une voix que je ne connais pas, probablement le chauffeur.

— Elle est dans la remorque.

— Elle ? s’étouffe-t-il. Je croyais que tu ne voulais plus prendre de nanas ? Tu trouves qu’elles chialent trop et…

— Pour l’instant, ça va, le coupe mon kidnappeur, évasif.

— Les clients ont bien vu qu’elle partait avec nous ? rebondit-il sans relever.

— Oui. Tout s’est déroulé comme prévu.

Hein ??? Pourquoi tiennent-ils tant à ce que les autres m’aient vue partir avec eux ? Après ce court échange, les conversations deviennent des chuchotements jusqu’à disparaître totalement.

Au loin, il me semble entendre le ronflement de plusieurs voitures. Elles s’approchent, même si tout me parvient feutré, puis passe à notre niveau, sirènes hurlantes, avant de s’éloigner progressivement. Un frisson me parcourt. Je dois me rendre à l’évidence : je ne serai pas secourue. Je peine à réguler ma respiration.

Dans le silence le plus total, j’ai l’impression d’avoir été enterrée vive. La panique s’empare de chaque cellule de mon être… Ça ne va pas le faire. Je ne supporte pas les espaces clos. La peur me glace le sang. Combien de temps vais-je devoir rester ici ? Désespérée et en manque d’air, j’ouvre la bouche. Comme un poisson privé de son bocal, je ne réussis plus à respirer. Un poids me comprime la poitrine. Le peu d’oxygène qui se fraye un chemin me brûle les poumons. Mon pouls s’accélère. L’impression d’être en train de vivre mes derniers instants me percute. L’affolement monte en moi dans une puissance qui me dépasse. Mon ventre m’envoie des pics d’adrénaline à travers tout le corps. Je tente de me rassurer, seulement une part de moi se sent dériver. Noyée dans ma panique je perds pied…

Des idées noires naissent d’elles-mêmes, nourries par mon angoisse grandissante. À bout de souffle et terrifiée, je me lève. Affolée, je recule jusqu’à me retrouver bloquée contre les parois de la camionnette. En prise au désespoir, mes mains se posent sur ma gorge. J’étouffe. Dans la panique, je bouge dans tous les sens, créant une surventilation sans pour autant me sentir mieux. Totalement déroutée, j’oublie le b.a.-ba de la méditation, du contrôle de soi. Tremblante, je fais mon possible pour ne pas m’écrouler sur le sol.

Des vibrations. Un moteur tourne, mais ce n’est pas celui de la fourgonnette. En fait, il semblerait que c’est en dessous que cela gronde. Lorsque je ressens un déplacement, tout s’éclaire. Nous devons être dans la remorque d’un camion. La montée, l’arrêt brutal au bout de quelques mètres, le bruit d’une porte qui se referme, sans oublier les flics qui sont passés juste devant nous sans pour autant nous voir ! Tout y est…

Ma gorge se noue davantage. Sans pouvoir les retenir, des larmes se mêlent à mon stress. Accablée par cette respiration excessive, la tête me tourne. Privée de repère visuel, j’ai du mal à tenir debout. Je ne peux plus réagir, plus rien contrôler. Le constat est effroyable : je suis seule, dans le noir, et sans aucun espoir d’être sauvée par qui que ce soit. Ce mantra se répète en boucle dans mon crâne. Mon esprit lâche prise. Je ne peux en supporter davantage. Mes jambes me trahissent. Mes mains se liquéfient. Et je m’effondre sur le sol, inanimée.

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